Argot(s) Et Variations [New ed.] 9783631625651

L'argot n'est pas qu'un phénomène français, en témoignent les recherches sur les langages périphériques m

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French Pages 313 [316] Year 2014

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Argot(s) Et Variations [New ed.]
 9783631625651

Table of contents :
C
Table des matières
Préface
Littérature et argot
L’argot dans Casse-Pipe de Louis-Ferdinand Céline
Polococktail Party ou les divagations hallucinées du banlieusard polonais - de l’argot chez Dorota Maslowska
L’argot dans le roman de Robert Merle : « Derrière la vitre »
Argot et néologie chez Gaétan Soucy :
De l’enfance du langage au langage de la différence
Les éléments argotiques dans la poésie française contemporaine pour les enfants
Jargon(s), argot(s), langue(s) populaire(s)
Noms de poissons ou noms d ’oiseaux?
Du mal Saint-Oreille au feu de Saint-Antoine,
ou de quelques appellations populaires des maladies
Le jargon de la police à travers le cinéma
La langue en tant qu’outil de stratification sociale des prisonniers - Étude comparative des contextes polonais, français et américain
Analyse polyvalente de l’argot des agriculteurs français
Un exemple d’utilisation d ’un jargot.
Le positionnement du dégustateur de vin à travers les stratégies lexicales et discursives
Langage des jeunes, langage « branché »
La langue des jeunes Chypriotes grecs urbains : Quels procédés néologiques pour quelles fonctions symboliques ?
Une touche de français et d ’espagnol « branchés »
dans un dictionnaire de tourisme bilingue français-espagnol / espagnol-français
Enseignement de l’argot
Quand faut-il commencer avec l’enseignement de l’argot dans l’enseignement des langues étrangères ?
Les difficultés de la traduction de collocations à partir de corpus parallèles
d’albums d’Astérix. Comment s’emparer en classe de FLE de ces combinaisons originales ?
Bande dessinée et argot
Bande dessinée française, argot et langue populaire : Des Pieds Nickelés aux Assistés
Le dialogisme entre altérité et diversité : La traduction des bandes dessinées en slovène
La langue parlée et argotique dans la Bande Dessinée «jeune » : Problèmes d ’analyse - problèmes de traduction
La vision des étrangers dans la bande dessinée Astérix : Étude comparative français/polonais
Astérix chez les Bretons :
Comparaison des traductions en tchèque et en slovaque
Dictionnaires et argot
Des chansons de rap aux dictionnaires :
Regards croisés entre la métaargotographie et la métalexicographie
Trois dictionnaires de l’argot français...
qui ont marqué la dernière vingtaine d’années

Citation preview

Argot(s) et variations

INNTRANS INNSBRUCKER BEITRÄGE ZU SPRACHE, KULTUR UND TRANSLATION Herausgegeben von Cornelia Feyrer, Peter Holzer u n d Eva Lavric

BAND 6

Jean-Pierre Goudaillier / Eva Lavric (éds.)

Argot(s) et variations

Information bibliographique de la Deutsche Nalionalbihliolhek La D eutsche N ationalbibliothek a répertorié cette publication dans la D eutsche Nationalbibliographie; les données bibliographiques détaillées peuvent être consultées sur Internet à l'adresse h ttp ://d n b .d -n b .d e.

Diese Publikation w urde m it finanzieller U nterstützung aus den Förderm itteln der Philologisch-Kulturwissenschaftlichen Fakultät sowie des Vizerektorats für Forschung der Leopold-Franzens-Universität Innsbruck (Sonderbudget Hypo 2012) u nd des Landes Tirol - Amt der Tiroler Landesregierung - Abteilung Kultur gedruckt. Cet ouvrage a été publié avec le soutien financier de la faculté de lettres et du vice-rectorat pour la recherche de l'université d'Innsbruck ainsi que de la province fédérale du Tyrol. ISSN 2195-710X ISBN 978-3-631-62565-1 (Print) E-ISBN 978-3-653-01881-3 (E-Book) DOI 10.3726/978-3-653-01881-3 © Peter Lang GmbH Internationaler Verlag der W issenschaften Frankfurt am M ain 2014 Tous droits réservés. Peter Lang Edition est une m arque d'éditeur de Peter Lang GmbH. Peter Lang - Frankfurt am M ain • Bern • Bruxelles • New York • Oxford • Warszawa • Wien L'ouvrage dans son intégralité est placé sous la protection de la loi sur les droits d'auteurs. Toute exploitation en dehors des étroites limites de la loi sur les droits d'auteurs, sans accord de la m aison d'édition, est interdite et passible de peines. Ceci vaut en particulier pour des reproductions, traductions, microfilms, l'enregistrem ent et le traitem ent dans des systèmes électroniques. Cette publication a fait l'objet d'une évaluation par les pairs. www.peterlang.com

Table des matières

Jean-Pierre Goudaillier / Eva Lavric Préface

Littérature et argot

9

11

Lukasz Szkopinski L ’argot dans Casse-Pipe de Louis-Ferdinand Céline

13

A nna Bobmska Polococktail Party ou les divagations hallucinées du banlieusard polonais - de l ’argot chez Dorota Maslowska

23

Kétévan Djachy L ’argot dans le roman de Robert Merle : « Derrière la vitre »

35

Camille Vorger Argot et néologie chez Gaétan Soucy : De l ’enfance du langage au langage de la différence

47

Marina Tikhonova Les éléments argotiques dans la poésie française contemporaine pour les enfants

65

Jargon(s), argot(s), langue(s) populaire(s)

79

M arc Sourdot Noms de poissons ou noms d ’oiseaux?

81

Alicja Kacprzak Du mal Saint-Oreille au feu de Saint-Antoine, ou de quelques appellations populaires des maladies

87

6

Olga Stepanova Le jargon de la police à travers le cinéma

99

Joanna Siecinska La langue en tant qu’outil de stratification sociale des prisonniers - Étude comparative des contextes polonais, français et américain

107

Tatiana Retinskaya Analyse polyvalente de l ’argot des agriculteurs français

123

Eva-Maria Rupprechter Un exemple d ’utilisation d ’un jargot. Le positionnement du dégustateur de vin à travers les stratégies lexicales et discursives

135

Langage des jeunes, langage « branché »

147

E fi Lamprou / Thierry Petitpas La langue des jeunes Chypriotes grecs urbains : Quels procédés néologiques pour quelles fonctions symboliques ?

149

M arina Aragon Cobo Une touche de français et d ’espagnol « branchés » dans un dictionnaire de tourisme bilingue français-espagnol / espagnol-français

161

Enseignement de l’argot

175

Alma Sokolija Quand faut-il commencer avec l ’enseignement de l ’argot dans l ’enseignement des langues étrangères ?

177

Fernande Ruiz Quemoun Les difficultés de la traduction de collocations à partir de corpus parallèles d ’albums d ’Astérix. Comment s’emparer en classe de FLE de ces combinaisons originales ?

189

7

Bande dessinée et argot

2 0 7

Jean-Pierre Goudaillier Bande dessinée française, argot et langue populaire : Des Pieds Nickelés aux Assistés

209

Gregor Perko Le dialogisme entre altérité et diversité : La traduction des bandes dessinées en slovène

225

Sabine Bastian La langue parlée et argotique dans la Bande Dessinée «jeune » : Problèmes d ’analyse - problèmes de traduction

237

Agnieszka Woch / Andrzej Napieralski La vision des étrangers dans la bande dessinée Astérix : Étude comparative français/polonais

251

Zdenka Schejbalovà Astérix chez les Bretons : Comparaison des traductions en tchèque et en slovaque

263

Dictionnaires et argot

2 8 1

Camille M a rtinez/A lena Podhornä-Polickä Des chansons de rap aux dictionnaires : Regards croisés entre la métaargotographie et la métalexicographie

283

Ddvid Szabô Trois dictionnaires de l ’argot français... qui ont marqué la dernière vingtaine d ’années

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J e a n -P ie r r e G o u d a il l ie r / E v a L a v r ic

Préface

Le présent volume Argot(s) et variations fait suite à celui paru en 2009 à Lodz intitulé Standard et périphéries de la langue (réd. Alicja Kacprzak, Jean-Pierre Goudaillier), Oficyna Wydawnicza LEKSEM, Lask, et à celui publié en 2011 sous le titre Registres de langue et argot(s) - Lieux d ’émergence, vecteurs de diffusion (Sabine Bastian, Jean-Pierre Goudaillier (Hg.)), München, Martin Meidenbauer, Coll.“Sprache-Kultur-Gesellschaft”, Vol. 9. vingt-quatre collègues, qui enseignent et effectuent leurs recherches dans des universités d ’Allemagne, d ’Autriche, de Bosnie-Herzégovine, de Chypre, d ’Espagne, de France, de Géorgie, de Hongrie, de Pologne, de République tchèque, de Russie et de Slovénie ont participé à la rédaction de ce livre, qui comprend au total vingt-deux contributions organisées selon six axes principaux : a) littérature et argot ; b) jargon(s), argot(s), langue(s) populaire(s) ; c) langage des jeunes, langage « branché » ; d) enseignement de l ’argot ; e) bande dessinée et argot ; f) dictionnaires et argot. Les exemples linguistiques sont tirés de diverses langues, à savoir l’allemand, l ’anglais, l ’anglais américain, l’espagnol, le français, le grec chypriote, le grec moderne, le polonais, le slovaque, le slovène et le tchèque, pour ne citer que ces langues-ci. À la suite du volume paru en 2011, dans lequel étaient particulièrement mis en valeur les vecteurs de diffusion de l ’argot - des argots - compte tenu des leurs lieux d ’émergence, les articles présentés ici même au sujet de la bande dessinée et de l ’argot, de la littérature et de l ’argot, de l ’enseignement et de l’argot, rendent compte de recherches qui contribuent à une meilleure compréhension du rôle que jouent, entre autres, la bande desssinée, la littérature et l ’enseignement en ce qui concerne la diffusion des phénomènes d ’ordre argotique. D ’un point de vue d ’argotologie générale, mais aussi de ceux de la linguistique générale, de la linguistique appliquée à la traduction, à l ’enseignement des langues, de l’analyse descriptive des langues, quel est l’intérêt

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Jean-Pierre Goudaillier / Eva Lavric

des études ayant pour objet l ’analyse des pratiques langagières et des formes linguistiques périphériques ? La réponse à cette question constitue le fil conducteur de ce livre, ceci grâce aux diverses contibutions, qui rendent compte de l ’existence et des modes de fonctionnement de telles pratiques et formes, considérées à tort ou à raison comme périphériques par rapport au système standard des langues. Paris / Innsbruck, août 2014

Littérature et argot

L u k a s z Sz k o p in s k i

L ’A R G O T D A N S Ca s s e -P i p e DE L O U IS -F E R D IN S N D C É L IN E 1

Résumé Le roman Casse-pipe de Louis-Ferdinand Céline (1894-1961) a été publié en 1949, mais sa composition remonte à l’année 1912, quand l’auteur a rejoint le 12e régiment de cuirassiers. Cet ouvrage, incomplet et assez court en comparaison avec les autres romans du même auteur, est, pourtant, extrêmement riche et fort aussi bien au niveau du message que de la forme. Dans Casse-pipe, Céline décrit ses mauvaises expériences dans l ’armée, qu’il présente avec un réalisme brut et souvent choquant. L’action du roman se concentre sur la première nuit que le héros, Ferdinand, a passée dans le régiment. La prédominance de parties dialoguées du roman permet d’analyser la richesse du langage parlé transcrit par Céline. L’écrivain fait quelques observations intéressantes concernant l’argot dans son texte L ’argot est né de la haine ! (1957). Casse-pipe constitue une parfaite illustration de ses remarques et une véritable étude sur les injures ainsi que sur toutes sortes de violence verbale. Nous en retrouvons différents types dans le texte. Il est intéressant aussi de comparer Casse-pipe avec un autre roman antimilitaire, SousOffs, publié par Lucien Descaves en 1889. Enfin, après avoir analysé l’attitude du narrateur envers l’argot, on mettra en relief l’obscurité du roman, qui résulte précisément de l’utilisation de l’argot.

L ’histoire de la création de Casse-pipe est quelque peu mystérieuse. Le roman Mort à crédit, publié par Louis-Ferdinand Céline (de son vrai nom Louis­ Ferdinand Destouches, 1894-1961), raconte la période d ’enfance du héros, Ferdinand Bardamu, un alter ego littéraire de l’auteur. Il est généralement admis que Céline voulait continuer l ’histoire décrite dans cet ouvrage et en faire la première partie d ’une trilogie. Ainsi l ’enfance fut suivie par la guerre (Casse-pipe) et Londres (Guignol’s band). Casse-pipe aurait été créé entre l ’automne 1936 et l ’été 1937. Or, Céline assure que le manuscrit de plus de six cents pages fut perdu et détruit en 1944 pendant le pillage de son appartement. Il n ’est pourtant pas sûr quelle perte exactement subit cet ouvrage et à quel point elle put être exagérée par l ’écrivain. Le texte, qui selon Céline ne constituait qu’un « prélude » par rapport à l ’ensemble du roman, parut d ’abord dans Les Cahiers de la Pléiade en 1948 pour être publié en volume un an plus tard. L ’action de la partie publiée de Casse-pipe dure une nuit. La scène s’ouvre 1 La réalisation de cet article a été possible grâce aux subsides accordés par The Kosciuszko Foundation.

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Łukasz Szkopinski

par l ’arrivée du héros, Ferdinand, qui s’engage au 17e régiment des cuirassiers, dans un quartier de cavalerie. Il n ’est pas accueilli à bras ouverts. Au contraire, le brigadier, Le Meheu, et le maréchal-des-logis, Rancotte, sont plutôt irrités, leur repos ayant été troublé. Finalement, Ferdinand joint la patrouille. La nuit est obscure, il pleut à torrents et la tempête effarouche les chevaux, dont quelquesuns s’échappent. Hélas, Le Meheu perd le mot de passe à la poudrière et il semble que personne de sa brigade ne soit capable de se le rappeler. Il leur ordonne alors de se cacher dans l ’écurie tandis qu’il part lui-même pour retrouver le mot oublié. En conséquence, tout le monde se saoule et s’endort, pour être ensuite découvert par Rancotte. Le Meheu revient, également ivre mais toujours sans le mot de passe. Le maréchal-des-logis se rend compte de tout ce qui s’est passé et, presque hors de lui, réprimande Le Meheu et ses soldats, en arrosant ses propos d ’insultes des plus succulentes. Les deux années (1912-1914) passées par Céline dans un régiment de cuirassiers à Rambouillet eurent une influence primordiale sur ce roman, argotique jusqu’à la moelle, mais l ’esprit créatif de l ’écrivain sut certainement fusionner la vérité et la fiction au point de les rendre indiscernables. Nous présenterons, d ’abord, quelques observations de Céline concernant l ’argot, telles qu’il les expose dans son texte L ’argot est né de la haine ! (1957). Ensuite, nous analyserons les différents types d ’insultes utilisés dans Casse-pipe et leurs sources2 ainsi que l’emploi de l’argot dans d ’autres sphères de la vie militaire. Après, nous essayerons de comparer brièvement Casse-pipe avec un autre roman antimilitaire, Sous-Offs, publié par Lucien Descaves en 1889. Nous continuerons en nous penchant sur l’attitude du narrateur face à l ’argot, pour finalement parler de l ’idée de l’incompréhension dans le roman. Dans un article intitulé L ’argot est né de la haine ! et publié en mai 1957, Céline observe : Non, l’argot ne se fait pas avec un glossaire, mais avec des images nées de la haine, c ’est la haine qui fait l’argot. L ’argot est fait pour exprimer les sentiments vrais de la misère. Lisez L ’H umanité, vous n ’y verrez que le charabia d ’une doctrine. L’argot est fait pour permettre à l ’ouvrier de dire à son patron qu’il déteste : tu vis bien et moi mal, tu m ’exploites et roules dans une grosse voiture, je vais te crever... Mais l’argot d ’aujourd’hui n ’est plus sincère, il ne résiste pas dans le cabinet du juge d ’instruction. J’attends toujours le truand qui fera fuir le juge avec son argot. Dans les prisons d’aujourd’hui on file doux : oui Monsieur, bien Monsieur. On y est bien sage et on n ’y parle pas l’argot, j ’en ai fait l’expérience (Céline 2010, 84).

2 Dans notre recherche, nous utilisons, entre autres, le Dictionnaire du français en liberté de Dontchev 2007, le Dictionnaire des injures de la langue française de Edouard 1979, le Dictionnaire des mots q u ’on dit gros, de l ’insulte et du dénigrement de Gordienne 2002 et le Dictionnaire de l ’argot et du français populaire de Colin 2010.

L ’argot dans Casse-Pipe de Louis-Ferdinand Céline

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Le roman Casse-pipe illustre très bien ces idées parce que « si l ’on peut parler d ’une esthétique de l’injure, c ’est bien dans Casse-pipe » (Rouayrenc 2008, 29). C’est une véritable étude sur les insultes et sur toutes sortes de violences verbales3. Le répertoire présenté paraît infini et les exemples cités ci-dessous ne constituent qu’une infime partie de l ’ensemble. Les expressions que les interlocuteurs utilisent pour s’insulter évoquent parfois l ’idée assez générale de l ’imbécilité, comme dans les phrases : « Dis donc, l ’enflure, tu veux mes pompes pour te faire bouger ? » (Céline 1970, 10) ou « Va chier, hé, poireau !... » (Céline 1970, 13). Pourtant, l’objet de l ’insulte, c’est-à-dire le défaut visé, est souvent beaucoup plus spécifique. On veut donc offenser une personne maladroite (« Visez-moi ça l ’empoté ! Une demoiselle ! Jamais vu un civil si gourde ! Merde ! On nous l ’a fadé spécial ! » (Céline 1970, 11), « Tu te rappelles plus alors, manche ? » (Céline 1970, 32), « Comment que t ’es foutu, malagaufre ! » (Céline 1970, 32) ; « Malheur, maudit cave, si tu bouges ! » (Céline 1970, 59)), maligne (« Il a du retard, le chacal !... » (Céline 1970, 52)), paresseuse (« Toi ! Mon zoulou ! Mon tire-au-cul ! » (Céline 1970, 96) ; « En file... en file ! les lardons... » (Céline 1970, 30)), bizarre (« C’est un vrai beurre ! C’est magnifique ! Il est fadé, le ouistiti ! » (Céline 1970, 81)) ou de mœurs douteuses (« Attends, mon arsouille ! Ah ! Tu veux me faire gueuler plus fort ! Je vais t ’en donner moi de la piquette ! Abandon de poste, mon petit zouave ! Ah ! T ’as pas fini de cracher le sang ! » (Céline 1970, 76) ; « Ah ! Le zoulou, il est complet ! Le fin phénomène !... » (Céline 1970, 81)). Dans une autre occasion on veut exprimer un mépris général, tout en mettant l ’accent particulier sur le fait que la personne visée ne vaut rien (« Triste frappe, votre baguette est pourrie ! Un kilo de rouille dans son pétard ! Ah ! Ah ! zigoto ! » (Céline 1970, 24) ; « Individu, triste sire ! » (Céline 1970, 41) ; « Galvaudeux ! Foutus propres à rien ! » (Céline 1970, 44)). Les injures utilisées dans Casse-pipe appartiennent à différents domaines. Les notions liées à la saleté, à la puanteur et à la défécation semblent particulièrement fertiles. À titre d ’exemple, on pourrait citer les énoncés suivants : « Vos gueules, brutes ! » (Céline 1970, 11) ; « Cochon ! Attends ! attends ! la colique ! » (Céline 1970, 33) ; « Que tu sais, sale con ? » (Céline 1970, 33) ; « Ça va chier partout ! Pitié, misérable ! C’est ça qu’on envoye de Paris ?... Eunn ! deux ! Il les piffe pas les vendus ! Qu’il a bien raison ! Merde ! Ça cogne infect ! [...] Le pauvre fi d ’engagé ! Les miches en avant ! Maudit chiure ! » (Céline 1970, 29) ; « Dis donc, l ’ordure !... Taillé comme un pet ! » (Céline 1970, 69) ; « La merdure ! » (Céline 1970, 34) ; « Maudits culs ! » (Céline 1970, 44) ; « Foutoir ! Z ’ont bouffé des cartouches, les carcans maudits ! Z ’ont l’enfer au cul, les 3 En plus, le registre employé par les usagers constitue un indice important quant aux rapports sociaux qui régissent leur milieu. Laurence Rosier observe que « l’insulte est traditionnellement vue comme une métaphore des rapports sociaux. Intégrée dans cet ensemble plus vaste dénommé violence verbale, elle devient un outil d ’analyse des normes et des formes discursives en vigueur dans une société » (Rosier 2012).

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Eukasz Szkopiñski

salopes ! » (Céline 1970, 31) ; « Il dessoûle pas ce chienlit-là !... » (Céline 1970, 88). Parmi d ’autres thèmes on trouve la sexualité, y compris l ’effémination et l ’homosexualité (« Quel jour on est ? C’est pas le 22 ? Non, hein ? Le 25 ? Faudrait savoir, mes empaffés ! Non ! On est le 24 que je vous annonce. Ça vous surprend ? N ’est-ce pas, les taupes ? » (Céline 1970, 18), « Ah ! le guignol ! » (Céline 1970, 52)) et la prostitution (« Meheu, c ’est un bordel votre poste ! Le désordre et l ’anarchie ! Et tout de suite une rafale d ’injures, de menaces avec forts rotements » (Céline 1970, 14) ; « Le putain de bourdon ! » (Céline 1970, 34) ; « Maquereaux pourris !... » (Céline 1970, 89) ; « Des nom de Dieu de maquereaux de trous du cul pareils ! » (Céline 1970, 84) ; « Mille cinq cents putains de wagons de foutre ! » (Céline 1970, 85)) pour n ’en mentionner que quelques-uns. Il faut aussi souligner le côté comique de ces insultes. C’est le cas de termes communs, et souvent avec une connotation entièrement positive, employés en tant qu’injures. On pourrait citer ici : « Faut pas qu’il fonde, le bonbon ! » (Céline 1970, 26) ou « Arrive, bijou ! » (Céline 1970, 11). Pourtant, comme l ’observe Catherine Rouayrenc, « tout mot est susceptible de devenir injure et d ’être reconnu comme tel par l ’“injurié” », dans la mesure où l’intonation et les éléments paraverbaux ont une fonction déterminante dans son identification » (Rouayrenc 2008, 15). On retrouve aussi dans le roman des expressions humoristiques d ’origine religieuse comme « Enfant du Bon Dieu de malheur ! » (Céline 1970, 33) ou tout simplement ironiques comme: « Beauté du Bagne » (Céline 1970, 76). Cependant, les injures ne constituent que le premier chaînon dans la spirale de violence présentée dans l ’ouvrage. Les insultes font souvent partie de menaces et celles-ci mènent invariablement à l ’agression physique. Il existe au sein de l ’armée un système élaboré de punitions officielles. Néanmoins, celles infligées par d ’autres soldats et surtout par les « anciens » sont plus cruelles et exécutées immédiatement. Selon Ferdinand, 1)

Ils ont que des menaces dans la gueule, des accusations folles, horribles. « La bleusaille qui pisse dans mon quart ? J ’ai le goût tout pourri ! Sa faute ! Que je l ’étrangle ! M a langue tout charbon ! Bordel ! A u meurtre ! L ’enculeux bleusaille ! Calamité du tonnerre ! Brutes ! Le prem ier qui loufe je le dépiaute ! Pourri ! Je lui passe le bout à la patience ! J ’y ratatine son petit boudin ! Un fo u et !... Un fo u e t » (Céline 1970, 114).

Ce manque de respect de la part des supérieurs (« Alors que vous venez foutre ici ? M ’emmerder extra ! » (Céline 1970, 45) ; « Déconnez, girouette ! Déconnez !... » (Céline 1970, 84) ; etc.) et des « anciens » devait être la source d ’une grande humiliation pour les personnages du roman puisque, en tant que simples soldats, ils ne pouvaient même pas y répondre comme ils l ’auraient fait au cours d ’une dispute avec une personne égale du point de vue de la hiérarchie militaire. Cette frustration ne fait qu’augmenter le sentiment de haine omniprésent dans la caserne, et aucun autre registre ne véhicule mieux cette émotion que

L ’argot dans Casse-Pipe de Louis-Ferdinand Céline

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l ’argot, dont la force retentit dès le début jusqu’à la fin du roman. La ponctuation renforce encore ce phénomène : la multitude de points d ’exclamation, suivis souvent de points de suspension, s’inscrit bien dans le cadre musical du texte, mais elle contribue aussi d ’une façon extraordinaire à la transmission des vastes couches d ’émotions violentes qu’il contient. C ’est une véritable symphonie de cris : 2)

Merde ! Allez houp ! Meheu ! En l ’air ! On liquide ! Marguerite ! Jonquille ! Je m ’en fo u s ! Vous m ’entendez, j e m ’en torche ! Merde ! c ’est marre ! Ça suffit ! Si il tire ça sera pour votre p o t ! Caltez ! Maniez ! Houp ! Gi ! Dare-dare ! A la poudrière ! Veau cuit ! Je veux plus vous entendre, moi, merde ! Je veux plus vous voir ! Relevez-le votre homme ! Chiasse de mouche ! Si il vous bute vous le verrez bien ! Ce que ça va donner, votre Jonquille ! Votre Marguerite ! Votre petite sœur ! Taillez ! Voltez ! Je veux plus attendre ! On la verra votre mémoire ! Avec votre mot à la mords-moi !... (Céline 1970, 95-96)

Cela étant dit, l ’argot dans Casse-pipe ne se manifeste pas que par des jurons. Il sert, comme c ’est souvent le cas, à dépeindre le milieu dans lequel se passe l ’action, un quartier de cavalerie. Il n ’est donc pas surprenant que le « jargot » (Sourdot 1991, 13) militaire accompagne le lecteur au cours de l ’histoire. Parmi des dénominations innombrables de lieux ou d ’objets utilisés par les soldats, on retrouve aussi les appellations argotiques de personnes. Les mots tels que « le cabot » ou « un sous-off » se répètent fréquemment dans le texte tout comme deux versions argotisées du grade du maréchal-des-logis : 3)

Planton ! hop ! sautez, choléra ! que ça fum e et hop ! Que le Parisien est arrivé ! A u margis tout de suite, l ’engagé ! Compris ? (Céline 1970, 12)

4)

- Oui. - Oui qui ? Oui quoi ! Oui, mon chien ? - Oui, Maréchaogi !... - C ’est mieux !... C ’est mieux !... C ’est déjà mieux, bosco !... Tiens-toi droit !... (Céline 1970, 25)

Le texte offre aussi une variété plutôt riche de noms donnés aux recrues : « Ah ! Ça peut boucaner un ours ! Ah ! Ça foisonne un civil ! Pardon ! Il me considérait de plus loin » (Céline 1970, 16) ; « Regarde, bleusaille ! » (Céline 1970, 22) ; « En avant les Russes ! » (Céline 1970, 29) ; etc. La présence significative du vocabulaire lié au monde hippique semble naturelle étant donné que l ’action se passe dans un quartier de cavalerie. Un autre élément de la vie militaire occupe une place importante dans le roman : la punition. On a déjà signalé ce phénomène dans le contexte de la violence omniprésente et de ses formes quotidiennes, mais il est intéressant d ’en montrer un exemple au niveau réglementaire. Ce n ’est plus un « ancien » qui brutalise un « bleu » mais un supérieur qui punit son subalterne :

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Łukasz Szkopinski

5)

Tagadam ! Tagadam ! Oui ! C ’est coquet ! Tout fonctionne ! Vous êtes un merveilleux salaud ! Je vais vous gâter moi, crème d ’ordure ! Beauté du Bagne ! H uit jours pour vos chevaux et le m otif! Menteur le plus dévergondé de toute la Brigade ! Le zigoto ! Huit jo u rs de mieux ! (Céline 1970, 76)

Nous voyons que la différence n ’est pas évidente, ce qui prouve que la violence et l’abus ne concernent pas seulement la partie basse de l ’échelle hiérarchique mais, comme c ’est souvent le cas, l’exemple vient d ’en haut. Pour terminer le sujet de la punition, nous voudrions encore signaler l ’existence du verbe « casser », comme dans la phrase « Je vous casse, brigadier, je vous casse ! » (Céline 1970, 73), qui signifie « dégrader ». L ’image des soldats, des leurs activités et de leur vie dans la caserne telle qu’elle est présentée dans Casse-pipe fait immédiatement penser à toute une série de romans antimilitaires de la fin du XIXe siècle. Prenons le cas des Sous-Offs de Lucien Descaves (1889). On y retrouve la même thématique et un point de vue semblable : celui d ’un nouveau venu. Les deux personnages découvrent peu à peu le fonctionnement du milieu militaire dans lequel ils passeront désormais leur vie, quoique Favières vienne d ’être nommé sous-officier et que Ferdinand ne soit qu’une recrue. Il existe, cependant, une grande différence entre Casse-pipe et ses modèles plus anciens, comme les Sous-Offs. La narration dans l ’ouvrage de Descaves se caractérise par un français tout à fait standard avec quelques traces d ’argot ou de langage populaire, qui ne sont en réalité qu’une citation de paroles d ’un des personnages ou, le plus souvent, une explication de certains mots ou expressions argotiques qui, sans cet éclaircissement, pourraient paraître obscures et incompréhensibles au lecteur. Dans ce sens, la narration est donc visiblement séparée des parties dialoguées qui, quant à elles, assurent tout le coloris linguistique de l ’ouvrage. Cette dichotomie, tellement évidente chez Descaves, l ’est beaucoup moins chez Céline. Son héros s’exprime librement en argot et non seulement, comme on pourrait le croire, pour faire allusion au monde de l’armée et alors employer l ’argot comme un jargon de profession, mais surtout pour donner libre cours à ses émotions en tant que narrateur. Les expressions argotiques qu’il emploie donnent à ses paroles une charge émotive plus forte. On peut l ’observer dans des phrases telles que : « L ’Arcille c ’était un vétéran d ’ancien... Il m ’a expliqué avec des chiées à la traîne... des rabiots à n ’en plus finir... qu’il en sortirait jamais !... » (Céline 1970, 67) ou « Exactement il dégueulait à gros glouglous, plein la litière, par râles et saccades » (Céline 1970, 74). Le hérosnarrateur n ’essaie même pas de présenter la réalité d ’une façon objective, il en fait partie et il veut le montrer. Mais l ’immensité de la rage de Ferdinand n ’est peutêtre jamais aussi éclatante que quand il parle des chevaux, qu’il déteste : 6)

Deux autres bolides qui nous frisent... une grêle de cailloux qui s ’abat... Lambelluch qui les reconnaît... C ’est la « Sabretache » qui s ’emporte avec la « pie » du fourrier ! Elle est en licol, putasse ! Elle retournera pas avant le

L ’argot dans Casse-Pipe de Louis-Ferdinand Céline

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réveil ! C ’est pour le fa lo t à Cloër ! C ’est lui q u ’est de garde au Premier. Je la connais moi la « Qui-dit-oui » ! Q u ’elle m ’en a t ’y fa it chier du poivre de tout mon temps de bleu ! Merde ! dis donc ! Que c ’est la pitié pitoyable de voir ça pouloper, perdu, insulter la misère de l ’homme. Animal du vice ! J ’y ai cassé, dis donc, ma vannette à travers les os, à la bique maudite ! Dans la correction ! Je suis pas brutal de nature ! D is donc, je l ’avais au choléra. Je m ’approche pour y remettre sa musette. Elle avait la tête en bas... La tante, elle m ’encense ! Je prends la relevée en plein tirelire ! Baoug ! Je pars à dame ! Je m ’envole, mon âme ! Je m ’envole ! Un tombereau comme qui dirait qui me bute en pleine face. De l ’encolure, mon ami ! De l ’encolure y a p a s plus fo r t ! C ’est pas con un cheval. C ’est pas con !... (Céline 1970, 40-41)

Il est intéressant d ’analyser ce monologue narratif du héros-narrateur Ferdinand et d ’observer à quel point le « débit argotique » de ses paroles s’accélère quand il est motivé, négativement, par son aversion profonde par rapport au sujet de son discours. L ’argot, au moins dans ce cas-là, n ’est-il pas vraiment « né de la haine » ? L ’emploi de l ’argot par le narrateur joue, selon nous, un rôle essentiel dans l ’ouvrage. Au niveau idéologique, pour l ’appeler ainsi, cela prouve, comme le remarque Henri Godard, la réfutation de « toute position de supériorité, fût-ce seulement celle de la langue d ’un homme de culture par rapport aux langages qu’il rapporte » (Céline 1988, 889). Ce procédé rend la perspective dont on raconte les événements beaucoup plus personnelle. Le narrateur redevient véritablement le héros qui se fait l ’objet de l ’action et qui partage ses propres expériences avec ceux qui veulent lire son témoignage. Néanmoins, le « narrateur argotique » complique considérablement la tâche du lecteur ou, pour mieux dire, il la complique encore plus. Un roman écrit en argot ou contenant de vastes passages argotisants n ’est jamais facile à lire. C’est pourquoi un narrateur qui s’exprime en français standard peut y jouer un rôle de guide qui aide le lecteur à comprendre le contexte et le contenu des paroles parfois tout à fait obscures. Un tel narrateur, quoique placé un peu hors de l ’histoire bien qu’il en fasse partie, se situe, en quelque sorte, du côté du récepteur. Le « narrateur argotique » nous laisse en proie à un des plus grands dangers auxquels peut nous exposer le mot : l ’incompréhension. L ’argot est hermétique et par définition devrait l’être, mais quand il apparaît dans la couche narrative du roman, il fait encore plus penser à sa fonction primordiale, à savoir la fonction cryptique. Et même s’il ne s’agit pas, dans ce cas-là, d ’un message réellement chiffré mais d ’un procédé stylistique, la question n ’est pas aussi simple que cela, et aujourd’hui peut-être plus que jamais. Dans une lettre du 9 mars 1973 à Frédéric Grover, André Malraux se pose la question suivante : Céline imite le ton du chauffeur de taxi mais son argot n ’est pas l ’argot des autres. Et d ’ailleurs dans la mesure où il se sert des mots d ’argot, il s’expose à un très grave danger : celui de ne plus être compris au bout de x années. Car l ’argot évolue et évolue très vite. Vous me disiez que pour vous la langue de Céline ne présente pas de difficultés

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mais l’argot dont il se sert vous est très familier ; c’est celui que vous avez entendu dans votre enfance. Qu’en sera-t-il dans cinquante ans ? (Alméras 2004, 52)

Presque quarante ans ont passé depuis le moment où cette lettre a été écrite, et la question posée par Malraux paraît pertinente. En lisant Casse-pipe, le lecteur moderne se trouve, pour ainsi dire, à mi-chemin : on n ’est certainement pas un des initiés, car ce terme ne pourrait s’appliquer qu’à ceux qui participent aux événements et à ceux qui appartenaient à leur génération et à leur milieu. Il nous est permis cependant de suivre librement ce qui se passe et d ’essayer de comprendre autant que nous pouvons. D ’ailleurs l ’idée de l ’incompréhension est présente dans le roman. Au moins à deux reprises, le héros-narrateur la ressent lui-même. Presque au début de l’ouvrage, il nous dit : « Ils se parlaient râpeux ensemble, ils se faisaient des réflexions. Comprenais pas ce qu’ils me demandaient... des meuglements » (Céline 1970, 11). Un peu plus tard, il reprend cette idée : « Ils ont répondu des choses que j ’ai pas comprises... toujours par des grognements... » (Céline 1970, 12-13) Dans ces deux cas, Ferdinand fait allusion à la manière de prononcer les paroles plutôt qu’à leur sens, mais le résultat reste le même : il ne les a pas comprises. En allant encore plus loin, on pourrait risquer l ’opinion que Casse-pipe est une longue quête à la recherche d ’un mot perdu. Tout d ’abord, c ’est le mot de passe que Le Meheu et ses soldats ont oublié. Ensuite, ce sont les mots incompris par Ferdinand. Finalement, il s’agit de nombreux propos qui restent un peu ou entièrement obscurs pour le lecteur. La fonction cryptique est celle qui trace une limite visible entre le « vrai argot », pour ainsi dire, et celui stylisé. On peut s’imaginer facilement un ouvrage littéraire entièrement codé et destiné seulement aux lecteurs visés, des initiés, capables de déchiffrer le message de l ’auteur. Quoique tout à fait littéraire, un tel ouvrage constituerait en même temps un exemple d ’argot réel, authentique. Pourtant, une grande partie des œuvres littéraires dans lesquels l ’argot joue un rôle important n ’appartiennent pas à cette catégorie. Elles illustrent plutôt ce qu’on pourrait appeler une « stylisation argotique », une situation où l’auteur, au lieu de vouloir transmettre un message secret à un certain groupe, veut se servir d’un registre de la langue pour présenter un milieu qui utilise ce registre, afin d ’enrichir le coloris de son ouvrage ou d ’obtenir un autre résultat strictement littéraire. Le cas de Casse-pipe et de Céline en général appartient sans doute à cette deuxième catégorie, ce qui est d ’ailleurs prouvé par la réaction du correspondant de Malraux, pour qui « la langue de Céline ne présente pas de difficultés ». Néanmoins, l’argot militaire utilisé dans le roman et enrichi considérablement par l ’esprit fort néologisant de l ’écrivain ne pouvait pas être toujours facile à comprendre pour tous au moment de la publication de Casse-pipe, et il l ’est encore moins aujourd’hui. Selon Alphonse Boudard,

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Céline prend les mots d ’argot que sa jeunesse parisienne lui a donnés tout chauds, il les malaxe, les transforme, les transpose au gré de sa petite musique. Il invente, bien sûr, il déforme, il se fout des règles. Il travaille la langue comme Rodin le marbre (Colin 2010, 7).

Quel est donc le sens de cet emploi de l ’argot à la manière de Céline ? Certes, c ’est un témoignage linguistique de l’époque, de l ’auteur et de son idiolecte. Cependant, nous avons l’impression qu’il pourrait aussi s’agir ici d ’une sorte de jeu que l’auteur mène avec le lecteur. En lisant Casse-pipe, on se sent hors du monde présenté, peut-être non seulement parce qu’on n ’y appartient pas, cela serait normal, mais parce qu’on ne comprend pas toujours ce qui se passe au niveau de la réalité décrite, y inclus le vocabulaire. Ainsi, le degré d ’aliénation monte. Or, celle-ci n ’est pas définitive, au moins elle ne l ’est pas pour un lecteur actif. Un véritable espionnage linguistique est parfois nécessaire pour briser le chiffre et se rendre maître du sens. Mais cet effort en vaut bien la peine. L ’argot tel que nous le retrouvons dans Casse-pipe, c’est avant tout le moyen linguistique qui exprime l ’univers de la violence décrit dans le roman. Bien sûr, plusieurs des scènes et des propos injurieux prononcés par les personnages font rire, mais l’aspect ludique, tellement évident dans le cas de cet ouvrage, ne peut pas détourner l ’attention de la triste vérité qui se cache derrière le sarcasme ou l’ironie. Céline suggère que les injures, cette langue de la haine, constituent pour certains une manière de se libérer de dépôts de violence et d ’agression qui s’accumulent dans leurs esprits en tant que résultat négatif de la vie militaire. Frustrés à cause des supérieurs, ils font souffrir ceux qu’ils peuvent persécuter en toute impunité. Ainsi l ’argot joue un rôle expressif du point de vue du style mais pour les personnages tels qu’ils sont présentés, il remplit en même temps une fonction tout à fait pratique, psychologique, en assurant un soulagement, quoique momentané, à travers une explosion verbale violente. Le cas du narrateur qui se sert de l ’argot pour raconter son histoire fait que la notion du « héros-narrateur » ne soit pas une simple notion théorique. Il devient vraiment une partie du milieu linguistique qu’il décrit. L ’argot joue alors une fonction identitaire non seulement au niveau de l ’action mais aussi au niveau de la narration.

Bibliographie L ittératu re prim aire Céline, Louis-Ferdinand (1970) : Casse-pipe. Paris : Gallimard Céline, Louis-Ferdinand (2010) : L ’argot est né de la haine !, éd. par Raphaël Sorin. Bruxelles : André Versaille éditeur Céline, Louis-Ferdinand (1988) : Romans, éd. par Henri Godard, vol. III. Paris : Gallimard Descaves, Lucien (1892) : Sous-Offs. Paris : Tresse et Stock

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L ittératu re secondaire Alméras, Philippe (2004) : Dictionnaire Céline, Paris : Plon Colin, Jean-Paul (2010) : Dictionnaire de l ’argot et du français populaire. Paris : Larousse Dontchev, Dontcho (2007) : Dictionnaire du français en liberté. Montpellier : Editions Singulières Edouard, Robert (1979) : Dictionnaire des injures de la langue française. Paris : Editions Tchou Gordienne, Robert (2002) : Dictionnaire des mots q u ’on dit gros, de l ’insulte et du dénigrement. Paris : Éditions Hors Commerce Rosier, Laurence (2012) : Introduction. Dans : Argumentation et Analyse du Discours 8, mis en ligne le 15 avril 2012, consulté le 25 octobre 2012. URL : http://aad.revues.org/1321 Rouayrenc, Catherine (2008) : L ’injure dans la représentation de la vie militaire : Rythme d ’un monde, rythme d ’une Écriture. Dans: Études littéraires 39/2, 15-30 Sourdot, Marc (1991) : Argot, jargon, jargot. Dans : Langue française 90, 13-27

Łukasz Szkopinski Katedra Filologii Roman skiej ul. Sienkiewicza 21 PL 90-114 Lodz Mél : [email protected]

A n n a B o b i Ń sk a

P o l o c o c k t a il P a r t y OU LES DIVAGATIONS HALLUCINEES DU BANLIEUSARD POLONAIS DE L’ARGOT CHEZ DOROTA MASLOWSKA

Résumé Polococktail Party de Dorota Maslowska est « un livre étonnant et détonant » (Soulé 2004). Reconnu comme un véritable événement littéraire dans le panorama culturel polonais, le roman a également soulevé de sérieuses controverses sur la forme chaotique de la narration - le monologue du protagoniste dont la cohérence est déterminée par la quantité de drogue absorbée et les hallucinations successives - et sur le style de l’auteure, très spécifique et innovant, mais aussi « iconoclaste », « provocateur », « blasphématoire » (Soulé 2004), rendant, avec une créativité remarquable, ce flux de conscience, ainsi que les absurdités du monde présenté. L ’objectif de notre étude sera d ’examiner les moyens linguistiques et stylistiques utilisés ou inventés par Maslowska dans l’intention précise de restituer la réalité langagière du protagoniste. Nous voudrions prendre en considération aussi bien la complexité de la structure narrative du texte que le vocabulaire. Notre analyse portera essentiellement sur la langue polonaise. La dernière partie apportera quelques réflexions sur la traduction française du roman.

1. Introduction

Écrit en un mois par une lycéenne à la veille de son baccalauréat, Polococktail Party1, est « un livre étonnant et détonant » (Soulé 2004). Salué comme le premier roman des banlieusards en Pologne, il marque les débuts en littérature éblouissants de Dorota Maslowska et évoque un phénomène littéraire remarquablel du paysage culturel! de Pologne. L ’auteure, reconnue pour l ’originalité de son style et la puissance de sa création langagière, cherche à esquisser le portrait de la génération de l ’ère post-communiste en donnant la parole au Fort, un jeune homme du littoral de la Baltique, qui, entre les défonces aux amphétamines, les rencontres dans les bars, les crises de rage successives et les divagations hallucinées, souvent insensées, décrit trois journées de sa vie, en observant simultanément les préparatifs de la « Journée sans Ruskoffs », une fête nationaliste organisée par la municipalité de la ville. « Il en résulte une 1 Titre de l’édition originale : Wojna polsko-ruska p o d fla g q bialo-czerwonq que l’on peut traduire littéralement par L a Guerre polono-russe sous le drapeau blanc et rouge. Le roman a été publié en Pologne en septembre 2002 par Lampa i Iskra Boza, en France en 2004 par Éd. Noir sur Blanc (traduit par Zofia Bobowicz).

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superparodie d ’une certaine Pologne d ’en bas, populiste, xénophobe et consumériste »2, ce qui évoque une réalité fictive créée par la déformation délibérée des comportements et des opinions. « En créant un univers où les psychoses collectives deviennent plus réelles que la réalité »3, Maslowska d ’un côté confirme les stéréotypes sur la Pologne et la mentalité des Polonais existants dans les sociétés occidentales, et de l ’autre dévoile leurs complexes et leurs préjugés.4 Le Fort est un individu assez primitif, formé par une combinaison spécifique de la culture de masse ou de la culture populaire ainsi que par la lecture des journaux populistes, ultra-conservateurs et anarchistes polonais. Il incarne, parfois jusqu’à la caricature, deux sous-cultures typiquement polonaises : dresiarze et blokersi5. Le premier terme, qui possède en polonais des connotations nettement péjoratives, désigne les jeunes qui se distinguent par un comportement agressif, un simplisme du raisonnement, des idées nationalistes et la xénophobie qu’ils prônent. Le deuxième se rapporte à la génération des jeunes frustrés dont le point commun est souvent la drogue et le manque de perspectives de développement, ce qui peut parfois aboutir à la violence. Les deux évoquent l ’appellation Generacja Nic (‘Génération Rien’6) qui désigne la génération de la transition démocratique perdue dans la nouvelle réalité, plongée dans une certaine inertie intellectuelle, mentale et émotionnelle.7 À ceci Pawel Koziol (2008) ajoute que, chez Maslowska, le mot dresiarz dépasse la réalité existante et fonctionne plutôt comme un symbole de la distorsion du monde présenté dans le roman, devenant ainsi une figure grotesque, une moquerie. Il faut souligner que dans Polococktail Party la déformation et la caricature se manifestent à plusieurs niveaux, déterminant simultanément la structure du roman, ainsi que le style de la narration et, par conséquent, la traduction.

2 Note de l ’éditeur français. 3 Ibidem. 4 Zofia Bobowicz explique que ce traitement a largement contribué à la réception du roman par la critique étrangère (voir Sawicka 2004). 5 Dresiarz vient du mot dres (‘survêtement’) et indique celui qui le porte constamment. Blokers vient du mot blok (‘grand ensemble’, ‘ensembles de logement collectif) et désigne celui qui l’habite. On peut les comparer avec la street-boys-culture présente dans les pays anglophones (Osadnik 2008, 164). 6 Le terme a été utilisé pour la première fois lors d ’une interview pour Gazeta Wyborcza (05.09.2002) par Kuba Wandachowicz, membre du groupe de rock Cool Kids of Death, et très vite repris par les journalistes polonais. 7 Pour en savoir plus,voir Osadnik (2008, 165).

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2. S tructure et langage du rom an Pour parler de l ’ensemble des moyens d ’expression qui constituent le style de Maslowska, les critiques littéraires polonais, dont Pawel Koziol, recourent souvent à l ’idée du « langage pourri » (jçzyk popsuty ; ‘rotten language’) qui renvoie à son tour, par analogie, au concept de « littérature pourrie » (popsuta literatura ; ‘rotten literature’), un courant promulgué par Lukasz Gorczyca dans la revue Raster en 1998. Celui-ci précise que la littérature pourrie est une tendance artistique et littéraire annonçant la crise de l’art et de la littérature de haute qualité et, par suite, proclamant la nécessité de la production de substitution, de qualité inférieure, avec l’intrigue intéressante, l’esthétisme, de nombreuses citations et le mélange des différentes conventions.8

La définition ci-dessus correspond parfaitement à la production littéraire de Maslowska. En effet dans Polococktail Party nous avons affaire à un large éventail de moyens linguistiques ou stylistiques qui contribuent à l ’originalité du roman, mais rendent sa traduction particulièrement difficile. 2.1. L a structure narrative Le roman est rédigé sous forme de monologue dont le rythme dépend des doses de drogue et des changements d ’humeur soudains, ce qui ne permet pas au protagoniste de maintenir des liaisons logiques entre ses propos. Le désordre, le passage d ’une idée à l’autre, d ’une histoire à l ’autre déterminent donc la structure des paragraphes : le monologue devient par conséquent une compilation d ’informations et d ’impressions spécifique, parfois absurde ou grotesque, sur laquelle le protagoniste glisse en choisissant, un peu au hasard, ce qui lui convient. Pour rendre ce flux de conscience, ce manque de cohérence et, en plus, pour donner l ’impression de la langue parlée, Maslowska recourt, en premier lieu, à des phrases courtes, tronquées, souvent incorrectes, avec ses propres règles de ponctuation, de composition: Najpierw ona mi powiedziala, ze ma dwie wiadomosci dobrq i zlq. Przechylajqc siç przez bar. To ktôrq chcç najpierw. Ja môwiç, ze dobrq. To ona mi powiedziala, ze w m iesciejest podobno wojna polsko-ruska p o d fla g q bialo-czerwonq. Ja môwiç, ze skqd wie, a ona, ze slyszala. To môwiç, ze wtedy zlq. To ona wyjçla szminkç i mi powiedziala, ze Magda mówi, ze koniec miçdzy mnq a niq. To ona mrugnçla na Barmana, zeja kb y co, maprzyjsc. I tak dowiedzialem siç, ze ona mnie rzucila. To znaczyMagda. Elle a commencé p a r me dire q u ’elle avait deux nouvelles pour moi, une bonne et une mauvaise. En se penchant par-dessus le bar. Laquelle je voulais en premier. La bonne, j ’ai dit. Alors elle m ’a sorti que ça chauffait en ville, que nos gars allaient s ’en prendre 8 Voir Koziol (2008).

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aux Ruskoffs, nos bannières blanc-rouge déployées au vent. D ’où tu tiens ça, j ’ai dit, et elle, q u ’elle en a entendu parler. Bon, ensuite on passe à la mauvaise nouvelle. Là, elle sort son rouge à lèvres et me dit que Magda lui a dit que c ’étaitfin i entre elle et moi. E t elle fa it un clin d ’œil au Barman pour q u ’il se tienne prêt à rappliquer au cas où. Voilà commentj ’ai appris q u ’elle m ’avait quitté. Magda j e veux dire.9

Il nous paraît également légitime de souligner que, dans Polococktail Party, l ’incorrection langagière et stylistique devient l ’une des démarches choisies délibérément afin de mettre en œuvre l’idée de « littérature pourrie », évoquant de ce fait la distorison de l’univers présenté. Celle-ci se révèle à travers des fautes de grammaire (zegarek ma na złę godzinq ustawione ; przytrzym mu te powieki ; odesziem od dziewczyny ; namalowac catq kartkę czarnę ; chorze, no chorze wprostto wyglqda), d ’orthographe (poczym ; niejednak), de style (wtedy wszystko naraz wiem, ja k dziaiac), de vocabulaire (o tendencje proruskie nikt mnie nie bçdzie bezkarnie insynuowaf), de syntaxe (Gdzie spoglqdam w swój telefon, na którym widnieje tekstowa wiadomosc od Andzeli), y compris la graphie impliquant la prononciation erronée des mots (Robakoski, dwajscia dwa, wiancza, zdanzam). En dehors des démarches mentionnées ci-dessus, l ’entrelacement des éléments évoquant différentes conventions ou techniques narratives immergées dans la culture populaire - une pratique consciemment choisie par Maslowska semble également définir la structure du roman. En effet on y retrouve des allusions (qui apparaissent sous forme de slogans, de banalités que le protagoniste répète) à la publicité, aux chansons populaires, aux oeuvres du canon littéraire polonais et mondial (notamment à Mickiewicz, Sienkiewicz, Tennessee Williams ou Huxley) ainsi qu’aux événements de la société. En outre, il est possible de reconnaître des fragements de texte qui imitent des jeux vidéo ou un quiz télévisé : Zaraz, by nie zbudzic podejrzeń, jestem z powrotem i siadam na swe miejsce. Zabawa trwa nadal. Witamy p o przerwie. Ten etap polega na kupieniu najodpowiedniejszego dla ciebie, Andrzeju, obuwia. I tu dajemy ci do wyboru fantastyczne ifunkcjonalne buty z CCC, która tofirm a ma swojefilie na terenie calego kraju. Sq to buty na kazdqpogodç, gdyz wszystkie sq równie praktyczne, równie latwe w uzyciu, p o prostu zakladasz i nosisz, do pracy i p o domu, do spódnicy i do spodni. Do spodni - odpowiadam szybko, by ja k najszybciej miec za sobq prawidlowq odpowiedz i nie zostac publicznie oskarzonym opedalstwo i inne trans. Je retourne d ’où je viens pour ne pas éveiller de soupçons. Le je u continue. Nous nous saluons après l ’entracte. L ’étape suivante, Andrzej, consiste à faire un choix judicieux entre différentes marques de chaussures que nous te proposons. J ’insiste sur la qualité de la marque CCC qui possède des filiales sur tout le territoire du pays. Ce sont des chaussures toutes saisons, pratiques, faciles à entretenir, on peut les porter partout, au travail et à la maison, elles vont aussi bien avec uneju p e q u ’avec un pantalon. Je choisis 9 Si ce n ’est pas indiqué autrement, les fragments en français proviennent de la version française du roman (traduction par Zofia Bobowicz).

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celles qui vont avec le pantalon, je réponds vite p our donner la bonne réponse et ne pas être publiquement accusé de tendances homo ou autres déviances hors norme. Wtedy onapoplakuje, siorbie nosem,pyta, czy mam chusteczki. Nie placz, masz tak p iękne oczy, j a na to mowiç. Lecz gdy o n a je podnosi raptem znad biurka, wtem error, zwarcie, nie te haslo, nie te napiçcie, wybuch,porwane instalacje. Je vois q u ’elle pleurniche maintenant, elle renifle et demande si j ’ai pas un mouchoir. Pleure pas, t ’as de beaux yeux, je lui fais. M ais quand elle les lève soudain par-dessus le bureau, merde, erreur de voltage, fa u x contact, déflagration, toutes les installations sont grillées, j e me suis trompé de code.

2.2. Le langage du rom an Plusieurs facteurs d ’égale importance semblent déterminer d ’une part la façon de parler du protagoniste, de l ’autre ses réactions comportementales. Les relations avec deux sous-cultures étroitement liées à la consommation de drogues ainsi qu’aux pratiques ou habitudes forgées par la culture populaire, les médias, les lois de la rue et de la vie dans les grands ensembles peuvent expliquer le recours à la violence verbale et, par suite, une grande abondance de termes dénotant la vulgarité, la grossièreté, voire l ’obscénité, aussi bien que des actes de langage insultants ou tout simplement inadéquats. Ceux-ci non seulement reflètent les convictions idéologiques du protagoniste, son optique spéciale d ’envisager les choses et les êtres, mais qui, servant d ’indice de reconnaissance pour d ’autres individus qui l ’entourent, lui permettent aussi de créer un sentiment d ’appartenance à un groupe. Il convient de souligner que, dans un milieu tel celui présenté par Maslowska, les structures lexicales, choisies stratégiquement ou inconsciemment, deviennent souvent porteuses de prestige garantissant au protagoniste le respect et renforçant sa position. Parmi tous les actes de parole et les discours que ces actes forment, qui définissent le protagoniste et son univers, nous avons distingué : A) Les actes de parole visant soit à insulter ou abaisser l’autre, soit à dévaloriser un individu, une chose, parmi lesquels on trouve: a) des adjectifs : • skundlony venant du mot kundel (‘chien bâtard’, ‘chien de mille races’), désignant la médiocrité, la laideur, le mépris ; • lewy (‘gauche’), ruski ( ‘ruskoff’) indiquant un produit de mauvaise qualité ; • krzywy (‘courbe’, ‘gauche’, ‘tordu’) indiquant une personne déformée, dépravée ; • szemrany (du verbe szemrac ‘murmurer’) = louche

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umysiowy (‘mental’, ‘cérébral’), psychiczny (‘psychique’), walniçty (du verbe walnqc ‘frapper’, ‘heurter’), fisnięty (mot présent dans différents diatectes ruraux polonais) signifiant ‘fou, cinglé, dingue, timbré’.

b) des noms : • gej (‘gay’), dain (‘dawn’), zydofil (‘celui qui aime les Juifs’) • szmata (‘chiffon’), flqdra (‘plie’), franca (‘maladie vénérienne’) = ordure, salope, traînée • discodupy (‘disco + cul’) • discowywioki (‘disco + traînée’) • suki (‘chiennes’) = police, flics ; femmes • siara (‘soufre’) = embarras, gêne • syf (‘vérole’) = merdier, foutoir, saleté • zenada (‘gêne’, ‘embarras’) • pomiot (‘ventrée’) = engeance • palant (‘connard’), skurwl (‘bâtard’) • zboczeniec, perwers, zwyrol (‘dénaturé’) • scierwo (‘carcasse’, ‘charogne’) • impotent (‘impuissant sexuel’) B) Les constructions argotiques : • • • • • • • • • • • • • • • • • • •

zrobić sobie sniezynkç (‘flocon de neige’) / bielinkç (qqch qui est blanc) / kreskç (‘ligne’) / sciezkç (‘sentier’) = se faire une ligne być naspidowanym = être shooté mieć zgon = être défoncé miec zawiasy (‘avoir des gonds’) = sursis à l ’exécution de la peine wyjsc na solo (‘sortir solo’) = se battre zbajerowac kogos = crâner, embobiner, duper bfyszczec oczami = embobiner, faire les yeux doux wypruwac sobie flaki (‘retirer ses tripes’) = cracher les poumons banka (‘bulle’) = tête serialnie = de manière sérieuse bujać się (‘balancer’) = s’en aller kitrać się = s’en aller, fuir byc przy hajcu = avoir de l ’argent kipy = cigarettes, mégots zasyfić, zafajdac = salir fafrocle = saleté, vomissement dzordz (assimilation phonétique du prénom Georges) = pénis isć pooddychać (‘aller respirer un bon coup’) = se calmer kiasć na kims/czyms laskę = s’en battre les couilles

L ’argot chez D orotaM aslowska

• •

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dymy (‘fumée’) = problèmes halun (‘hallucinations’)

C) Les emprunts à l ’anglais (influence des jeux vidéo, de la téléréalité, de la pop culture), ainsi qu’à d ’autres langues : • • • • • • • • •

Natasza dala mi siç karnąć. (‘car’) Natacha m ’a permis de faire un tour avec (son vélo). Czmycham z pokoju w trybie fa st forward. Je quitte la chambre dare-dare (très vite). No to sorka (‘sorry’) fu ll kultura (‘full culture’), fu ll kompetencje (‘full compétences’), full elegancja (‘full élégance’) totalny hardkor (‘hard core’) fleszbek (‘flashback’) czastalavista (‘hasta la vista’, l’emprunt à l’espagnol, mais popularisé par le film américain Terminator) landszafty (‘paysage’, ‘tableau de mauvaise qualité’, emprunt à l ’allemand) niet (‘non’, emprunt au russe)

D) Les mots ou expressions que le protagoniste associe au registre de langue soutenu, soit existants mais utilisés de manière incorrecte ou bizarre, soit inventés inconsciemment par le protagoniste. Maslowska, contrastant des niveaux de langue différents, introduit ainsi un effet comique. Widzç mnostwo piasku, co uwazam, ze je s t prawdziwie aekonomicznym marnotrawstwem. Je vois des quantités de sable, ce qui, de mon point de vue, représente un véritable gaspillage aeconomique. Tak môwiç to. Bez sciemy, bez specjalnych gorzkich zalôw, bez pierdolenia siç z jakim is Izami, z jakim is uczuciami. Poniewaz to w przypadku,jakim jest Magda, nie ma cienia szansy na wyrozumialosc. Jej aempatia mnieprzeraza, mnie wyniszcza. Voilà le discours que je lui tiens. Sans rogne, sans trop de reproches amers, sans m ’embarrasser de quelques sentiments à la con. Car dans son casfa u t pas compter sur la compréhension. Son aempathie m ’effraie, me démolit littéralement. Nie jestem taki z natury znow delikatny, gdyz powiem nawet otwarcie, ze w mojej przeszlosci, ktôra byla naw etjeszcze nie tak dawno, bylem dosé porywczy, co zresztq mialo swoje stygmaty w moim zwiqzku zM agdq. Je suis pourtant pas si délicat de nature, je peux même dire ouvertement que dans mon passé, qui remonte tout de même pas à si loin, j ’ai été plutôt violent, ça a d ’ailleurs laissé des stigmates sur mes rapports avec Magda.

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Anna Bobinska

3. R em arques su r la traduction Guy Rooryck, reprenant les propos de Nida et Taber, constate que traduire « consisite à reproduire dans la langue cible l ’équivalent naturel le plus poche possible du message de la langue source, d ’abord au niveau du contenu, ensuite au niveau du style ». Le texte d ’arrivée subit ainsi « une essentielle métamorphose qui le rend différent de ce qu’il était au départ » : les deux textes (de départ et d ’arrivée) « entretiennent entre eux une relation qui se comprend en termes d ’égalité de valeur et [...] ne sont en aucun cas identiques » (2000, 251-252). Ce processus sous-entend donc une opération intellectuelle dont le résultat final implique souvent une certaine relativité, selon les techniques et les moyens adoptés par le traducteur.10 Osadnik (2008, 161-162) observe également que la traduction est un phénomène dynamique, dépendant essentiellement de tous les facteurs (linguistiques, sociologiques, religieux, artistiques, etc.) relatifs aussi bien à la culture source qu’à la culture réceptrice. Elle se présente alors comme un espace d ’échange entre deux réalités, comme un véritable événement interculturel.11 La traduction d ’un texte littéraire consisterait donc à introduire ce texte dans la culture cible de telle sorte qu’il y remplisse les mêmes fonctions que dans la culture de départ,12 cherchant en même temps à conserver l ’intégrité de la conception de l ’auteur ainsi que celle du traducteur (voir Tokarz 2008, 9). Cependant, lorsque nous avons affaire à un roman aussi spécifique que Polococktail Party, cette tâche apparaît particulièrement difficile. Plusieurs questions s’imposent, quant aux différences culturelles déterminant la traduction, et aux limites de la traduction qui en découlent. En ce qui concerne la structure narrative du roman - le monologue halluciné du protagoniste - la traduction en français s’avère réussie. Le texte d ’arrivée repose sur les mêmes moyens stylistiques que le texte de départ, à savoir sur des phrases courtes et tronquées, imitant la langue parlée. En outre, le texte cible reflète en majeure partie le registre de langue, familier ou argotique, propre à l ’original. A więc dziecko bçdzie jednak brzydkie. (...) Genetycznie nienormalne. Genetycznie zboczone od urodzenia. Genetycznie bez sensu. Genetyczny skurwysyn. O d poczqtku z genetycznie wrodzonq kieszonkq w dziqsle na skradzione rzeczy, z wrodzonymi brudnymi paznokciami.

10 Il convient de rappeler que, dans le processus de traduction, différents types d ’équivalence s’entremêlent ; ceci dépend largement du type du texte de départ (voir Osadnik 2008). Pour en savoir plur voir aussi Gonzalez 2003. 11 Par exemple chez Mary Snell-Hornby (voir Lukas 2008, 83). 12 Ceci renvoie à son tour aux conceptions d ’Even-Zohar, Lambert, van Gorp, Toury (voir Osadnik 2008 et Gonzalez 2003).

L ’argot chez D orotaM aslowska

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L ’enfant sera donc laid. (...) Génétiquement anormal. Génétiquement dégénéré de naissance. Génétiquement nase. Un salaud génétique. Doté dès le début d ’une poche dans la gencive pour y cacher des objets volés, avec des ongles sales de naissance.

Il est évident également, vu que les deux textes appartiennent à des systèmes complètement différents, que l ’incorrection langagière - une autre particularité caractérisant la composition du roman - disparaît souvent dans la traduction (le cas des fautes de flexion, de certaines fautes d ’orthographe, de syntaxe). En revanche, on reconnaît dans le texte français des structures (mots ou expressions) qui s’écartent visiblement de l ’original, bien qu’il aurait été possible de trouver leur équivalent, voire de laisser, afin de rendre l ’une des spécificités du langage du protagoniste (l’emploi des anglicismes, par exemple), le mot utilisé dans le texte source : ...bylem doscporywczy, co zresztq mialo swoje stygmaty w moim zwiqzku zM agdq ...j’ai été plutôt violent, ça a d ’ailleurs laissé des traces sur mes rapports avec Magda (au lieu de laisser des stigmates) A jap o ciq g n q lem jq za te w losy,full kultura, spokojnie... Alors je la tire p a r les cheveux, très classe, calmement... Czmycham z pokoju w trybie fa s t forward. Je quitte la chambre dare-dare.

Cela s’applique également à certaines expressions de la vulgarité - l ’équivalent choisi dans la langue cible rendant légèrement la signification, sans respecter le registre de langue : ...coprowadzi mnie do kurwicy ; podkurwiam siç (vient de kurwa ‘pute’) ...et me rend fo u /fu r ie u x / ; ça ne me plaît pas du tout ...a onaprzylatuje i sru mi na kolana (l’interjection polonaise renvoie au verbe chier) ...et la voilà qui accourt et hop ! sur mes genoux Ona môwi, ze na c h u jja je j sprawiamprzykrosci. (chuj ‘pénis’ en registre vulgaire) Elle veut savoir pourquoi j e tiens à lui faire de la peine.

Nous avons vu que l’une des difficultés entourant la traduction de Polococktail Party consiste dans la recherche d ’équivalents qui puissent rendre la complexité et la spécificité du roman, non seulement les constructions argotiques propres à la sous-culture de dresiarz, les formes inventées par l ’auteure du texte, très souvent créées par les modifications de formes existantes, mais aussi les éléments culturels, fortement ancrés dans la réalité polonaise. Nous distinguerons en premier lieu les noms propres. À cette catégorie appartiennent d ’un côté les noms polonais écrits en italiques (Filipinka) ou entre guillemets ("Filipinka"), de l ’autre les traductions par calques (Twój Styl - Ton Style, Kobieta i Zycie - Femme et Vie,

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Anna Bobinska

Towarzystwo Przyjaciôł Dzieci Polskich - la Société des amis des enfants polonais, Order Usmiechu - l ’Ordre du Sourire), accompagnées parfois d ’un élément apportant une explication (Ptasie Mleczko - P ’tits laits d ’oiseau, notre Kinder Pingouin national, zespôi Mazowsze - groupe folklorique Mazowsze). Il convient de souligner que, bien que ces noms soient apparemment opaques pour le lecteur français, ils n ’influencent en aucun cas la compréhension globale du texte ni l ’effet que celui-ci produit. À ceci s’ajoutent les noms propres nettement liés à l ’argot de dresiarz créé par Maslowska, qui, à défaut d ’équivalents plus proches, apparaissent traduits plus ou moins littéralement (Swiçty Amol od bôlu giowy - Saint Amol qui la protège du mal de tête, Zbrojne Bractwo Swiçtego Dzordza - la Congrégation de Saint Georges le Chauve, Zbik - Bison) ou disparaissent totalement du texte cible (Zwiqzek Polskich Administrantôw, druzyna imienia Matki Amfetaminy).13 L ’ironie et le comique qui se cachent derrière ses constructions restent illisibles pour le lecteur étranger. En vue d ’apporter quelques précisions sur la traduction des formes provenant du registre populaire ou argotique, nous voudrions signaler aussi bien celles dont la traduction se révèle toujours partielle, voire impossible, étant donné que les formes en question sont fortement idiomatiques et reposent souvent sur des jeux de mots. Les traduire consiste donc à poposer un équivalent le plus proche du message de la langue source, sachant que le message produit ne sera jamais de valeur égale. Voici quelques exemples tirés du roman : •

do jasnej ciasnej - mince, siara, przypai - gêne, embarras, scandale, ni z gruszki ni zpietruszki - comme ça, du jour au lendemain, wpuscic w maliny, byc wpuszczanym w maliny - être berné, przegiçcie, sciema - exagération, tak czy siak - peu importe, bez sciemy - sans rogne, czçsto gçsto môwi - elle raconte partout, tam i sram - ici et là, raz w tç raz wewtç - tantôt à droite, tantôt à gauche, de tous les côtés, serialnie - sérieux, topikus - c ’est rien



zagramaniczny, sratatata, na pohybel (disparaissent dans la traduction)

Pour conclure, nous voudrions également mettre l ’accent sur la traduction des éléments appartenant au domaine de la culture, au sens large du terme. L ’analyse révèle deux tendances. Tout d ’abord, la traduction mot à mot, due sans doute à l ’intraduisibilité du texte source, une démarche qui n ’ouvre pas la voie à une meilleure compréhension ou réception du texte cible, car elle l ’appauvrit en quelque sorte.

13 Notons que les deux noms possèdent bien des équivalents dans la traduction anglaise : Polish Society o f Polish Administrators, Our Lady o f Aphetamines (voir Osadnik 2008).

L ’argot chez D orotaM aslowska

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Amfa uderzyla ci do glowy. States się naspidowany na prochu lump. Jakub Szela. Pierdolniçty Wampir z Zaglçbia. Tu t ’es speedé à l ’amphet et tu fa is le caïd. Ton Jakub Szela, le vampire des houillères de Silésie.

Afin de bien comprendre les implications apportées par les exemples ci-dessus, il est nécessaire que le lecteur reconnaisse deux figures : un personnage historique du XIXe siècle (Jakub Szela, traître de la nation connu pour les actes de violence dirigés contre la noblesse) et un tueur en série actif dans les années 60 en Silésie. On pourrait cependant se demander s’il est pas possible de trouver un équivalent français des personnages en question afin d ’essayer, au moins, de suggérer la signification du texte de départ. Nous voudrions également inclure les citations renvoyant au canon littéraire polonais, qui d ’un côté apparaissent traduites mot à mot : Przywiozla nam szkielko do oka. (allusion à Romantycznosc de Mickiewicz) Elle nous apporte un petit verre magique pour voir le monde autrement.

alors que d ’autres subissent de légères modifications (bien qu’il existe déjà la traduction en français qui pourrait servir de référence) : A teraz poloneza czas zaczqc z Magdq. (allusion à Pan Tadeusz de Mickiewicz, traduction vers le français faite par Roger Legras) Maintenant il est temps d ’ouvrir le polka avec Magda.

Dans les deux cas, les allusions à la création littéraire faites par Mickiewicz deviennent moins déchiffrables. En ce qui concerne la deuxième tendance, elle consiste à éliminer les éléments ancrés dans la culture polonaise en adaptant le texte d ’arrivée de telle sorte qu’il soit mieux reçu par la culture cible. To sqfikcyjne druzyny na uslugach Nowosilcowa. Stas i N el takze rôwniez perfidnie spreparowani przez ksiçcia ruskiego Sienkiewicza na potrzeby film u W pustyni i w puszczy, istne mity greckie. C ’est le fa it d ’équipes fictives qui servent les intérêts du Kremlin. Les film s tirés de nos classiques, même histoire, c ’est de la mythologie grecque concoctée p a r des princes russophiles.

Finalement, en tenant compte de l ’originalité du roman de Maslowska ainsi que de la richesse et la puissance de sa création langagière, il convient de constater que, quels que soient les moyens ou les techniques envisagés ou adoptés dans le processus de traduction, celle-ci, comme l ’a remarqué Jean-René Ladmiral (1979, 18-19), « sera bien sûr toujours partielle. Comme toute acte de communication, elle comportera un certain degré d ’entropie, autrement dit une certaine déperdition

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Anna Bobinska

d ’information » (cité d ’après Rooryk 2000). Ceci laissera par la suite des traces dans l ’univers de Polococktail Party, qui ne sera jamais un reflet fidèle du celui de Wojna Polsko-Ruska.

Bibliographie Fast, Piotr I Janikowski, Przemyslaw I Olsza, Agata (éds.) (2008): Odmiennosc kulturowa w przekladzie. Studia o przekladzie. Katowice et al.: Wydawnictwo Naukowe Sl^sk, Wydawnictwo Wyzszej Szkoly Lingwistycznej Gonzalez, Gladys (2003): L ’équivalence en traduction juridique: Analyse des traductions au sein de l ’A ccord de libre-échange Nord-Américain (ALENA), http://theses.ulaval.ca (17/05/2012) Koziol, Pawel (2008): Dorota Maslowska, http://www.culture.pl/baza-teatr-pelna-tresc//eo_event_asset_publisher/eAN5/content/dorota-maslowska (17/05/2012) Ladmiral, Jean-René (1979): Traduire : théorèmes pour la traduction. Paris, Payot Lukas, Katarzyna (2008): Konstruowanie kulturowej odmiennosci w przekladach Clockwork Orange Anthony’ego Burgessa. Dans: Fast et al., 83-101 Osadnik, M. Waclaw (2008): Przeklad jako poszukiwanie ekwiwalencji kulturowej (O angielskim tlumaczeniu Wojny polsko-ruskiej p o d fla g q bialo-czerwonq Doroty Maslowskiej). Dans: F astetal., 157-190 Rooryk, Guy (2000): Traduction et mecanismes de signification. Une esquisse théorique illustrée. Dans: Le langage et l ’homme 35/4, 251-265 Sawicka, Marta (2004): Maslowska pod flag^ europejsk^, http://www.wprost.pl/ar/58535/Maslowska-pod-flaga-europejska/ (17/05/2012) Soulé, Véronique (2004): Polonaises et chopines, http://www.liberation.fr/livres/0101474722-polonaises-et-chopines (17/05/2012) Tokarz, Bozena (2008): Bariery kulturowe w przekladzie. Dans: Fast et al., 7-25

Anna Bobińska Uniwersytet Łódzki Katedra Filologii Romań skiej ul. Sienkiewicza 21 90-114 Łódz Mél : [email protected]

K é t é v a n D ja c h y

L ’a r g o t d a n s l e r o m a n « D e r r iè r e l a v it r e »

de

R obert M erle :

Résumé L’argot constitue un signe littéraire fruste et élémentaire, il est très efficace. Le pittoresque de l ’argot tient moins à des qualités de la langue qu’à son excentricité. La présence de l ’argot dans la littérature témoigne de son changement de fonctions. Il se vulgarise pour tomber dans la langue populaire, il offre un moyen d’expression original à des écrivains étrangers au milieu argotique. Compte tenu de notre intérêt particulier pour l’argot scolaire, nous avons décidé d’analyser le vocabulaire argotique du roman de Robert Merle : « Derrière la vitre ». C ’est un récit-reportage romancé, inspiré de l’expérience de l’auteur dans l’enseignement. Il retrace la révolution du monde étudiant. A travers les rêves, les problèmes et les aspirations de personnages divers, on vit le drame des solitudes, les sourdes tensions entre enseignants, les luttes entre étudiants et autorités.

1. Introduction [i]l faut bien le dire à ceux qui l’ignorent, l’argot est tout ensemble un phénomène littéraire et un résultat social. Q u’est-ce que l ’argot proprement dit ? L ’argot est la langue de la misère.1

Langue secrète, parasitaire et conventionnelle, l ’argot ne saurait constituer un moyen d’expression littéraire ; on voit mal un poème écrit en code. L ’argot n ’a pas de littérature propre. En dehors de documents secrets, il ne nous a laissé que des jeux, des fantaisies plus ou moins bien venues, dont les plus typiques sont des conseils aux truands, le plus souvent sous forme de parodies (Guiraud 1973, 108). La littérature de l ’argot présente toujours un caractère artificiel et second; on a l ’impression que le texte est une traduction, qu’il a été d ’abord pensé en français (Guiraud 1973, 111).

1 Victor Hugo, in Calvet 1994, 92.

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Kétévan Dj achy

Tout genre, toute forme littéraire en effet, est un signe. Les mots, leur cadence nous soustraient au quotidien en conférant aux êtres et aux évènements une valeur romanesque et poétique. Compte tenu de notre intérêt particulier pour l ’argot scolaire, nous avons décidé d ’analyser le vocabulaire argotique du roman de Robert Merle : « Derrière la vitre ». Ce roman retrace, heure par heure, la journée qui allait devenir historique du 22 mars 1968, où quelques « enragés » occupèrent, dans la tour de l ’Université, la salle du conseil des professeurs. Au huitième étage de la tour, les étudiants, assis dans les fauteuils des mandarins, s’emparaient symboliquement du pouvoir. Au sixième étage, un homme seul luttait contre la mort. Au rez-de-chaussée, une foule d ’étudiants et, mêlés à eux, bon nombre de professeurs, à leur insu dépossédés, communiaient dans le culte de la musique classique. Personnages réels (le doyen Grappin, Daniel Cohn-Bendit) et créatures romanesques se mêlent pour donner une image complète de la jeunesse, des professeurs, et de tous ceux dont les problèmes individuels allaient déboucher sur une contestation générale. Dans son roman, Robert Merle esquisse la rencontre entre ces deux univers, étudiants et ouvriers, qui se regardent à travers la vitre de la cité-U où David et Brigitte, les deux héros, jouent au cache-cache amoureux. Le récit s’en tient au mois de mars, peut-être par pur plaisir d ’identifier les germes de la révolte.

2. L a chronologie des événements Le 23 mars 1968, Robert Merle a le sourire aux lèvres, lorsqu’il pousse la porte de la faculté de lettres de Nanterre. Sa curiosité est alléchée par les derniers faits d ’armes du commando de 150 étudiants qui ont pris d ’assaut le dernier étage de la plus haute tour du campus. Et occupé toute la nuit la salle du conseil des professeurs. Parmi eux, Dany le Rouge. Un petit rouquin allemand de 21 ans, qui a perdu ses deux parents, mais affiche une gouaille autrement plus pétillante que le coca de la cafeteria. Robert Merle tient une idée de roman. Tirer sur le fil sera un plaisir. Cet homme à l ’allure soignée est déjà le chéri de ses étudiantes. Cultivé comme il devrait être interdit de l’être, biographe d ’Oscar Wilde et de Che Guevara, il a décroché le prix Goncourt vingt ans plus tôt, dès son premier livre, l ’estomaquant « Week-end à Zuidcott ». Pendant des semaines, le professeur d ’anglais va s’initier aux rites des tribus qui peuplent le campus, vivant ensemble 24 heures sur 24, se défiant, s’apostrophant, se relayant dans l ’agitation et le happening politico-culturel : les « anars », les « maos », les « situationistes » et autres « mouvement du 22 mars ». Deux ans plus tard, « Derrière la vitre » sort en librairie. Comme d ’habitude, un

L ’argot dans le roman de Robert Merle : « Derrière la vitre »

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roman à lire en deux nuits, en demandant le matin pardon aux voisins d ’avoir ri trop fort sous les couvertures. Et senti l ’histoire se réveiller. Six semaines après la faculté de Nanterre, la France ouvrière se jette dans l’aventure. Des groupes de jeunes ouvriers envahissent les campus de Rouen, Clermont-Ferrand et Besançon. Plus de 800 usines s’arrêtent, surtout des PME, dans les régions de l ’Ouest et du Centre. Le nombre de grévistes dépasse 9 millions le 25 mai, au lendemain de l ’allocution du Général de Gaulle. Dans les trois années qui suivent, le gain de pouvoir d ’achat dope la croissance. Mais les « événements » ont fait aussi cinq morts violentes, un lycéen, trois ouvriers et un commissaire de Police. Robert Merle n ’aura pas envie de faire commerce de mai 68. La principale revendication du mouvement du 22 mars est la protestation contre les arrestations opérées quelques jours plus tôt lors des manifestations contre la guerre du ViêtNam. Le 2 mai 1968, une journée « anti-impérialiste » est organisée à l ’Université de Nanterre, conduisant notamment à l’interruption d ’un cours de René Rémond. Le doyen Pierre Grappin décide alors la fermeture administrative de la faculté, ce qui provoque la diffusion du mouvement de contestation, dès le lendemain, au Quartier latin et à la Sorbonne, et le début, proprement dit, de mai 68. Le mouvement est porteur d ’un idéal politique très libéral au sens des libertés individuelles et très critique vis-à-vis de la société de consommation, de l ’autoritarisme, de l’impérialisme. Le mouvement joue aussi de thèmes touchant à la vie de tous les jours, comme par exemple le droit d ’accès pour les garçons aux résidences universitaires des filles. Les causes de ce mouvement sont diverses. Les analyses historiques tournent à la fois autour de l ’idée qu’une grande rigidité cloisonnait les relations humaines et les mœurs et de la constatation d ’un début de dégradation des conditions matérielles après la période de reconstruction suivant la Seconde Guerre mondiale. À l ’époque, de nombreux bidonvilles jouxtent la capitale, notamment celui de Nanterre. Les étudiants qui se rendaient dans la faculté fraîchement construite découvrirent ce milieu, la pauvreté, la condition ouvrière. Le mécontentement naissant dans le milieu étudiant sera relayé par celui qui se profilait depuis plusieurs années dans le secteur ouvrier.

3. Analyse du vocabulaire Dans la partie principale, on parle de la conception du roman, qui ne date pas de la crise de Mai. Elle lui est antérieure : De l ’algérien du bidonville qui travaille sur le chantier de la fac au doyen débordé, de l ’étudiant « qui attend sa bourse » à la jeune fille en quête de « libération sexuelle », du mandarin attaché à ses privilèges à l ’assistant révolté, des étudiants apolitiques aux étudiants révolutionnaires et ceux-ci désœuvrés qui les miment, la création romanesque

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dans le roman dépasse par les problèmes qu’elle pose, la journée qu’elle décrit. Derrière le monde violent ou pittoresque, du campus de Nanterre, elle dessine les grands traits de la condition étudiante à un moment de l’histoire de France. (Merle 1970, 7-8)

Le roman est riche en argot et expressions familières. Nous avons voulu voir quels moyens stylistiques utilise l ’auteur pour impressionner les lecteurs et rendre son roman intéressant à lire pour les étudiants auxquels il avait affaire tous les jours. Nous avons analysé le corpus entier du roman, qui contient 700 unités lexicales ou phrastiques argotiques ou familières ; nous avons réussi à les classifier dans les groupes suivants : 1. mots argotiques ; 2. mots familiers ; 3. expressions familières ; 4. mots et expressions vulgaires ; 5. phrases utiles ; 6. expressions figées ; 7. sigles ; 8. proverbes. 1) Le groupe d ’unités argotiques comprend 146 mots. On trouve dans ce groupe les apocopes telles que : 1)

amphi / dico /khâgne (cours préparatoire) /b ib lio / restau / expli / trado / réac / cathos / folklo / dissert / certif / agrég /p r o f /p h ilo / m anif / socio / bac

Et une aphérèse : 2)

stra (administration).

Ceci démontre encore une fois la productivité de l ’apocope. Il est à noter que les exemples susmentionnés sont considérés comme les mots argotiques d ’après le « Dictionnaire historique des argots français », rédigé par Gaston Esnault datant 1965. Pourtant, la plupart d ’entre eux sont devenus familiers. Il y a les cas de changements de sens, l ’emploi métaphorique du mot enzyme (professeur), le sens direct est substance protéique qui catalyse, accélère une réaction biochimique. Le mot croupe au sens direct signifie partie postérieure arrondie de certains animaux, dans le texte, il désigne le derrière d ’une femme. On a également une métonymie bic, nom donné au stylo selon le nom de la marque. Il y a des mots argotiques protal-proto (directeur du lycée), thune (argent), théseux (thésard). Les étymologies de deux mots proto et thune sont inconnues. Le mot théseux ne figure pas dans les dictionnaires argotiques. Il est motivé et remonte au mot thèse. C ’est la variante du mot thésard. On peut dire que l ’invention de l ’auteur attire également l ’attention. Le protagoniste prend des notes en utilisant les formules : 3)

R=ss dès et W. frig, couch=miracle 2

2 Note du protagoniste. R- c’est Jean-Jacques Rousseau, W- C ’est Mme de Warens, la tutrice et maîtresse de Jean-Jacques Rousseau. Au cours de philosophie, le protagoniste a fait une

L ’argot dans le roman de Robert Merle : « Derrière la vitre »

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Les majuscules expriment les initiales des noms des personnages. On dirait que ce sont les formules de math et à notre avis, c ’est assez ingénieux. Dans ce groupe, on réunit également les phrases argotiques : 4)

Je te pète la gueule (battre qqn)

5)

Ménestrel retourna en courant sur ses pas, et atteignit de justesse le deuxième automatique, coiffant sur le poteau, à une courte tête, une grande jum ent alezane bottée de blanc.

Dans cette phrase, le groupe de mots une grande jument alezane est employé au sens figuré et signifie une fille aux cheveux roux. Les autres exemples : 6)

Elle adorait faucher les affaires du frangin ; J ’ai enfilé mon pardosse, mes godasses etj e cours après toi.

Dans cette phrase on peut mettre en valeur les mots argotiques faucher (voler) (Esnault 1965, 283), frangin (frère) (Esnault 1965, 310). Aujourd’hui, ils sont considérés comme des mots familiers. C’est le cas aussi du mot godasse (soulier) (Esnault 1965, 338). Le mot pardosse est formé par la troncation du mot pardessus et le suffixe argotique - osse. Pourtant, aucun dictionnaire ne donne l ’explication du mot. 7)

Ils n ’allaient pas brûler leur indic pour le plaisir de me donner un démenti.

Dans cette phrase, on remarque le groupe de mots : brûler leur indic (dénoncer l ’indicateur) ; il se compose du verbe argotique brûler (dénoncer) (Caradec 1977, 54) et du mot indic, la forme tronquée du mot indicateur (malfaiteur qui suggère, « donne »une affaire aux bandits) (Esnault 1965, 167). A l ’heure actuelle, ce sont des mots familiers. 8)

Pourquoi il y a encore des filles, et des filles instruites, qui se considèrent comme des marchandises cachetées dont l ’acheteur a le droit defaire sauter les scellés ?

Dans cette phrase, c ’est l ’expression faire sauter les scellés qui nous intéresse, ayant une signification métaphorique avoir les premières relations sexuelles.

découverte. Cette formule veut dire : si Rousseau était dénué de désir, et Mme de Warens à ce point insensible, on pourrait se demander par quel miracle ils sont devenus amants. SS=sans désir, frig=frigide, couch=coucher.

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1)

Kétévan Dj achy

Le groupe de mots familiers réunit 43 unités. 9)

Flicaillerie (police) / potache (lycéen) / accoucher (se décider à parler) / piquer (voler) / patate (imbécile).

Ces mots sont familiers, cependant le mot flicaille (Esnault 1965, 299) était argotique, ainsi que les mots potache (Esnault 1965, 515) et piquer (Esnault 1965, 496), sauf accoucher et patate. Il y a les cas d ’apocopes : 10)

Amerlos (américains) / prolo (prolétaire) / Rolls (Rolls Royce)

On trouve aussi le changement d ’orthographe de mots familiers : 11)

Péquenot < péquenaud (paysan)/jeu n o t < jeu n et (jeune homme)

Les mots métaphoriques : trognon / cocotte sont des termes d ’affection. Le premier signifie mignon qu’on dit d ’un enfant, pourtant, dans le texte les deux termes veulent dire poule, poulette (jeune fille, jeune femme). 2) Le groupe d ’expressions familières est le plus nombreux et comprend 281 unités. Les expressions familières sont souvent affectives. Dans les répliques des personnages figurent des expressions familières suivantes : 12)

Noyer la question sous les conneries / tomber à pic / se morfonder / s ’en faire baver / peloter les fesses / pétrir la foule

13)

Tu noies la question sous tes conneries Vous tombez à pic (être très à propos), dit Frémincourt Je me morfondais (s’ennuyer) Ce coup de fil, il m ’en a fa it baver (souffrir) Q u ’est-ce q u ’il fo u t là, encore, ce vieux con ? Le revoilà, ce vieux croûton Il leur lave le cerveau ou il leur pelote (toucher) les fesses Il n ’aura de cesse q u ’il ne vous recase (placer) Ça te botte (t’arrange) ? Je n ’ai rien trouvé à croûter (manger). Il allait une dernière fo is pétrir (manipuler) la foule.

C’est le lexique dont on se servait à l’époque quotidiennement, qui reste toujours actuel. Ceci fait partie du langage familier, surtout employé entre proches, entre amis, notamment entre étudiants, à une même communauté sociale dans laquelle tout formalisme peut être atténué. Ce vocabulaire de la conversation courante, introduit dans le discours direct des personnages, fait paraître celui-ci plus naturel, plus désinvolte et spontané.

L ’argot dans le roman de Robert Merle : « Derrière la vitre »

41

3) Mots et expressions vulgaires. Ce groupe comprend 78 unités. L ’auteur s’en sert parce que, dans certaines situations, les mots « polis » ne sont pas suffisamment expressifs. Il essaie de faire parler à ses personnages le langage vulgaire, afin de choquer l ’entourage et de s’affirmer, surtout lors des évènements à l ’Université de Nanterre, quand la tension monte. 14)

Crachoir (verre) / M ufle (visage) / Emmerdeur (enquiquineur) / Compisser les dossiers (détruire les dossiers) Tu voudrais que je vende de la merde à des cons. Tu n ’es plus q u ’un outil, quand j ’ai besoin de toi, je te sonne, couche-toi là, Marie, que je te saute. Ce n ’est pas parce que vous êtes vous-même impuissant q u ’il fa u t que vous empêchiez les jeunes de baiser.

4) Le groupe de phrases utiles contient 101 unités. Ces phrases démontrent très bien l ’atmosphère de l ’époque et elles décrivent en même temps la philosophie de la vie. Nous avons décidé d ’en faire un groupe à part, car elles seront très efficaces lors de la conversation surtout pour les jeunes comme un moyen stylistique pour impressionner les interlocuteurs. Ce genre de phrases permet d ’exprimer toute la sagesse de la vie. Elles sont faciles à mémoriser et elles peuvent devenir proverbiales. 15)

Les fem m es sont si souvent leurs propres ennemis. Ils épatent la galerie et ils fo n t recette. Bien sûr, que la sexualité jo u e un rôle important dans la vie de tous les jours, mais il ne fa u t quand même pas pousser la dose. J ’avais surtout le plus grand besoin de ne p a s me faire publiquement et narcissiquement hara-kiri, puisque, pour un sens de ma fresque, il me fallait conserver un auteur et son poids de subjectivité. La grande force du libéralisme, c ’est ça, justement, c ’est sa mollesse, son côté caoutchouc, sa tactique édredon. Le savoir est toujours le savoir. C ’est à toi d ’en faire une arme et de la retourner contre la société qui te l ’a donné. Nanterre commence à se sorbonnifier, et si vite, si vite, c ’est effarant... E t à quoi ça rime, ces thèses de Lettres. Il n ’y a q u ’en France q u ’on exige ces pavés de 500 à 1000 pages, monumentaux et exhaustifs, sorte de chef-d’œuvre moyenâgeux de compagnon qui demande le quart de notre vie opus magnum où l ’on s ’épuise à épuiser un sujet.

On peut surtout prêter une attention particulière au mot se sorbonnifier, qui est une invention d ’auteur. Dans le dernier exemple, l ’auteur aurait dû utiliser l ’adjectif médiéval, mais il emploie le mot moyenâgeux, forme vieillie pour démontrer cette dimension ancienne et inutile de la thèse. La thèse pour cocher une case dans un formulaire et non pas pour mener des recherches scientifiques efficaces.

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Kétévan Dj achy

5) Le groupe des expressions figées réunit 28 unités. Ce sont des unités phraséologiques ou locutions idiomatiques ne pouvant pas être modifiées à volonté. L ’emploi des locutions figées peut être considéré comme un moyen stylistique. 16)

donner fr o id dans le dos (faire peur) / avoir une mémoire d ’éléphant (être rancunier) / obtenir le fe u vert' (recevoir une autorisation).

Également intéressantes sont les expressions de comparaison telles que : 17)

Les yeux larges comme des lunes / tranquille comme un roc / boire comme un tro u /fa ire l ’amour comme un lapin.

6) Le groupe des sigles n ’est pas nombreux. Ils sont liés à la vie estudiantine. Ce groupe réunit 16 unités : 18)

T.P.-travaux pratiques I.P.E.S.-Institut de préparation à l ’enseignement de second degré Snesup-Syndicat national de l ’enseignement supérieur UNEF-Union Nationale des étudiants de France UNEC-Union Nationale des étudiants communistes FNEF-Fédération Nationale des étudiants de France C.R.S.-Compagnies républicaines de sécurité

Nous avons placé les sigles dans un groupe à part, car on ils sont réitérés dans tout le roman et on n ’a pas pu les laisser de côté compte tenu de leur importance et appartenance au lexique scolaire. (Exception : le sigle C.R.S.) 7) Le groupe des proverbes contient 2 unités, dont l’une est française et l ’autre d ’origine russe : 19)

Qui vole un œuf, vole un bœ uf (Celui qui vole un objet insignifiant volera bientôt des biens de valeur)

20)

Ne caquette pas avant d ’avoir pondu (Il ne faut pas se réjouir d ’une victoire ou d’un gain avant de ne l’avoir obtenu)

L ’équivalent français du proverbe russe est : Il ne faut pas vendre la peau de l ’ours avant de l ’avoir tué.

3 Cette expression obtenir le fe u vert est utilisée dans la phrase suivante: Vous n ’aurez aucun mal à obtenir le fe u vert de Rancé ; elle veut dire ici : avec Rancé on peut tout réussir.

L ’argot dans le roman de Robert Merle : « Derrière la vitre »

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4. L ’influence de m ai 68 L ’influence de mai 68 a été assez grande. Au plan politique : une augmentation des salaires, la création de la section syndicale d ’entreprise et une quatrième semaine de congés payés. Aux plans culturel, économique et social : mai 68, d ’une manière générale, sera la plus grande contestation de l ’ordre existant. Mai 68 est une ouverture brutale de la culture française au dialogue social et médiatique. C’est une étape importante de prise de conscience de la mondialisation de la société moderne et de la remise en cause du modèle occidental de la « société de consommation ». L ’une des principales influences de la révolution de mai 68 se situe au niveau socioculturel. De nouvelles valeurs apparaissent. Elles sont notamment centrées autour de l ’autonomie, la primauté de la réalisation personnelle, la créativité, la pluridisciplinarité et la valorisation de l ’individu, impliquant le refus des règles traditionnelles de la société et la remise en cause de l ’autorité. On considère souvent la libération sexuelle comme l ’un des grands thèmes de mai 68. La dénonciation des régimes communistes réformistes se confirme. L ’influence de mai 68 est manifeste dans la pédagogie scolaire en France. L ’élève devient un sujet pouvant intervenir dans la pédagogie dont il est l ’objet, c ’est la coéducation. La dimension de la parole libre, du débat, s’accroît. La discipline autoritaire fait place à la participation aux décisions. Les enseignants ont été parfois déstabilisés dans l ’idée qu’ils se faisaient de leur métier. On critiquera ensuite cette évolution jugée souvent trop permissive. Elle a aussi été à l ’origine de la participation des élèves et des parents aux conseils de classe et de la redéfinition des règlements scolaires dans les établissements dès juin 1968. Cette période a connu la mise en place de phrases écrites et scandées telles que : 21)

Il est interdit d ’interdire. / L ’imagination prend le pouvoir ! Vivre sans temps mort et jo u ir sans entrave. / L ’ennui est contre-révolutionnaire. / Ceux qui fo n t les révolutions à moitié ne fo n t que se creuser un tombeau. / Le patron a besoin de toi, tu n ’as pas besoin de lui. / L ’été sera chaud ! / Travailleur : tu as 25 ans mais ton syndicat est de l ’autre siècle. / Veuillez laisser le Parti communiste aussi net en sortant que vous voudriez le trouver en y entrant. / Soyez réalistes, demandez l ’impossible. / On achète ton bonheur. Vole-le. / Sous les pavés, la plage. / La barricade ferm e la rue mais ouvre la voie. / Les murs ont la parole. / Élections, piège à cons. / (Sur une bouteille de poison) Presse : ne pas avaler. / La police vous parle tous les soirs à 20 heures. / Prenez vos désirs pour la réalité. / Nous sommes tous des ju ifs allemands. / Même si Dieu existait, il faudrait le supprimer. / Pour vos vacances, n ’allez pas en Grèce : vous y êtes déjà (allusion à la dictature des colonels).

En réponse aux propos du Général de Gaulle : 22)

La chienlit, c ’est lui. / Sois jeune et tais- toi !

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Kétévan Djachy

En réponse à la violente répression, des affiches sérigraphiées disent : 23)

Les CRS aussi sont des hommes : la preuve, ils violent les filles dans les commissariats

24)

CRS = SS (slogan inventé lors des grèves des mineurs du nord en 1947 et repris en 1968)

25)

Il n ’y a peut-être aucun rapport... Mais peut-être aucun

5. Conclusion En conclusion, la langue du roman est assez simple. Il y a beaucoup de dialogues contenant l ’argot des étudiants, ainsi que des expressions familières. L ’argot fait partie de la vie estudiantine dans les années 60 en France. C’est la période des réformes dans les grandes écoles. L ’argot pourrait servir de matériel supplémentaire aux sujets qu’on étudie à l ’Université, surtout dans les cours de civilisation française, tels que « l ’éducation », « les jeunes en France dans les années 60 ». L ’argot dans la littérature témoigne d ’une mutation sociologique importante : le milieu n ’est plus fermé, son code n ’est plus limité à quelques groupes fermés, mais il ne faut pas oublier le principal : l ’argot, comme toutes les pratiques de communication linguistique, est avant tout un phénomène oral, et c ’est donc dans l ’oralité qu’il faut le saisir, même s’il a souvent alimenté la littérature, et si les sources anciennes dont nous disposons sont, bien sûr, toutes écrites. Les écrivains usent de mots particuliers aux jargons pour des effets stylistiques, pour peindre un certain milieu ou pour faire parler un personnage de la manière qui le marquerait comme appartenant à ce milieu. Robert Merle le fait très bien. Par son œuvre, il montre qu’il connait bien ce milieu, ce qui rend son œuvre intéressante pour les jeunes.

Bibliographie Calvet, Louis-Jean (1994) : L ’argot (Que sais-je ?). Paris : PUF Caradec, François (1977) : Dictionnaire du français argotique et populaire. Paris : Larousse Esnault, Gaston (1965) : Dictionnaire des argots, Paris : Larousse Guiraud, Pierre (1973) : L ’argot (Que sais-je ?). Paris : PUF Merle, Robert (1970) : Derrière la vitre (coll. folio). Paris : Gallimard

L ’argot dans le roman de Robert Merle : « Derrière la vitre »

Univ.-Professeur titulaire, Dr. Kétévan Djachy Chevalier dans l ’Ordre des Palmes académiques Département de Romanistique Université d’ État Ilia 0179 Tbilissi Géorgie Mél : [email protected]

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C a m il l e V o r g e r

A r g o t e t n é o l o g ie c h e z G a é t a n So u c y : DE L ’ENFANCE DU LANGAGE a u l a n g a g e d e l a d if f é r e n c e

Résumé Dans la lignée de nos précédentes communications, notre propos est d’appliquer à l’œuvre de l’auteur québécois Gaétan Soucy le concept d ’analyse néostylistique : en quoi l’usage des variations argotiques et autres formes néologiques est-il représentatif de l ’écriture (Barthes), du style propre à cet auteur ? Dans cette étude, nous nous appuyons sur le roman intitulé La petite fille qui aimait trop les allumettes (1998), auquel nous ajoutons Music Hall (2002) ainsi qu’un entretien (2001) où l’auteur évoque sa conception de l’écriture. Nous classons les formes non-standard repérées, variantes québécoises et néologiques selon les matrices lexicogéniques (Tournier), dont la matrice que nous qualifions de phraséologique et autres combinaisons dites bimatricielles. Nous envisageons les fonctions de la néologie dans ce contexte (Sablayrolles) et son insertion dans un registre souvent argotique qui contribue à la fonction colludique, s’agissant d’impliquer le lecteur dans un jeu de disruption du langage. Mi-écrivain, mi-écrivant (Barthes), le romancier, qui plus est philosophe, tend à é-branler, à dé-ranger la langue pour mieux interpeller. La mise en scène du héros en posture d ’écrivant est le trait d ’union entre les personnages des deux romans, pris d ’une frénésie de mots. D ’une poétique de l ’étrangeté et de la naïveté, on évolue vers une poétique de l’expressivité et de la différence. Dans Music-Hall, c’est d ’un héros déraciné et horrifié par la vie qu’il s’agit, évoluant au sein d ’un univers tantôt féérique, tantôt terrifiant de cruauté, mais toujours créatif. 1)

Je ne sais pas combien de temps j ’ai p u écrire à toute vitesse et le cœur en chamaille, car il n ’y avait pas de lune, le ciel était couvert de limbes, maisj e dus remplir une douzaine de feuillets d ’un coup sans m ’arrêter, traversant les phrases et les mots comme une balle de fu sil les pages d ’une bible. Quand le secrétarien s ’est mis en tête de pédaler dans le verbe, ôtez-vous du chemin, ça déménage, peuchère, tombeau ouvert... (Soucy 1998, 128)

Écrit en moins d ’un mois au dire de son auteur1, le roman de Gaétan Soucy dont est issue cette citation a été consacré comme une fête du langage, ce qui contraste avec le caractère morbide du récit. De fait, « tombeau ouvert » peut être pris à la lettre puisque le roman commence par un deuil. Auteur de la préface de ce roman, Pierre Lepape écrit qu’il s’agit là de « la plus incontestable révélation de ces 1 Voir l’interview de l’auteur accompagnant l’article de Rapahëlle Leyris, paru sur Le Monde.fr du 13/07/13.

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dernières années » (Lepape 1998, V). « La littérature est à la fois une fête et un deuil », note-t-il. Et de souligner qu’un tel roman est porteur d ’une langue « à la fois toute neuve et vieille comme le monde, savante comme un livre et naïve comme une naissance, toute simple dans sa frappe initiale et chargée d ’harmoniques à n ’en plus finir. » (Lepape 1998, IV) Cette créativité lexicale aux multiples facettes est vitalité, exacerbée par la naïveté du narrateur qui se révèlera être une narratrice prénommée Alice, personnage étrange et complexe aux multiples visages. Or cette Alice au pays du langage (Yaguello) n ’est-elle pas aussi celle de Lewis Caroll, si inventif dans sa prose et ses mots-valises ? Loin de vivre au pays des merveilles, cette petite fille aux allumettes n ’est pas sans rappeler l’héroïne d ’Andersen. Après le décès brutal de son père, « le narrateur ou la narratrice - va essayer d ’inventer ce monde nouveau qui se présente à lui, de le faire entrer dans ses mots » (Lepape, 1998, III). Gaétan Soucy manifeste un rapport éminemment créatif à la langue : il la fait sienne pour mieux faire de son roman « un hymne à la vie » selon ses propres termes2. Pour nous en assurer, nous confronterons ce premier roman à un deuxième du même auteur, intitulé Music-Hall (2002), qui sera son dernier roman3 et se verra qualifié dans la presse de « noire féérie new yorkaise à la phrase étincelante de raffinement et d'inventivité »4. Au-delà de récurrence de motifs quasiobsessionnels (le feu, la grenouille...), nous observerons l’inquiétante étrangeté d ’un héros qui se présente ici sous les traits d ’un immigré hongrois employé à New-York sur un chantier de démolition. Nous tenterons d ’analyser les ressorts de la créativité dans cet autre roman. Observe-t-on la reprise de certaines formes néologiques ou s’agit-il de simples hapax, à usage unique, qui se consument tel un feu de paille ? Soucy considère précisément les mots comme des « poupées de cendre » (cité par Lepape 1998, IV). Sur le plan méthodologique, nous nous appuyons ici sur un double corpus - non exhaustif car fondé sur note propre sentiment néologique - tiré des deux romans cités, auxquels nous ajoutons un entretien avec l ’auteur : ce dernier nous y révèle sa conception de l ’écriture et son rapport au langage. Soucy dit de l ’A ttrape-cœur de Salinger qu’il est « l ’enfantlangage, l ’enfant comme rythme nouveau imprimé à la langue » (Soucy 2001, 126). Or cette formule nous semble adéquate à rendre compte de sa propre écriture : « Si j ’écris, explique-t-il, c ’est justement parce que je ne sais pas, que je me situe d ’emblée dans une zone de non-savoir, où tout est à venir, où le départ entre possible et impossible n ’est pas encore tracé, région où l ’on ne sait pas encore puisque tout est à inventer. » (Soucy 2001, 130). En effet, la création implique de s’écarter des chemins connus et l ’écriture doit être le lieu où tout peut cohabiter (Soucy 2001, 131). Son écriture s’avère éminemment vocale, comme il le souligne lui-même : « J ’ai pu développer un rapport nouveau à la voix, une 2 Interview citée. 3 Récemment disparu, le romancier a aussi écrit une pièce de théâtre et une fable. 4 Article de Raphaëlle Leyris paru sur Le Monde.fr le 13/07/13.

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relation quasi physique au texte » (Soucy 2001, 131). Le romancier qui s’est essayé au théâtre avoue en outre son rapport anachronique au temps, à l ’histoire : « Mon enfance au regard d ’aujourd’hui s’est vraiment passée sur une autre planète [...]. Il m ’en est resté un certain décalage vis-à-vis de moi-même, un écart d ’âge entre moi et moi » (Soucy 2001, 133). Autant d ’éléments qui étayent notre analyse néostylistique - étude stylistique fondée sur une étude lexicologique de la néologie - de ces deux romans peuplés de mots étranges, voire étrangers, qui disent la candeur et la nostalgie, la couleur et la tragédie.

1. La petite fille qui aimait trop les allumettes... 1.1. Résumé Un roman est ouvert sur ma table. J’y lis des mots qui m ’échappent. Des phrases comme des pots cassés. Des expressions froissées, une parole détraquée, lourde d ’archaïsmes. Une voix à peine plus forte qu’une bougie soufflée par le vent. S ’y révèlent des secrétariens occupés à transcrire d ’improbables événements dans des grimoires, des figettes et des horions, reçus par le travers de la tête, une ram entevance empêtrée dans ses souvenirs et des tsoulala vaguement japonais. Mais qu’est-ce que se trame dans La petite fille qui aimait trop les allumettes ( ...) ? (Gervais 2001, 384)

On relève d ’emblée quatre néologismes (en gras dans notre texte) issus du roman. Au travers de ce foisonnement néologique, ce qui se trame, c ’est l’histoire de deux enfants, laissés seuls et démunis par la disparition brutale de leur père. C’est la découverte du monde par ces deux enfants et la quête identitaire d ’une narratrice qui se croit fils et frère de son frère. Ce qui complexifie cette trame, c ’est que cette « Alice au pays des genres confondus » (Gervais 2001, 385) se révèle être enceinte. Elle tient le « grimoire » de leur vie de reclus brutalement propulsés dans un monde qu’elle réinvente en ré-enchantant le langage, en réanimant des mots éteints qui renaissent de leurs cendres : « Et puis il y a la langue, elle aussi très pittoresque, parfumée à l ’ancienne avec un zeste de modernité américaine. De quoi attiser les nostalgies, jouer délicieusement de l ’écart dans la similitude, de l ’ailleurs dans l ’ici. » (Lepape 1998, II)

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1.2. Réflexivité L ’une des caractéristiques de cet étonnant roman est cette voix o ff d ’une narratrice qui se joue de la syntaxe, du lexique, des figements qu’il défige sous couvert de mots d ’enfants. Une voix porteuse de commentaires métadiscursifs, métalangagiers, métalexicaux, qui traduit un écart fondamental : « L ’invention langagière rend palpable l’inadéquation incongrue d ’une expérience du monde » (Marcheix, 2003, 418). La narratrice se joue par exemple de la syntaxe, doublement conditionnée par les lectures et par l ’éducation paternelle : 2)

Une dizaine de pièces identiques, d ’un métal terne, roulèrent de-ci de-là, j ’en aplatissai une avec ma paume. Roulèrent n ’est pas accordé correctement, si ça se trouve, c ’est la dizaine qui roula comme un seul homme, mais tant pis, j ’ai fa it ma syntaxe chez le duc de Saint-Simon, sans compter mon père. Il m ’en est resté quelque chose qui cloche. Je mêle aussi tous les temps des verbes, un vrai macaroni. Un chat n ’y retrouverait pas sa queue. (Soucy 1998, 24)

Elle n ’a de cesse de se reprendre, voire de corriger son frère, se substituant au père : 3)

- Je me demande si mon père aurait toléré que nous utilisions ces sous, f i t tout à coup mon frère. - Utilisassions, le repris-je. (Soucy 1998, 26)

Quant au lexique, elle se plait à commenter les usages, volontiers décalés, des mots qu’elle emploie ou invente : « C’est un joli mot, ramentevoir, je ne sais pas si ça existe, ça veut dire avoir des souvenirs ». Plus que toute autre, elle s’avère sensible aux sonorités et aux ambiguïtés des mots, s’amusant de ses confusions entre les « vers de huit pieds » et les lombrics (p.78), pressentant que « les mots, fussent-ils de cendre, ont dans leur charge transgressive un pouvoir d ’engendrement musical. » (Marcheix 2003, 426) Elle a été confrontée à la littérature par la familiarisation précoce avec ce qu’elle appelle les « dictionnaires », néologisme de sens sur lequel nous reviendrons : elle désigne par là tous les livres au travers desquels elle a appris le langage et découvert le monde. Parmi eux, elle avoue sa prédilection pour les « dictionnaires de chevalerie », l ’éthique de Spinoza et les mémoires du duc de Saint-Simon. Quant à son rapport à l ’écriture, il s’avère quasi frénétique (voir la citation mise en exergue) en réponse à un besoin vital : « ça déménage, peuchère... ». Le cœur qui bat la chamade est « en chamaille » et c’est le langage lui-même qui s’en trouve déstructuré. Or cette activité de secrétarien - mot qui mérite le détour - peut être interprétée comme une mise en abyme de la création romanesque, « une parabole sur l ’écriture poétique » (Marcheix 2003, 426).

Argot et néologie chez Gaétan Soucy

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1.3. Relevé Au commencement étaient les archaïsmes ou paléologismes5, mais aussi les régionalismes, les québécismes6. Dans notre corpus, on relève notamment : - les chaudrons (p. 38) pour « les casseroles » ; - le verbe garrocher, pour « balancer, lancer sans ménagement » : « je garrochai le sac de sous » (p. 88), « garrocher des bombes » (p. 119), « me garrocher moi-même» (p. 132) 7 ; - l ’adjectif ou participe grafigné : « par mes ongles grafigné » (p. 94), pour « égratigner » (Canada, Suisse) ; - l’adjectif écrapouti (p. 95)8 pour « écrabouillé » ; On trouve aussi effoirées (p. 106) pour « écrasées » ; - le substantif la brunante (p. 111) pour « le crépuscule », « la tombée de la nuit » ; - le verbe se ramentever (p. 114) pour « se remémorer » ; - le verbe raboudiner (p. 151) pour « bâcler une réparation, rafistoler grossièrement » ; - le verbe retontir (p. 160) pour « arriver sans prévenir ».

S’y ajoutent quelques québécismesphraséologiques : - « à l’épouvante » (p. 102) : « très vite » ; - « au plus sacrant » (p. 43, 102) : « au plus vite » ; - « être beau bonhomme » (p. 66) : « être bel homme » ; - « être en beau fusil »9 (p. 24) : « être en colère » ; - « avoir la couenne dure » 10 (p. 115) : « avoir la tête dure » ; - « s’en crisser » (p. 36) : « s’en moquer », « s’en foutre » ; - « ça parle au diable » (p. 43, 53, 104) : « c ’est extraordinaire» ; « ça n ’aurait pas changé le diable à l’affaire » (p. 171) : « ça n ’aurait pas changé grand-chose » ; - « j ’ai pour mon dire » (p. 79) : « à mon avis » ; - « erre d’aller » (p. 149) : « lancée, élan » ; - « faire de la façon » (p. 154) : « être d ’une gentillesse intéressée » ; - « faire le saut » : (p. 145), « tressauter » ; - « garanti » (p. 43) : adverbe (familier) pour « certainement » ; - « misère » : « ce fut la misère sur le pauvre monde » (p. 30), de l’expression « tomber sur quelqu’un comme la misère sur le pauvre monde » ; « avoir de la misère » (p. 173), pour « avoir du mal, des difficultés » ; 5 Sablayrolles (2002, 101) propose de nommer paléologismes des recréations, pour les différencier des archaïsmes qui véhiculent une connotation vieillie. 6 Tous les lexèmes énoncés ci-après sont attestés dans le Dictionnaire de la langue québécoise de L. Bergeron (1980), à l’exception de « (se) ramentever » qui relève plutôt d ’un archaïsme. Pour les définitions et gloses proposées, nous nous référons essentiellement à ce dictionnaire, au Dictionnaire québécois en ligne, ainsi qu’à un dossier sur Soucy réalisé par André Durand. 7 D ’après le CNRTL, le verbe s’applique à un inanimé ou à une personne. Ce terme québécois serait d'origine dialectale (de l'ouest de la France), dérivé de guaroc « trait d'arbalète », forme parallèle de garrot « bâton ». 8 Voir infra notre étude de cas. 9 L. Bergeron (1980, 238) note que « fusil » désigne le « pénis » tandis que la locution indique la colère. 10 De même, le lexème « couenne » désigne une « couche de gazon » ou une « poitrine de femme » alors que la locution signifie « ne pas céder facilement » (Bergeron 1980, 151).

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- « pelleter les nuages » 11 (p. 178) : « rêver », « caresser des chimères » ; - « sacrer le camp » (p. 179) : « lever le camp », « s’en aller » ; - « vieux comme les montagnes » (p. 122).

Quelques calques de l ’anglais sont identifiables : le « magasin général» (p. 48) renvoie au general store américain ; « support moral» (p. 56) pour « soutien ». Si l ’on examine la productivité de la m atrice m orphosém antique (Sablayrolles 2003, 118) appliquée à ce premier corpus, on observe : • P a r dérivation Dès la première page, la lexie néologique secrétarien (p. 13) peut être interprétée comme un archaïsme ou analysée par homophonie comme « secrétaire (qui ne sert) à rien » (voir notre étude de cas). On trouve ensuite : - « le désemparement » (p. 20) qui s’applique au père autant qu’aux enfants en l ’occurrence ; - « le quêteux »12 (p. 37) qui est désigné aussi comme « le mendiant » (p. 135) ; - « les enterrants » lors des funérailles (p. 56) ; - « crottine » (p. 66), adjectif correspondant à « crottée » ; - « une figette » (p. 14, 73) qui semble désigner un moment d ’absence, de rêverie, voire d’évanouissement où le regard demeure figé ; - « une angelote » (p. 71), féminin non attesté de « angelot » ; - « simoniaques » (p. 98), qui n ’a pas son sens habituel mais réfère à Saint-Simon, on note donc un jeu d’équivoque ici, la simonie renvoyant à une science occulte (de Simon le magicien) ; - « s’irrréaliser » (p. 113), qui appartient au jargon philosophique (Sartre) ; - « étoiles inerrantes » (p. 115), variante poétique des « étoiles filantes » ; - « l’incompréhensiblissime » éthique de Spinoza (p. 117) ; - « la titillote de curiosité » (p. 121) au lieu de « titillation » ; - « grelotte » (page 146), variation sur « grelottement» ; - « rampette » (p. 148) à la place de « rampement » 13 ; - « couilleuse » (p. 167) qui désigne avec humour une femme qui a des testicules ; - « mauvâssonne » (p. 172), variation sur « mauve ».

• P a r composition Il est question du « mire-à-tout » s’agissant d ’une pièce de la maison (p. 114) et de « l ’horizon-de-notre-vie » (p. 127). • P a r amalgame (mots-valises) « Emmarmelades » condense des emmerdements et de la marmelade (p. 65). On trouve aussi « ovembre » (p. 89), pour « octobre », construit par analogie avec novembre et décembre.

11 Bergeron (1980, 338) cite « un pelleteux de nuages » (« qq’un qui parle pour ne rien dire »). 12 Attesté par F. d’Appolonia (2010, 252). 13 Ces trois exemples illustrent la prégnance du jeu sur les sonorités dans le choix des suffixes.

Argot et néologie chez Gaétan Soucy

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L a m atrice syntaxique est relativement peu productive ici, à deux exceptions près : ébéniste, utilisé comme adjectif (« prouesses ébénistes », p. 137) ; un vertigineux (p. 115) pour « sujet au vertige ». En revanche, la m atrice sém antique est pleinement efficiente, le roman foisonnant de métaphores. Comme indiqué précédemment, dictionnaire est utilisé de façon générique pour « livre », avec un changement d ’extension évident (p.4748). Les femmes sont tantôt appelées « saintes vierges » (p. 47-48) tantôt « putes ». La narratrice nomme métaphoriquement « enflures » sa poitrine naissante (p.85) et « ventre à surprise » sa grossesse (p. 148). 4) Une très lointaine remembrance, d ’une sainte vierge qui m ’aurait tenu sur ses genoux en sentant bon, et même d ’une angelote sur l ’autre genou de la vierge au doux parfum et qui m ’aurait ressemblé comme une goutte d ’eau. (Soucy 1998, 71)

« Le terrestre séjour » correspond à la maison (p.22). La « boîte à trou » désigne le cercueil (p.32) et l ’« entrepreneur en disparition », les pompes funèbres (p. 52). Des « larmes rouges » sont bien sûr des larmes de colère (p. 41), tandis que la « rouge saison » est l ’automne (p.54). Enfin, un « varech » de bouche renvoie à l ’image d ’une algue au coin des lèvres (p. 72). Le « chapeau » est volontiers utilisé pour « cerveau », par métonymie : « et ça tournait dans mon chapeau comme les ailes d ’un moulin » (p. 119). Ce que nous nommons m atrice phraséologique se concrétise par un jeu de détournement et défigement d ’expressions et locutions, parfois interprété en termes d ’à-peu-près (Gradus). Outre le « cœur en chamaille » déjà relevé (p. 128), on peut observer une majorité de détournements par substitution : - Passer l ’arme du côté du cœur (p. 17)14 ; - Misère et boule de gomme (p. 27) ; - sous la croûte céleste (p. 44, 78, 150) ; - On n ’apprend pas à un vieux singe à faire de la théologie (p. 45) ; - mettre le feu aux robes (p. 58, 116, 143, 169) : le feu « aux poudres » ou « aux trousses » ; - quelqu’un qui vaut la peine d ’être vécu (p. 78) ; - je pris mon courage à deux jam bes (p. 90) ; - s’en battre le trou : « il s’en battait le trou » (p. 101, 169), pour « s’en battre l ’œil » ; - « chassez le naturel il revient à l ’épouvante » (p. 102) qui ne se comprend qu’en se référant à la fois à l ’expression « il revient au galop » et à l ’expression québécoise citée précédemment (à l ’épouvante pour « très vite ») ; - papa qui interdisait à plate couture (p. 112) ; - à quoi je n ’entends pain (p.116) ; - pédaler dans le verbe (p. 128) ; - ayant refermé le manteau du chameau à queue si c ’est ainsi que ça se nomme (p. 172).

14 On trouve aussi « passer l’arme à gauche» (p. 118).

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Dans ce dernier cas, notons que la narratrice attire l ’attention sur le détournement par une parenthèse métadiscursive. Elle joue parfois sur l ’homophonie : « et de comtes à dormir debout tellement il fait rêver » (p. 130). Le jeu avec le lecteur est patent, mais le sous-énoncé (Galisson, 1995) est plus difficile à identifier quand la destructuration syntaxique est maximale : « Bien sûr, notre tour viendrait, (...) extrêmement oints » (p. 23), « sans même nous oindre extrêmement » (p. 118) font référence à l’extrême onction. Dans le syntagme « étendu dans la robe des champs », on pense aux pommes de terre cuites « en robe des champs », ce qui rend l ’expression cocasse (p. 43). On relève aussi un jeu de locutions-valises : « qui me laissèrent en un sens interdit » (= en un sens + sens interdit, p. 51). Dans « il continuera à rouler sa vie de bâton de chaise », on identifie « rouler sa bosse » et « mener une vie de bâton de chaise » (p. 78). De même : « les enfants mettent leurs transports en commun » (p. 99 qui joue sur la polysémie de transport.. Une m atrice que l ’on peut qualifier de phonologique semble en jeu dans certaines expressions, à commencer par bolo : « calmer le bolo » (p. 94), « s’en taper le bolo » (p. 171). Le mot apparaît comme une variation sur « bol » qui, au Québec, a le sens de « tête ». On trouve aussi « bibi » pour « moi » (p. 76) qui a une connotation enfantine du fait du redoublement hypocoristique. Enfin, « tsoulala » n ’a pu être identifié, même si Gervais (2001, 172) reconnaît là « un air vaguement japonais » 15 (p. 172). L ’argot est d ’ailleurs très présent dans le roman. A cet égard, il est significatif qu’Alice ne se contente pas du québécois et use d ’un argot français de création plutôt récente qui contraste avec le registre enfantin cité. Substantifs - « bite » (p. 40, 45) ; « putain » : « de toute ma putain » (p. 54), au lieu de l’expression complète : « de toute ma putain de vie » ; « putes » (p. 37) ; - « mariole » (p. 65, 118, 130, 148, 161, 175) : « malin », « fier » ; - « trouille satanée » (p. 87, 126) : « une peur terrible » 16 - « pétrin » (p. 100) : « situation embarrassante dont il semble difficile de sortir » ; - « bataclan » (p. 111, 120, 168, 176), le mot désignant ici les testicules ; - « couillon » (p. 113), « couillon de » (p. 132), ici au sens de « lâche », « peureux » ; - « galurin » (« chapeau ») : « le galurin du pot à clous » (page 130) est donc son couvercle ; - « bougne » (p. 161), mot qui signifie « gueule » et qui appartient au bordeluche, patois urbain utilisé dans la région de Bordeaux ; - « comprenette » : « intelligence » ; « elle a de la comprenette dans le chapeau » (p.162) ; - « chinetoque » (p. 170)

15 L ’auteur affirme que ce roman relève du «japonisme » (interview citée), sous l’influence de sa fille - dont la mère est japonaise - qui traduisait directement des expressions de cette langue en français. Il a été montré que le plurilinguisme favorise la néologie (Sablayrolles). 16 « Trouille » est attesté par le Dictionnaire d ’argot classique consulté en ligne, d ’abord pour « domestique, souillon » (1888), puis avec le sens de peur (1901).

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Verbes / participes - « chambouler » : « ça me chamboulait » (p. 76) ; - « amoché » pour « abîmé » (p. 113).

Locutions - « à la papa » (p. 100) : « sans hâte », « sans peine », « sans risque », ici resémantisée par le contexte ; - « être coton » (p. 67) : « être difficile » ; - « ça déménage » (p. 128) : « ça excite », « ça étonne » ; - « dingue » (p. 155) : « fou » ; - « se farcir quelque chose » (p. 118) : « la consommer », « la faire » ; - « ficher le camp » (p. 101), « mettre les bouts » (p. 113) : « partir » ; - « genre prêtre » (p. 86) - « genre inspecteur d e s . » (p. 111) - « genre mon frère » (p. 161) : combinaison lexicale d’un usage récent17 ; - « beau gosse » (p. 25) : « bel homme », collocation très en vogue ; - « ce ne sont pas mes oignons » (p. 64) : « ce ne sont pas mes affaires » ; - « rentrer dedans » (p. 93) : « frapper » ; - « en savoir un rayon sur ce chapitre » (p. 65) : « être fort, compétent sur cette question » - « s’en taper » : « Je m ’en tapais le bolo » (p. 171) pour « je ne m ’en souciais pas ».

À l’instar d ’un Céline, Soucy use d ’une langue empreinte d ’oralité : « Il fallait pour me libérer de cette hantise intérieure faire en sorte que la voix se déploie physiquement dans l ’espace. » (2001 : 131). On retrouve l’emploi de mèche (« Il y avait une mèche, mettons quelques jours », p. 19), ici approximatif car il signifie un demi/une demie qui s’ajoute à un entier, tout comme chez Céline « à 63 ans et mèche » (D ’un château l ’autre 195718).. D ’une manière générale, l ’Alice de Soucy recourt à des termes familiers qui renvoient à un registre oral : « frérot » (p. 13), « sœurette » (p. 32), l ’individu « en soutane » devient par métonymie « une soutane » (p. 65, 69, 163), une syntaxe relâchée, des termes ou expressions franchement crues (p. 64, « ça ne va jamais chier loin avec lui », p. 149). 1.4. E tude de cas : secrétarien 5)

- Vous êtes secrétarien ? dis-je. Il me demanda de répéter. Mais tant p is pour lui, j ’ai trop besoin des mots pour les gaspiller à les dire deux fois. (Soucy 1998, 76)

La lexie néologique secrétarien trouve, d ’après Marcheix (2003 : 412), une de ses raisons d ’être dans sa coloration archaïsante soulignée par le cotexte de

17 Le Robert historique de la langue française (Rey 2007) signale que « Récemment, “genre” suivi d’un adj. ou d’un n. attribut constitue un tour à la mode » (1998). 18 Citation relevée sur Babelio : http://www.babelio.com/auteur/Louis-Ferdinand-Celine/ 2086/citations/299131 (consulté le 15/07/13).

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« grimoire ». Ce terme, créé comme une sorte de métaplasme19, est très probablement inspiré du latin impérial secretarius. Révélateur d ’un sujet décalé, englué dans une extratemporalité et une extraterritorialité aliénantes (p. 412). De notre point de vue, elle renvoie de surcroît à l ’idée d ’une pratique quasiboulimique, d ’une consommation effrénée de mots et de livres par la narratrice. Le suffixe « -ien » servant à former les noms de métiers, permet ici de différencier l ’activité de l’objet relevant du mobilier, levant l ’ambiguïté de secrétaire. Notons d ’ailleurs que le latin secretus signifiait « secret, à l ’écart », ce qui n ’est pas sans lien avec le caractère marginal du personnage. Si l ’on envisage l ’homophonie, on lit « secret à rien », avec l’idée de quelque chose ou quelqu’un qui ne sert à rien. 1.5. Analyse néostylistique Dès le titre du roman qui est en référence au conte d ’Andersen, l’écriture se fait palimpseste. Du fait de la prégnance des archaïsmes et régionalismes, ajoutée aux matrices sémantique et phraséologique, les mots sont resémantisés, redistribués, souvent commentés ou glosés au fil d ’un métadiscours prégnant. Ainsi le narrateur manifeste-t-il ses incertitudes lexicologiques et nous invite-t-il à questionner les mots à sa suite : « Les innovations langagières prennent une place essentielle dans ce métissage d ’une parole traversée par les mots de l ’Autre. » (Marcheix 2003, 414) Le discours réflexif souligne la distance entre le sujet et le langage, les hésitations entre l’écrit et l ’oral, entre les registres familier/argotique et soutenu voire littéraire. Il en résulte une impression d ’opacité, émanant de cette « parole qui laisse deviner un sujet opaque à lui-même » (p. 415). La monstruosité n ’est pas loin : les mots-valises ont été qualifiés de « mots monstres » par Almuth Grésillon20 ; ils peuvent être la manifestation d ’une écriture souffrante. Etres hybrides, ils sont aussi un lieu d ’indétermination, qui se traduit, selon Marcheix (p. 420), par une esthétique oxymorique. Expression d ’une voix singulière et faussement naïve qui revivifie le langage, cette écriture souffrante tend à exorciser le mal en ouvrant à une possible réconciliation cathartique : « La parole surgit, momentanément revivifiée par l’invention langagière, pour ouvrir sur une possible réconciliation cathartique qui lèverait l ’opacité du sujet. » (p. 424) L ’innovation lexicale renvoie à une poétique de l ’altérité tout en reflétant une régression vers l ’oralité. Cette parole neuve

19 Molinié définit cette figure comme « le type du modèle général présidant aux diverses figures microstructurales d ’élocution, selon quoi se produisent permutation, substitution, ajout ou suppression de lettres (...) de manière à créer aussi divers effets par rapport aux mots concernés. » (2002, 252) En l’occurrence, le mot concerné est bien évidemment « secrétaire ». 20 Almuth Grésillon a entrepris d ’étudier la « monstruosité » du mot-valise (1985, 246).

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multiplie à l’envi ce que Rodari analysait en termes d ’erreur créatrice21. Il en résulte une impression d ’étrangeté, source de littérarité : Les beaux livres sont écrits dans une sorte de langue étrangère. Sous chaque mot chacun de nous met son sens ou du moins son image qui est souvent un contresens. Mais dans les beaux livres, tous les contresens qu’on fait sont beaux. (Proust, 1987, 297)

2. M usic Hall 2.1. Résumé New York, 1929. Un jeune homme au nom macabre de « Xavier X. Mortanse » se présente comme un mésémigré venu de Hongrie. Il y aurait laissé une sœur, Justine, à qui il écrit quotidiennement sans recevoir de réponse. Force est de constater qu’il est en quête de sa propre identité. À la veille du krach, il se fait enrôler comme apprenti dans l ’Ordre des Démolisseurs, société occulte dont le « stratakorek » est la langue secrète. Sur ce chantier, ce doux rêveur devient luimême objet de démolition, bouc émissaire des démolisseurs. Seule sa grenouille « Strapitchacoudou »22, enfermée dans un précieux coffret dont il ne se sépare jamais, est sa confidente : elle parle, chante et danse en s’accompagnant d ’un banjo. Dans sa quête, il rencontrera Peggy, qui l ’amènera au Music-Hall puis périra brûlée vive, et un aveugle cupide qui le convaincra de tirer profit de sa grenouille savante en présentant un numéro qui s’avèrera un cuisant échec. Contraint de rembourser ses dettes, Xavier atterrira sur un ring où il sera mis KO, quand surviendra Justine, la prétendue sœur, lui apportant le rapport d ’un médecin légiste. Celui-ci lui révèlera ses origines : un être hybride créé à partir de six cadavres rafistolés, un monstre digne de Frankenstein. De retour en Hongrie et arrivé au terme de ses mésaventures, il apprendra qu’il n ’est pas hongrois, que sa sœur Justine est en fait sa mère et l ’amante du médecin qui l’a recréé. Il sera finalement atteint de « la coquette », étrange maladie. 2.2. Relevé Ce résumé donne un aperçu de l’onom astique comme lieu éminent de créativité dans ce roman. On retrouve d ’abord une certaine Ariane, f il d ’A riane entre les deux romans, sous les traits d ’une petite fille victime de l ’effondrement d ’un escalier : « Ariane, c ’est le nom qu’elle a dit qu’elle s’appelait. Comme la petite 21 « Bien des prétendues « erreurs » des enfants sont tout autre chose, ce sont des créations personnelles dont ils se servent pout assimiler une réalité inconnue. » (Rodari 2001, 50) 22 On observe la récurrence de la syllabe « Stra » à l’initiale comme dans « stratakorek » où le « (e)k » est un suffixe marquant le pluriel.

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fille qui est passée de l’autre côté du monde en empruntant un escalier qui s’effondre. » (p. 185). Quant à Xavier, son patronyme « X Mortanse »23 semble de bien mauvaise augure pour un héros dont on ne découvrira qu’à la fin la véritable identité bricolée. Etre hybride issu d ’une expérience macabre, Xavier est une sorte d ’acrostiche fondé sur les initiales des êtres qui le constituent : Xénon, Albert, Vincent, Isabella, Ernest, Reinfeld. » (p.374) D ’où cette remarque de sa mère-sœur : « Il y a trop de monde en toi, il n ’y a plus personne » (p. 359). Notons que le médecin légiste dont elle a été l ’amante et qui n ’est autre que le créateur de Xavier, porte le doux nom de « Long d ’ailes » - que l ’on peut interpréter en référence à sa grande taille - tandis que son prénom « Rogatien » évoque le verbe latin rogare, pour « demander ». Or c ’est justement lui qui apportera, au travers de son journal, des réponses à la quête identitaire de Xavier. Autre personnage au blase énigmatique, « Le philosophe des Sables », dit aussi « Les Sables » (p. 21), « Bouche d ’or » ou « Le Mot juste » (p.64). Celui-là révèlera finalement qu’il ne sait pas lire et que sa vie est un mensonge. Le contremaître Lazare qui martyrise Xavier est surnommé « La Terreur ». C’est auprès de sa grenouille qui porte le nom enfantin de « Strapitchacoudou » que le héros trouve consolation. Il en explique le choix : 6)

La grenouille avait répété vingt fo is d ’affilée ces sons énigmatiques : Strapitchacoudou, strapitchacoudou... Il avait noté le mot, il en avait cherché la signification une partie de la nuit. Que pouvait-elle bien vouloir dire p a r là ? Il avaitfin i p a r supposer qu ’elle désirait ainsi luifa ire connaître son nom. (Soucy 2002, 138-139)

Notons que les résonances de ce mot évoquent un univers enfantin avec le redoublement hypocoristique du [u] qui souligne la finale « dou(x) ». On comprend alors que le coffret de la grenouille est comme un refuge, une boîte de Pandore, un trésor d ’enfance pour Xavier, d ’autant que la grenouille des contes se transforme généralement en prince. Tout se passe comme si cette grenouille était une projection de ce qu’il éprouve et de sa quête identitaire : celle qui devrait lui permettre de devenir un prince malgré la monstruosité de son apparence et de sa renaissance. D ’autres personnages peuplent ce roman-conte aux multiples résonances, telle Echarlote l ’A utruche : mot-valise issu de « Charlotte + échalote ». La finale commune - [ot] - est d ’ailleurs l’initiale d ’Autruche, d ’où un double jeu. Au fil du récit, cette autruche (avec un grand « A ») se révèlera être Psychanalyste et aussi Avaleuse de Cadrans. En matière de québécismes, on retrouve la brunante (p. 29), écrapoutir (p. 149), avoir de la misère (p. 151) et grafigné (p. 353). S’y ajoutent : un napperon carreauté (p. 18), lunchant (p.18), niaiser (p. 190, « importuner »), chicoter (p. 23 Notons le choix de la lettre « X », « lettre de l’oblitération » selon Gervais (2001, par.9) (« né sous X »).

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226, « chicaner, ennuyer »), une nonantaine24 (p. 276), mon Tabernak (p. 287), tapocher25 (p. 243), rapailler son saint frusquin (p. 365, « ramasser, rassembler ses affaires »26). On observe quelques micro-alternances codiques : « t ’es déjà knock-out ! » (p. 287), « ça va, no problema » (p. 287). Quant aux archaïsmes, ils sont relativement nombreux : puïné (pour « cadet », p. 56), flamberge (p. 145, pour « épée », de l ’allemand Flammenschwert), pépètes pour « argent » (p. 207, peut-être dérivé de pépites), animadversion de « animadversio » (p. 217), prit son respir (p. 275), une escouade21 (p. 282, pour une « brigade » de policiers). L ’originalité par rapport au roman précédemment étudié est l’apparition d ’un jargon (néolojargon ?) relatif au chantier de démolition qui constitue le cadre du roman. A titre d ’exemples, relevons : démolisseur (p.16), dynamiteur (p. 22), le cercle des démolis (p. 19), un modèle de démolition (p. 69), un nabab de la démolition (p. 297), garrocheurs (p. 25), dévaliseurs (p. 36), débardeurs (p. 73), tâcherons (p. 97), l ’outil fracasseur (p. 210). Il est d ’ailleurs fait mention de l ’existence d ’un patois de démolition (« Korekkiri dess’ ka ? », p. 89) et d ’une langue secrète des compagnons, dite « stratakorek » (p. 282). En matière de m atrice m orphosém antique, la dérivation est tout aussi productive que dans le premier roman. On relève ainsi : - un troussement chatouilleux du museau (p. 18) ; - un frelaton (vin frelaté), p. 54, d ’où « fre » par aphérèse (p. 152, on observe ici un jeu avec l ’initiale dans le contexte : « fredonnait ») ; - le guenillou (p. 67) ; - tergiversantes (p. 97) ; - embijouté (p. 116) ; - verminant (p. 208) ; - sautilleur (p. 211) ; - somnambuliquement (p. 222) ; - grenouilliste (p. 223) ; - stepette (p. 297), suffixation de l’anglais « step », s’agissant d ’un match de boxe ; - son instinct xaviérien (p. 335) ; - la buanderette (p. 364).

24 Non attesté par Bergeron mais attesté en Belgique et Suisse romande (Thibault / Knecht 2000, 197). 25 Pour « battre à coups de poing » (Bergeron, 1980, 479). 26 Non attesté par Bergeron, mais le Dictionnaire québécois consulté en ligne indique que ce verbe, en usage au Québec depuis le XIXème siècle, signifie notamment « remettre de l’ordre dans ses affaires » (http://www.dictionnaire-quebecois.com/definitions-r.html, le 30/01/13). 27 Bergeron (1980, 213) cite le verbe escouer pour « secouer » et s ’escouer pour « se démener ».

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Pour la plupart de ces néologismes construits par dérivation, le sentiment de néologicité est moindre. En revanche, deux lexèmes ont retenu notre attention : les Majesticiens (p. 276), construit par suffixation de Majestic ou amalgame de Majestic + magicien), les mésemigrés (p. 343), par préfixation ou analogie avec mésentente). Un autre exemple de suffixation relève d ’une matrice syntacticosém antique car il peut aussi être interprété comme une métaphore. Il s’agit de la coquette, qui désigne la maladie due au Bacille de Koch (Kochette). Quand le narrateur boit « une gorgée de médecine » (p. 325), cet emploi peut être analysé comme un anglicisme ou un néologisme syntactico-sémantique. Quelques lexies néologiques ont été formées par composition :fil-de-fériste (p. 210), un hommemensonge (p. 105), les claque-sous en jupons (p. 58). Enfin, la m atrice pragm atique ou phraséologique (Vorger, 2011) apparaît moins efficiente que dans l ’autre roman, mais donne lieu à quelques détournements de locutions figées/semi-figées28 : - en son large et en son long (p. 197) : en long et en large - prendre son courage à deux jam bes (p. 253) à deux mains - ne répondre pou (p. 37), n ’entendre pou (p. 208) : ne répondre rien/point - ronger son poing (p. 261) : ronger son frein - excités comme des poules (p. 330) : excités comme des poux - l ’envie d ’escampette (p. 325), la poudre d ’escampette (p. 340)

2.3. E tude de cas : écrapoutir 7)

Xavier ne pensait pas au luminaire qui avaitfa illi les écrapoutir. (Soucy 2002, 149)

Ce lexème attesté comme québécisme29 résonne comme un mot-valise condensant les sèmes des verbes écraser, aplatir, anéantir. Ce verbe d ’origine poitevine, en usage jusqu’au XVIIème siècle, est répertorié comme obsolète en France30. Il était cependant (XVIème siècle) très vivant dans l ’ouest de la France, mais étrangement inconnu à Paris. Au Québec, il demeure usité, mais, semble-t-il, réservé aux conversations familières.31

28 Sablayrolles (2002, 103) les qualifie de « néologismes de combinatoire lexicale ». 29 Bergeron (1980, 196) relève des variantes avec resuffixation (écrapoutiller, écrapoutiner). 30 D ’après la rubrique « mots obsolètes » du site consacré à la semaine des 10 mots de la langue française: http://www.dglf.culture.gouv.fr/francais-aime/Semaine_2002/site-slf/Jeux/ M 0TS% 200BS0L% C8TES.html 31 En témoignent les émissions « Le français au micro » sur Radio Canada (http://www .radiocanada.ca/radio/francaismicro/description.asp?ID=2096&CAT=E&leid=348&lacat=e) ou encore « J ’aime les mots » sur TV5.

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2.4. Réflexivité et analyse Du fait de ce bricolage formel et de ces « accouplements bizarres de mots étonnés l’un de l ’autre »32, le roman peut sembler, à la relecture, écrit dans la langue Stratakorek (Fortier 2003, 175). Le foisonnement de lexies nouvelles et autres associations lexicales incongrues mettent en éveil notre propre sentiment néologique et nous rendent d ’autant plus attentifs à une langue porteuse d ’une certaine opacité. Celle-là nous révèle l ’altérité, voire l ’aliénation, qui caractérise le personnage : les deux romans se rejoignent dans une quête identitaire. Xavier est fondamentalement autre, ce que l’on attribue a priori à son statut de « mésémigré » qui en fait le bouc émissaire du chantier. Comme celle d ’Alice, son écriture est souffrante, quasi-hémorragique, tant il se laisse submerger par les mots : « ça continuait à parler tout seul dans sa bouche, un régiment de mots sans queue ni tête qui parlaient entre ses dents » (Soucy 2002, 45). La dimension psychanalytique est perceptible ici, ne serait-ce qu’au travers du « ça ». L ’écriture est potentiellement réparatrice, le stylo représente le cordon ombilical qui le relie à celle qu’il imagine être sa sœur et qui n ’est autre que sa mère : 8)

Il se mit en branle, d ’abord péniblement, mais bientôt les mots fusèrent, fulgurants, intarissables, q u ’il rédigea, à son habitude, sur des feuillets de papier journal sauvés des poubelles. Des heures et des heures. Quand s ’apaisa cette frénésie, il voyait des mouches là où il n ’y en avait pas. D es étoiles, comme des explosions minuscules, scintillaient autour de ses yeux. (Soucy 2002, 48)

L ’écriture s’avère donc salvatrice : elle est ce qui lui permet de sublimer un réel insoutenable. À l ’instar d ’Alice, c’est au pays du langage que Xavier découvre des merveilles, des « poupées de cendre » qui se mettent à scintiller. Les mots, faits de morceaux hétéroclites à l ’image des personnages et des histoires qui s’emmêlent au sein du roman, sont le lieu d ’une réparation. Ils représentent une échappatoire possible. Authentique palimpseste, le papier journal sauvé des poubelles devient la lettre amoureusement écrite par un homme à sa sœur-mère chérie, et les mouches se muent en étoiles dans ses yeux. N ’est-ce pas, là encore, une parabole de l ’écriture poétique, rempart ou révolte contre un monde cruel et vil qu’elle tend à transcender ?

3. Conclusion 9)

Tournez cinq fo is sur vous-même, les yeux ferm és et, avant que de les rouvrir, un caillou que vous aurez lancé, vous ne saurez p a s dans quelle direction il est parti, mais vous saurez qu ’il aura bien fin i p a r retomber sur terre. Ainsi sont les

32 Cité par Sablayrolles (2002, 103) en référence au Mercure de France : « il y a pire que la création de mots, il y a les accouplements bizarres de mots étonnés l’un de l’autre. »

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mots. Ils arrivent toujours, coûte que coûte, p a r se poser quelque part, et cela seul est important. (Soucy 1998, 142)

Dans l ’entretien cité (2001), le romancier rappelle le souci constant d ’intelligibilité, de lisibilité de ses romans, fussent-ils peuplés de mots hybrides voire de mots-monstres, conçus à l ’image de ses personnages. Ces mots arrivent toujours jusqu’à leur destinataire, reposant sur la connivence d ’un pacte colludique avec le lecteur (Vorger 2011). C’est ce que nous dit, à n ’en pas douter, la prégnance des québécismes phraséologiques, fondés sur le détournement de phrasèmes. Le romancier semble avoir à cœur de défiger le langage, de le déstructurer pour mieux en jouer, d ’où ces jeux de palimpsestes (Galisson 1995). Au travers de cette écriture palimpsestuelle, les détournements sont le lieu privilégié d ’une complicité, d ’un enrôlement du lecteur dans le décryptage des mots sous les mots. Sans oublier les lexies à « charge culturelle partagée », chères à Galisson, au goût de Tabernak ou de sirop d ’é ra b le . et les mots-valises aux résonances d ’étrangeté. Ces mots-monstres nous disent le caractère hybride de personnages qui n ’ont de cesse de pelleter les nuages pour mieux s ’irréaliser au travers d ’un langage qu’ils réinventent perpétuellement.

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Argot et néologie chez Gaétan Soucy

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Camille Vorger Maître d’Enseignement et de Recherche École de Français Langue Étrangère UNIL Dorigny, 1015 Lausanne Mél : [email protected]

M a r in a T ik h o n o v a

L e s é l é m e n t s a r g o t iq u e s d a n s l a CONTEMPORAINE POUR LES ENFANTS

p o é s i e f r a n ç a is e

Résumé Certains cas du jeu de mots dans la poésie pour enfants sont liés à l ’utilisation d ’un lexique « spécial ». Il s’agit de mots et d ’expressions qui appartiennent à l ’argot ainsi qu’à un registre qui lui est très proche : le lexique familier et parlé. La fréquence du lexique argotique dans la poésie pour enfants est peu élevée. Pourtant, le rôle de l’argot y est important. On peut dire que le lexique « le plus ludique » c ’est le lexique le moins utilisé, et le moins typique. Ces mots sont expressifs et attrayants pour le jeune lecteur car souvent ils créent un effet de surprise ou de complicité. Dans la poésie pour enfants, il y a des argotismes appartenant à l ’argot commun, des éléments argotiques plus spécifiques, tels l ’argot scolaire. Ces éléments argotiques ont des fonctions différentes : ils participent au jeu phonologique, créent le dessin syntaxique du poème, ou bien réalisent le jeu par les nuances sémantiques. Le rôle principal des argotismes dans la poésie pour les enfants consiste dans la création ou le renforcement de la fonction ludique.

L ’analyse de la poésie française contemporaine pour les enfants montre que la fonction ludique y joue le rôle principal et se réalise à tous les niveaux de la langue. Nous examinerons dans notre article certains cas du jeu de mots créés au niveau phonologique, lexico-sémantique, syntaxique et liés à l ’utilisation du lexique « spécial ». Il s’agit de mots et d ’expressions qui sont expressifs et qui appartiennent à l ’argot ainsi qu’à un registre qui lui est très proche : le lexique familier et parlé. Ces cas « frontaliers » seront aussi marqués et analysés dans notre étude. Bien évidemment, la fréquence du lexique argotique dans la poésie pour les enfants est très peu élevée, mais ce lexique y trouve quand même sa place. Eda Beregovskaya, en parlant d ’un trait curieux caractérisant le processus de pénétration des mots argotiques dans la langue des belles-lettres, remarque : « À des doses homéopathiques, dans des emplois sporadiques, les argotismes les plus fréquents apparaissent même dans les textes adressés aux enfants - dans les récits de Sempé et Goscinny sur le Petit Nicolas, dans les poésies pour les enfants de Pierre Coran et de Jean-Luc Moreau, dans les pages du Journal des Enfants et du magazine P if » (Beregovskaya 2011, 496). Donc, c ’est plutôt un type de lexique rare. Nous constatons pourtant que le rôle de l ’argot dans la poésie pour les enfants

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est assez important. La petite quantité de mots ou d ’expressions d ’argot, d ’une part, et le caractère ludique et très expressif du lexique argotique dans le contexte de la poésie pour les enfants, d ’autre part, font que le « poids » de l ’argot soit inversement proportionnel à sa fréquence. On peut dire que le lexique « le plus ludique », c ’est justement le lexique le moins utilisé dans la poésie pour les enfants, et le moins typique. Ces mots sont très expressifs et attrayants pour le jeune lecteur, car ils créent souvent un effet de surprise ou de complicité. L ’effet de complicité est fréquemment produit par les éléments argotiques dans les poèmes pour enfants qui parlent des jeux, des amusements, des espiègleries des petits polissons. Dans ces poèmes, la narration se fait d ’ordinaire à la première personne, par un personnage enfant qui nous confie différentes histoires de sa vie en évoquant ses plaisanteries, ses coquineries et ses aventures. Dans le poème de Jacques Charpentreau « Le bain » (Charpentreau 1986, 14), le jeune narrateur nous parle de ses jeux de baignoire : 1) Dans la baignoire, j ’ai vidé Tous les shampooings que j ’ai touillés. J ’ai fa it plonger, malgré sa frousse, M on petit frère etj ’ai crié : « Maman ! Viens voir ! Le petit mousse ! » Puis j ’ai tiré la courte-paille E t j ’ai dit : « T u seras mangé ! » Depuis, le petit mousse braille : Il sera dur à digérer...

Ce garçon est un vrai petit pirate, coquin et espiègle. Ce côté de son caractère se voit dans ses actions ainsi que dans son langage. Nous y rencontrons plusieurs mots du français argotique et populaire : le verbe touiller (dans le sens de mélanger) qui est un mot de patois, le substantif frousse (la peur) et le verbe brailler (dans le sens de crier, râler, pleurer bruyamment - en parlant des enfants). Les deux derniers mots se rapportent à la réaction du petit frère du narrateur : il n ’apprécie pas ces jeux de bain, ces plongées qui lui font peur. Ce texte poétique est basé sur l ’intertextualité. Ce jeu de bain a été inspiré au narrateur par la célèbre chanson « Il était un petit navire » ou « La courte paille » qui était, à l ’origine, un chant de marins, arrangé en chanson vaudevillesque au milieu du XIXe siècle, et qui a évolué au XXe en chanson enfantine. Sur un air gai, « Il était un petit navire » raconte l ’histoire d ’un jeune matelot qui, après un tirage à la courte paille, doit être mangé par l ’équipage d ’un bateau qui n ’a plus de vivres. Jacques Charpentera introduit dans son poème quelques mots (le petit mousse, tirer la courte paille, tu seras mangé) qui évoquent tout de suite cette célèbre chanson. Mais si, dans la chanson, l ’enfant est sauvé grâce à une prière à la Vierge Marie, le petit frère du narrateur, selon l ’idée

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du jeu, doit quand même être mangé en dépit du fait qu’il sera dur à digérer. Ce poème est un exemple de poésie ludique. La fonction ludique se réalise ici au niveau du texte, des éléments intertextuels et du lexique argotique et populaire. Dans le poème « Le voilà » de Gérard Bialestovski (Malineau 2004, 107) le petit héros, qui est en même temps le narrateur, s’identifie au clown. Le garçon s’étonne ou plutôt fait semblant de s’étonner, car il ne comprend pas pourquoi tout le monde aime les clowns, alors que quand il fait le clown lui-même à la maison, ses parents le grondent. Pour décrire les actions du clown (bêtises, plaisanteries, postures comiques, caricatures), le poète recourt, entre autres, au lexique argotique et familier : par exemple, mettre des baffes, faire l ’andouille ou faire pipi (langage enfantin). Ce lexique correspond tout à fait au caractère très expressif et ludique des numéros de clown. Les tours du clown font toujours rire (voire rigoler) les spectateurs : 2) Il a le nez tout rouge comme un alcoolique des mains très grandes pour mettre des baffes très grandes des cheveux verts p our avoir les cheveux verts un œil rond et pas moi aussi il fa it l ’andouille le crétin l ’imbécile il marche sur les pieds renverse les seaux il a même la fle u r qui fa it pipi il casse des assiettes pour rire et ça fa it des morceaux quand même et pas moi aussi

La deuxième strophe du poème reflète comme le miroir les mêmes actions, mais cette fois-ci c ’est le petit garçon qui fait le pitre et commet des bêtises. Et nous comprenons que le sens attribué aux mots utilisés pour décrire les blagues et les taquineries du petit narrateur n ’est plus positif, comme dans le cas du vrai clown, mais négatif car on voit bien la réaction des parents qui ne sont pas contents de la conduite de leur fils : ces mots sont prononcés par le père du garçon qui lui ordonne d ’arrêter son cirque :

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3) Quand j e fa is tout ça le crétin l ’imbécile l ’andouille le casseur d ’assiettes le marcheur sur ses pieds l ’œil rond les baffes très grandes les cheveux verts et le nez rouge arrête ton cirque dit papa

On remarque que le lexique familier et argotique participe au parallélisme en chiasme : les mêmes mots et expressions, repris dans la deuxième strophe dans l ’ordre quasi inverse, renforcent l ’expressivité du poème. Un des traits caractéristiques de la poésie pour enfants est lié à la personnification. Les poètes attribuent des propriétés humaines à des animaux ou à des choses inanimées. Parfois les animaux représentent les personnages qui, pareils à l ’homme, vivent dans le monde contemporain, qui acquièrent le comportement humain. Tel est le lion, le personnage du poème de Catherine Paysan « Le lion P.D.G. » (Paysan 1982,66). Ce lion est un vrai homme d ’affaires contemporain : 4) C ’était le lion débonnaire Qui voyageait en boeing Excellent homme d ’affaires E t champion de marketing

Nous rencontrons dans ce poème plusieurs mots du champ sémantique relatif aux faits réels de la vie des hommes d ’affaires d ’aujourd’hui : P.D. G., boeing, homme d ’affaires, marketing, cravate, complet gris, intraitable sur le prix, vendre à la carte, à son client, etc. Ce lion président-directeur général, vend tout ce qu’on peut vendre et même ce qui ne se vend pas. L ’auteur énumère « les marchandises » de cet homme d ’affaires sous forme de zeugme produisant un effet ironique et même satirique. Ce zeugme réunit des termes abstraits et des termes concrets : 5) II vendait la paix, la guerre A la carte à son client Le sucre, le nucléaire De la bagnole et du vent

Le mot du langage populaire bagnole qui participe à cette énumération zeugmatique, aide d ’une part à créer un effet de surprise produit par cette alliance

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inhabituelle et, d ’autre part, sert à reproduire le français parlé d ’aujourd’hui. De plus, la poétesse, contre toute attente, emploie ce mot avec l’article partitif : vendre de la bagnole ce qui le rapproche d ’un terme abstrait suggérant une grande masse et le met dans la même lignée que le mot voisin vent et, en même temps, contribue à l ’ironie. De cette façon, l ’auteur fait comprendre aux lecteurs que les hommes d ’affaires modernes sont capables de vendre n ’importe quoi. Tout peut être considéré par eux comme une marchandise. L ’essentiel est de gagner beaucoup d ’argent. Souvent, en personnifiant les animaux, les poètes créent des situations comiques et même paradoxales. Dans ces poèmes, pleins d ’humour, les animaux peuvent agir bizarrement, ce qui fait rire les lecteurs, comme, par exemple, dans le poème de Jean-Luc Moreau « L ’hippopotame » (Moreau 1980, 39) qui nous raconte les aventures d ’un hippopotame dans le métro de Paris : 6) P ar la Seine un hippopotame S ’en vint un jo u r ju s q u ’à Paname. Il descendit dans le métro, Changea même à Trocadéro ; M ais quand il fu t à la Concorde, Il s ’écria : « Miséricorde ! » E t pa r la Porte des Lilas S ’en alla.

Le comique de l ’histoire de cet hippopotame qui arrive à Paris par la Seine et qui se perd dans le métro parisien est renforcé par l ’emploi d ’une nomination argotique et d ’une exclamation. Au lieu du nom de Paris, Jean-Luc Moreau utilise le mot d ’argot parisien Paname qui est le surnom affectueux de cette ville. Il semble qu’à travers ce mot le poète nous transmet son amour de cette ville dans laquelle il vit depuis longtemps. Nous ne comprenons pas ce que l ’hippopotame vient faire à Paris, ce qu’il cherche. Mais nous voyons bien son indignation quand il décide de quitter la ville après avoir pris quelques mauvaises correspondances. L ’interjection « Miséricorde ! » qui est une exclamation de dépit, marque la surprise de ce personnage drôle accompagnée d ’indignation ou, peut-être, de regret. Parfois les poètes introduisent dans le langage de leurs personnages animaliers le vocabulaire propre à l ’argot, au registre familier. Par exemple, Michel Besnier dans le recueil intitulé Mes poules parlent (Besnier 2004, 22) fait parler les poules. Le poète crée le langage spécial, le langage « pouliste », à l’aide d ’onomatopées qui imitent les sons produits par les poules et par les coqs. Le caquètement des poules est aussi transmis à l ’aide de néologismes : kikil, prenprend :

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7) Pour kikil se prend le coq ? Pour kikil se prenprend le coq ?

Les poules caquettent tandis que le coq du poulailler se pavane. C’est un vrai dandy qui d ’ailleurs n ’est pas tendre avec les poules. C’est pourquoi les poules indignées le nomment un drôle de coco : 8) Il fa it cocorico d ’accord mais les jours c ’est cocoric cocori ou cocor C ’est un drôle de coco le coq.

Ce terme familier et péjoratif désignant un individu peu apprécié entre en jeu phonologique avec les onomatopées traditionnelles (cocorico) et fantaisistes (cocoric, cocori, cocor) et avec le mot coq. Dans la poésie pour les enfants, certes, il y a des argotismes appartenant à l ’argot commun. Par exemple, le mot godasses ou l ’expression en avoir marre utilisés par René de Obaldia dans le poème « Au Dimanche » du recueil Innocentines (Obaldia 1969, 81-82). Grâce à ce recueil, l ’innocentine est presque devenue un type particulier de poème cocasse, se moquant de la vraisemblance, jouant avec les mots, et abordant à l ’occasion des thèmes faussement innocents. Nous découvrons chez Obaldia ce type particulier de poèmes drôles qui sont pleins de procédés comiques. La poésie « Au Dimanche » en apporte la preuve. Le poète joue avec la rime et le rythme en choisissant pour toutes les strophes un schéma rythmique et un principe de l’alternance rimique identiques : les personnages apparaissent un à un et leurs noms figurent toujours dans le premier vers de chaque distique qui rime avec son deuxième vers (AA BB CC, etc.) : 9) Charlotte Fait de la compote. Bertrand Suce des harengs. Cunégonde Se teint en blonde. Épaminondas Cire ses godasses. Thérèse Souffle sur la braise.

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Léon Peint des potirons. Brigitte S ’agite, s ’agite. Adhémar D it q u ’il en a marre.

De cette façon, chaque fois un élément en entraîne inévitablement un autre. Les personnages de Obaldia portent parfois des prénoms inhabituels, rares, exotiques qui ont une sonorité particulière. Par exemple, le prénom médiéval Cunégonde ou le prénom Épaminondas venu de la Grèce antique. Ou bien encore Adhémar. Le prénom ancien Épaminondas ainsi que le prénom presque disparu aujourd’hui Adhémar se retrouvent en compagnie d ’un mot et d ’une expression de l ’argot commun godasse et en avoir marre. Ce voisinage de l ’ancien et du moderne, du rare et du courant, nous paraît très inattendu et même contrastant. Et cela produit un effet comique. Mais en même temps, ces mots d ’argot sont prédéterminés par l’attente rimique et nous semblent tout à fait logiques et à leur place. Donc les argotismes dans ce poème font partie intégrante du jeu des rimes et participent à ce spectacle très drôle qui se déroule devant nos yeux : les personnages accomplissent des actions bizarres, illogiques, parfois invrai­ semblables, dictées par la loi de la rime. Dans cette ronde burlesque seul le narrateur reste inerte en avouant qu’il a un chat sur sa langue : 10) E t moi dans tout cha ? E t moi dans tout cha ? Moi, ze ne bouze pas Sur ma langue, z ’ai un chat.

La graphie fantaisiste de certains mots dans les derniers vers, y compris cette expression (Sur ma langue, z ’ai un chat) qui se rapproche d ’une autre expression figurée avoir un chat dans la gorge (être enroué) aide l ’auteur à transmettre les particularités de la prononciation du narrateur zézayant. Nous constatons donc que dans ce poème les mots d ’argot servent à réaliser la fonction ludique au niveau phonologique et graphique, qu’ils aident à créer le dessin rythmique et rimique du texte. Mais l ’argot dans la poésie pour les enfants ne se limite point à la partie la plus fréquente de l ’argot commun qui est très proche du français familier. Les poèmes étudiés prouvent que les poètes emploient également des éléments argotiques plus spécifiques, tels l ’argot scolaire.

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Jacques Charpentreau introduit ce lexique argotique dans son poèmedevinette « Un bon petit cœur » (Charpentreau 1986, 44). La narration se fait ici à la première personne. Le narrateur dit ce qu’il a souhaité à ses camarades de classe : à son amie il souhaite une bonne angine et à son ennemi ( l ’affreux Maximilien) - une bonne santé. Ces propos déconcertent et embrouillent les lecteurs. Mais tout de suite le narrateur donne la réponse à sa propre question Pourquoi ? et dissipe notre confusion. Les élèves vont avoir une interrogation et le bon narrateur veut que son amie soit dispensée de cette épreuve désagréable même au prix de sa santé. Par contre il serait content si l’élève qu’il n ’aime pas venait ce jour-là à l’école et recevait une mauvaise note : 11) C ’est parce que demain matin, En classe on a une interro. Sandrine restera au chaud, Chez elle, avec un bon bouquin, E t l ’ignoble Maximilien Viendra récolter un zéro.

Le lexique de l’argot scolaire (avoir une interro, récolter [une note]) et de l ’argot commun (bouquin), nous plonge dans l ’ambiance de l ’école d ’aujourd’hui. L ’auteur fait parler à son personnage la langue propre aux écoliers français. Ce lexique donne un sentiment d ’authenticité, d ’une part, et, d ’autre part, crée l’effet de complicité, car le lecteur voit que le poète sait parler la même langue que lui. Dans les poèmes étudiés, nous rencontrons non seulement des mots d ’argot isolés mais aussi des expressions argotiques. Dans le recueil de devinettes de Jean-Luc Moreau (Moreau 2005), on trouve plusieurs devinettes poétiques contenant différentes locutions qui appartiennent à l ’argot ou au registre familier. Déjà le titre choisi pour ce recueil - Donne ta langue au chat - en est un signe. Cette expression traverse tout le recueil, mais sous des formes un peu différentes. Le principe du recueil est le suivant : il est divisé en onze parties dont chacune est consacrée à un animal qui pose ses devinettes aux lecteurs. De cette façon, le poète joue avec l’expression donner sa langue au chat en la transformant au fur et à mesure : ces transformations ludiques consistent à remplacer le dernier élément, le mot chat, par un nouveau mot désignant un animal : le zèbre (Donne ta langue au zèbre), la vache (Donne ta langue à la vache), le rhinocéros (Donne ta langue au rhinocéros), le dromadaire (Donne ta langue au dromadaire), etc. Le recueil s’ouvre par une dédicace poétique à l ’illustrateur de ce bel album : Louis Constantin. Dès le début du recueil, Jean-Luc Moreau joue sur les expressions argotiques : donner sa langue au chat, donner sa langue au chien et se creuser les méninges.

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Le poète parle ici du dessinateur Louis Constantin qu’il présente sous le nom de Constantin Porphyrogénète (c’est le nom de l ’empereur byzantin Constantin VII Porphyrogénète). Cette nomination ironique qui se base sur l ’homophonie et l ’homographie du nom et du prénom Constantin peut être considérée comme un clin d ’œil du poète à son coauteur (Moreau 2005, 2-3) : 12) Grand amateur de devinettes, Constantin Porphyrogénète en posa deux, tenez-vous bien, l ’une à son chat, l ’autre à son chien.

Et donc, ce Constantin Porphyrogénète pose des devinettes à son chat et à son chien. Le chien et le chat réfléchissent (c’est ici que le poète introduit l ’expression se creuser les méninges), mais ne trouvent pas de réponse. C’est pourquoi le chien donne sa langue au chat et le chat donne sa langue au chien : 13) Ledit chat, malin comme un singe, se creusa longtemps les méninges, mais lui non plus ne trouva rien, tant et si bien, q u ’il dut donner sa langue au chien.

Le poète décortique ces deux expressions dans la moralité de cette histoire en disant que, depuis ce temps-là, les chiens et les chats ne parlent plus. 14) Moralité : La chose est nette, C ’est bien la faute Aux devinettes Si les toutous, si les matous Ne parlent plus Du tout Du tout.

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La devinette du tigre, du même recueil (Moreau 2005, 23), contient une expression argotique évoquant le grand appétit de cet animal féroce. Le poète introduit dans cette devinette comique quelques paroles de la chanson populaire « La mère Michel » en faisant parler le tigre. L ’animal s’adresse à la mère Michel en disant qu’il ne serait pas contre manger le père Lustucru : 15) Eh bien moi, m èr’Michel, le p ’tit p è r ’Lustucru, A la p la c ’ de v o t’ chat, j ’l ’aurai mangé tout cru, Dit, en se pourléchant les babines,... ? (Le tigre)

Le tigre savoure le plaisir d ’un bon repas imaginaire, ce qui est transmis par l ’expression se pourlécher les babines (on trouve le sens de cette expression dans Colin : ressentir du plaisir en songeant d ’avance à qqch d ’agréable : Colin et al. 1990, 26) qui, à côté des éléments intertextuels, produit un effet comique. Dans un autre recueil du même poète, Poèmes de la souris verte (Moreau 1992), nous rencontrons deux textes dans lesquels le poète joue avec les expressions argotiques. L ’une de ces devinettes parle du blaireau pour se raser (Moreau 1992, 164): 16) M ’empoigner, c ’est toujours recevoir un savon ; Où mes poils sont passés, tous les vôtres s ’en vont. Qui suis-je ? (Le blaireau pour se raser)

Le poète y introduit l’expression recevoir un savon dont le sens argotique est être grondé. Le savon, synonyme de réprimande, est attesté depuis le XVIIIe siècle. Mais ici nous pouvons parler de la syllepse, un trope qui associe le sens concret, propre d ’un mot (d’une expression) et son sens figuré. Le contexte fait se réaliser en même temps les deux sens, le figuré et le concret, de recevoir un savon, car le blaireau est utilisé pour appliquer du savon à barbe. Grâce à la syllepse qui a ses origines dans l ’esprit synthétique du langage, dans son dynamisme naturel JeanLuc Moreau établit des rapports instantanés entre des idées. La deuxième devinette (Moreau 1992, 170) combine deux expressions antithétiques : faire le poireau (attendre longtemps quelqu’un si la personne ne vient pas) et poser un lapin (ne pas se rendre à un rendez-vous, faire attendre) :

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17) Vous faites le poireau quand on vous en pose un ; Quand il est de garenne, il est des plus communs. Q u ’est-ce que c ’est ? (Le lapin)

La réponse (le lapin) se cache dans la deuxième expression qui se présente ici sous une forme légèrement voilée : quand on vous en pose un, et elle est également suggérée par la combinaison de garenne qui nous renvoie tout de suite au lapin de garenne ou au lapin commun. Dans certains poèmes, le lexique argotique se regroupe dans des séries synonymiques. Le poème de Pierre Ferran « Attention travaux ! » (Ferran 1979, 11) est un texte humoristique et ironique à la fois. Dans l ’histoire décrite par le poète, on distingue plusieurs formes de comique. Le comique réside dans la situation paradoxale et incongrue (tous les ouvriers et employés du chantier dorment en pleine journée au lieu de travailler), dans le dénouement drôle et inattendu (c’est le tout dernier vers qui éclaircit ce mystère). Le seul ouvrier qui travaille avec zèle répond à l ’inspecteur qu’il est le marchand de sable, ce qui explique le sommeil profond de tout le chantier. Tout le monde connaît ce personnage merveilleux qui endort les enfants. En outre, le comique repose ici sur le jeu de mots, sur le calembour - l ’inspecteur des travaux infinis - qui est une transformation ludique de la locution l ’inspecteur des travaux finis (personne qui arrive pour travailler quand le travail est terminé). Ce jeu de mots permet de passer du sens figuré de l ’expression initiale à l ’image concrète : l’inspecteur vient contrôler le chantier où personne ne fait rien, où les travaux n ’en finissent pas. Pour décrire l ’état des ouvriers, Pierre Ferran introduit une longue chaîne synonymique de neuf verbes successifs qui ont le sens de dormir. Trois de ces verbes appartiennent à l ’argot : 18) - C ’est une honte ! s ’exclama L ’inspecteur des travaux infinis Devant le chantier Silencieux : Le vitrier dort, les maçons sommeillent, Le serrurier ronfle, l ’architecte rêve, Les peintres reposent, Les menuisiers somnolent, Les plombiers roupillent, Les carreleurs pioncent, Les sanitaires en écrasent. Il n ’y a que vous, mon cher, que vous

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A rester debout : Votre zèle est honorable, Quelle est votre affectation? - Je suis le marchand de sable.

Les verbes roupiller, pioncer et en écraser constituent une gradation qui reprend le dessin du texte : la partie centrale présente une énumération d ’expressions parallèles en progression croissante. Ces constructions créent un rythme particulier, à la limite de l’hyperbole dans son mode ascendant, permettent de traduire l ’indignation de l’inspecteur et de renforcer l ’effet comique.

Ainsi, nous avons constaté que dans la poésie pour les enfants, certes, il y a des argotismes appartenant à l ’argot commun (par exemple, bagnole, godasses, en avoir marre). Mais l ’argot dans la poésie pour les enfants ne se limite pas à la partie la plus fréquente de l ’argot commun qui est très proche du français familier. Les poèmes étudiés prouvent que les poètes emploient également des éléments argotiques plus spécifiques, tels l ’argot scolaire (avoir une interro). Les éléments argotiques dans la poésie pour les enfants peuvent avoir des fonctions différentes : ils participent au jeu phonologique, parfois ils créent le dessin syntaxique du poème, ou bien ils aident l’auteur à réaliser le jeu par les nuances sémantiques. Dans tous les cas, le rôle principal des argotismes dans la poésie pour les enfants consiste dans la création ou le renforcement de la fonction ludique ou plutôt « affecto-ludique » (ou « ludo-affective »), selon les propres termes de Georgette Bensimon-Choukroun (Bensimon-Choukroun 1991, 87).

Bibliographie

Bastian, Sabine / Goudaillier, Jean-Pierre (éds.) (2011) : Registres de langue et argot(s). Lieux d ’émergence, vecteurs de diffusion. München : Martin Meidenbauer Bensimon-Choukroun, Georgette (1991) : Les mots de connivence des jeunes en institution scolaire : entre argot ubuesque et argot commun. Dans : Langue française. 90, 80-94 Beregovskaya, Eda (2011) : L’argot français : évolution de sa perception. Dans : Bastian / Goudaillier, 487-502 Colin, Jean-Paul /M ével, Jean-Pierre / Leclère, Christian (1990) : Dictionnaire de l ’argot. Paris : Larousse Corpus

Besnier, Michel (2004) : Mes poules parlent. Landemer : Motus Charpentreau, Jacques (1986) : La Banane à la moutarde. Paris : Nathan

Les éléments argotiques dans la poésie française pour les enfants

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Ferran, Pierre (1979) : Sans tambour ni trompette. Paris : Editions Saint-Germain-des Prés Malineau, Jean-Hugues (éd.) (2004) : Premiers poèmes pour toute ma vie / poèmes choisi par Jean-Hugues Malineau. Toulouse : Editions MILAN Moreau, Jean-Luc (2005) : Donne ta langue au chat. Paris : Hachette-Livre / GautierLanguereau Moreau, Jean-Luc (1980) : L ’arbre perché. Paris : Les Editions Ouvrières Moreau, Jean-Luc (1992) : Poèmes de la souris verte. Paris: Hachette Obaldia, René de (1969) : Innocentines. Paris : Editions Grasset Paysan, Catherine (1982) : 52 p o èm es p o u r une année. Paris : Les Editions Ouvrières

Marina Tikhonova Directrice de la chaire de français Université d’État de Smolensk 4, oulitsa Prjevalskogo 214000 Smolensk, Russie Mél : [email protected]

Jargon(s), argot(s), langue(s) populaire(s)

M a r c So u r d o t

N oms

d e p o is s o n s o u n o m s d ’ o is e a u x

?

Résumé Comme l ’indique notre titre dans lequel noms d ’oiseaux doit être pris dans son sens métaphorique péjoratif nous allons essayer d’expliquer cette propension qu’a la langue française à spécialiser les noms de poissons dans l’invective, voire dans l’injure.

1. Introduction

Maquereau (photo : Hans Hillewaert)

L ’idée de cette intervention m ’est venue à la lecture de l ’ouvrage d ’Henriette Walter et Pierre Avenas : La fabuleuse histoire du nom des poissons et à la relecture du catalogue de notre premier colloque international d ’argotologie, tenu à Besançon en octobre 1989, mais dont les actes n ’ont jamais pu être publiés. J ’y ai retrouvé avec plaisir le résumé de l’intervention de notre collègue Agnès Carnel intitulé : Promenade au parc animalier de l ’argot : l ’animal media argotique, dans laquelle elle montrait que « le langage populaire et argotique est un véritable miroir qui renvoie à l ’homme des images animales riches et éclairantes », illustrant son exposé avec des exemples tirés de tout le règne animal. C’est donc un peu pour rendre hommage à ces collègues que j ’inscrirai mon propos dans la voie qu’ils m ’ont, involontairement sans doute, indiquée.

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Marc Sourdot

2. Nom de poisson ou nom d ’oiseau ? Alors, nom de poisson ou nom d ’oiseau ? Ce n ’est pas de ma part indécision ou provocation. Pour le dictionnaire Le Robert « donner des noms d ’oiseaux c’est traiter quelqu’un de tous les noms, l ’insulter. » Il se trouve donc que nombre de « noms d ’oiseaux » renvoient à des noms de poissons : par exemple morue pour « prostituée » et « terme d ’injure pour une femme », nous précise le Robert. Nous allons donc essayer de voir quels sont ces noms, quelles formes ils prennent et quelles valeurs ils peuvent véhiculer dans le langage argotique. Puis nous ferons le chemin inverse et nous verrons que, dans le jargon des pêcheurs cette fois, certaines dénominations de poissons renvoient à un nom de métier ou à une qualité humaine. A tout seigneur tout honneur, et nous commencerons, bien sûr, vous vous en doutez, par le maquereau désignation bien connue du « souteneur », mais unité lexicale à l ’étymologie controversée, attestée depuis le 14e siècle. Ceux d ’entre vous que cela intéresse se réfèreront à l ’ouvrage passionnant et fort documenté de Pierre Guiraud : Structures étymologiques du lexique français, (Guiraud 1986, 56­ 63 et 192-203), qui consacre plusieurs parties à ce poisson et au souteneur. Pour résumer son argumentation, on peut dire que deux origines sont possibles : le poisson comme entremetteur des amours des harengs à la période de la fraie, ou le poisson comme animal tacheté aux rayures blanches et vertes. Certes, maquereau désigne le souteneur d ’une prostituée, mais il peut aussi faire sens quand on désigne quelqu’un qui fait travailler les autres à son profit dans des conditions litigieuses. Certains intermédiaires, commerciaux ou autres, sont parfois ainsi désignés. Mais ce terme a donné lieu à bien d ’autres dénominations, à commencer par sa variante apocopée mac, mais aussi macrotin « souteneur de seconde zone » selon Le Dictionnaire de l ’argot, mon corpus métalinguistique argotique de référence (Colin / Mével 1990). C’est aussi le cas de maquerelle et son apocope maca. Pour l ’activité elle-même, nous aurons maquereautage, maquerellage, et maquereauter, maquer pour le verbe. On a même l ’adjectif maquereautique, « relatif au souteneur », cité par Esnault (1965) et repris par Colin / Mével. On voit donc que maquereau fonctionne comme une véritable matrice formelle et engendre nombre d ’unités auxquelles on pourrait ajouter le largonji lacromuche et le terme à l’origine obscure mec. Plus intéressant sans doute le fait qu’il sert aussi de matrice sémantique à bien d ’autres termes, et ce par proximité métonymique. Comme le soulignent encore Colin / Mevel (1990, 89) nous retrouvons « l ’image constante des poissons pour désigner le souteneur » et ces auteurs relèvent pescal, poisson avec ce sens de « souteneur », mais aussi son apocope poisse et son dérivé poiscaille. Quant à alevin, il désigne un jeune proxénète.

Noms de poissons ou noms d ’oiseaux ?

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Renverront donc également au souteneur les désignations comme : 1) Brochet et sa suite broche, broche ton et brocheman ou chevesne et dauphin, mais aussi goujon pour un jeune proxénète.

Brochet (photo : Luc Viatour www.lucnix.be)

2) Barbeau et sa famille formelle barbe, barbizet, barbichon mais aussi barbiquet et barbillon, ce dernier terme étant aussi employé par les pêcheurs pour désigner le même poisson.

Mais on trouve également hareng et peau d ’hareng comme injure. Mais sauret, à partir de « hareng saur », renvoie aussi bien au gendarme qu’au proxénète. Quant à merlan, s’il renvoie au souteneur, il signifie également « coiffeur ». J ’ajouterai pour clore ce riche paradigme les termes dos vert, dos d ’azur ou simplement dos pour désigner le proxénète, appellations métonymiques du maquereau, poisson qui a le dos de ce coloris vert/bleu. Quant au terme dauphin, s’il est orthographié ainsi, ce peut être aussi une forme calembour sur « dos fin ». En revanche, on ne trouve pas une telle profusion d ’appellations pour désigner le deuxième terme du couple, la prostituée. Mis à part le très courant morue, on peut également rencontrer limande mais aussi crevette et langouste dans une aire sémantique approchante. Il est donc à noter que sur 48 termes désignant la prostituée, 4 seulement renvoient à la faune de l’onde, alors que 22 termes sur 35 désignant le proxénète y font appel (dans le dictionnaire de Colin et Mével). La proportion est déjà la même dans le dictionnaire inverse français/argot, L ’argot au XX e siècle, d ’Aristide Bruant, publié en 1901 (Bruant 1901/1990), même si l’on y rencontre d’autres unités relatives au monde des poissons telles baleine ou carpe pour la « prostituée », fish ou fiche , sous-barbe, sous-broche, sous-mac pour « souteneur » ainsi que juenne, qui est une forme régionale de « chevesne ». Mais l’argot utilise également les noms de poissons pour prendre en charge d ’autres réalités que celles de la prostitution. Si nous restons dans l’aire de l ’appellation, de la nomination des humains, on trouve : 3)

Requin pour désigner un « individu cupide », mais aussi un « douanier ».

4)

Marsouin pour un « soldat de l ’infanterie de marine ».

5)

Tanche un individu prétentieux.

6)

Girelle, poisson de méditerranée, renvoie à une fille sans valeur, qui n’en vaut pas la peine.

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7)

Un hotu est un homme de peu de valeur, un « vaut rien » au sens propre.

8)

Merlan, on l’a dit, signifie en premier « coiffeur », et hareng saur, « gendarme ». « Il répétait à tout le monde que je finirai hareng saur... tout juste bon pour emmerder les gens ». (Céline, M ort à crédit )

9)

Quant à saumon, selon Mével et Colin, dans le langage des croque-morts, il signifie « le cadavre d’un homme riche ».

Ces noms de poissons peuvent aussi renvoyer à d ’autres univers du discours : 10)

Sardine peut avoir, au pluriel, le sens de « doigt » mais aussi de « galon » de sous-officier. Mais l’expression égoutter la sardine signifie « pisser ». Anguille peut signifier « ceinture ».

11)

Le sens le plus courant de brème est celui de « carte à jouer », mais il peut aussi vouloir dire « papier officiel ». La métaphore est évidente avec le poisson d’origine qui est très plat.

Même si l ’on ajoute le composé anguille de caleçon où apparaît encore un nom de poisson, et même si, dans notre pêche aux mots, l ’on a pu omettre quelques unités, on se rend compte que l ’essentiel des noms de poissons utilisés comme noms d ’oiseaux tournent autour de maquereau, du proxénète et des ses activités. Il est également à noter que la plupart des ces mots ou expressions relèvent de l’argot « classique », littéraire, certains sont même catalogués « vieillis ». Je n ’ai trouvé qu’une seule unité récemment apparue, c’est thon pour désigner une fille ou une femme laide. Fréquemment employé dans les années 90 - j ’en ai fait état dans un relevé de 1994 (Sourdot 1997, 65) - il est entré dans le Robert avec ce sens indicé « fam. » au début des années 2000. La famille des noms de poissons ne semble donc pas tout à fait éteinte.

3. M atch retour Après avoir brièvement présenté ces noms de poissons à vocation de noms d ’oiseaux, il m ’a paru tout aussi intéressant de m ’intéresser aux poissons qui tirent leurs noms d ’une activité humaine, un métier le plus souvent. Sorte de match retour en quelque sorte. Pour ce faire, j ’ai puisé dans le Traité pratique de la pêche en eau douce de Michel Duborgel (Duborgel 1974), grand pêcheur et chroniqueur halieutique de la seconde moitié du XXe siècle. Dans son ouvrage, l ’auteur décline les noms de poissons dans toutes leurs variétés régionales et locales. Ainsi, l’ablette spirlin (Alburnus Bipunctatus) reçoit-elle 24 appellations, auxquelles on peut ajouter celle de « cordonnier », commune dans le bourbonnais. Ceci pour dire qu’un tel

Noms de poissons ou noms d ’oiseaux ?

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relevé ne peut être exhaustif et que la langue populaire, le jargon des pêcheurs en l’occurrence, est d ’une grande créativité en ce qui concerne les dénominations. Ainsi avons nous dans cette hominisation des noms de poissons : • l’emploi d ’un prénom : c ’est le cas d ’Arlequin pour désigner le « vairon » (Phoxinus Phoxinus), Jacquine pour « l ’alose feinte » (Alosa Agone) , Angèle pour « l’anguille » (Anguilla Anguilla), Gabin pour le « goujon » (Gobio Gobio), Jacquard pour le « chabot » (Cottus Gobio), « Claude » pour le « chevesne » (Leuciscus Cephalus) . • l’utilisation d ’un nom de métier : c ’est le cas de cordonnier pour l ’ablette spirlin mais aussi l ’épinoche (Gasterosteus Acculeatus), qu’on nomme aussi savetier. Sorcier est l ’une des 7 dénominations de l ’ « apron » (Zingel Asper) ; l ’ « athérine » (Atherina Boyeri) est parfois appelée prêtre, alors que l ’un des noms du « rotengle » (Scardinius Erythrophtalmus) est évèque, à côté de sergent. • Le « chabot » peut être dénommé avocat ou encore bavard. Il est intéressant de noter que la seconde appel­ lation est la forme argotique de la première. Par ailleurs, le chabot est un poisson recouvert d ’un mucus gluant, ce qui peut aussi expliquer ce nom. Meunier peut aussi bien renvoyer au « chabot » qu’au « chevesne ». Quant à l ’appellation gendarme, elle est attribuée aussi bien au « vairon » qu’au « chabot » ou qu’à la « lotte » (Lotta Lotta), mais également au « hareng saur ». Un « poisson-chat » (Ameiurus Melas) est parfois désigné sous le nom de chat ou de greffier, forme argotique de « chat ». Forme argotique encore que celle de chiard (petit enfant en argot) pour désigner le « vairon », qui est un tout petit poisson. • On a vu dans la première partie qu’un hotu était un « homme sans envergure », et bien ce poisson, le « hotu » (Chondrostoma Nasus) peut être dénommé écrivain ou musicien. Alors qu’une blennie (Salaria Fluviatilis) reçoit parfois le nom de chasseur. • Plus rarement, une qualité peut désigner un poisson : goulu pour le « brochet » (Esox Lucius), vilain pour le « chevesne » mais aussi le « chabot », cracheur pour le « hotu ».

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4. Conclusion Quelles conclusions tirer de tout cela dans la perspective de notre réflexion argotologique ? La première sera qu’on retrouve dans l’un et l ’autre cas, argotisation des noms de poissons et jargon des pêcheurs, deux caractéristiques fondamentales des argots et des jargons - ce que l ’on a appelé par ailleurs (Sourdot 2002, 35) la dispersion synonymique et la polysémie. Dans le premier cas, la même réalité est prise en charge par une grande variété de termes, comme « souteneur », auquel correspondent plus de 15 noms de poissons ; ou le même poisson dénommé différemment : « chabot » pris en charge par 6 termes différents sur les 35 relevés par Duborgel. Inversement - c ’est le cas de la polysémie - le même terme pourra renvoyer à des référents bien différents : gendarme peut être employé aussi bien pour « vairon » que pour « chabot » ou « lotte », merlan pour « coiffeur » ou « souteneur », sauret pour « souteneur » ou « gendarme ». La seconde remarque que l ’on peut faire, c ’est qu’on retrouve également, sous-jacents, les procédés formels et sémantiques caractéristiques des argots et jargons : apocope mac, suffixation parasitaire brocheman, barbiquet, poiscaille, largonji lacromuche. Métaphore et métonymie - meunier et bavard en sont de bons exemples - s’y rencontrent bien sûr de façon tout aussi courante.

Bibliographie Bruant, Aristide (1901/1990) : L ’argot au X X e siècle. Paris : Chimères Guiraud, Pierre (1986) : Structures étymologiques du lexique français. Paris : Payot Colin, Jean-Paul / Mével, Jean-Pierre (1990) : Dictionnaire de l ’argot. Paris : Larousse Duborgel, Michel (1974) : Traité pratique de la pêche en eau douce. Paris : Morgan Esnault, Gaston (1965) : Dictionnaire des argots. Paris : Larousse Rey, Alain e. a. (2012) : Le Nouveau Petit Robert. Paris : Le Robert Sourdot, Marc (1997) : La dynamique du français des jeunes : 7 ans de mouvement à travers deux enquêtes (1987-1994). Dans : Langue française 114, 56-81 Sourdot, Marc (2002) : L’argotologie : entre forme et fonction. Dans : La Linguistique 38/1, 25-39 Walter, Henriette / Avenas, Pierre (2011) : L a fabuleuse histoire du nom des poissons. Paris : Robert Laffont

Marc Sourdot Les Forts F-03220 Thionne Mél : [email protected]

A l ic ja K a c p r z a k

D u m a l S a i n t -O r e i l l e a u f e u d e S a i n t -A n t o i n e , OU DE QUELQUES APPELLATIONS POPULAIRES DES MALADIES

Résumé Cet article relevant des études de la terminologie médicale en général, est consacré tout spécialement à l’analyse des noms de maladie qui contiennent un nom de saint, tel fe u de Saint Antoine ou mal Saint Jean. Même si les éponymes fourmillent dans la médecine, ceux-ci constituent une catégorie bien particulière, ne serait-ce que par leur forme, mais avant tout à cause de leur motivation spécifique. En démontrant la présence des dénominations de ce type dans les ouvrages et dictionnaires généraux et médicaux francophones dès le Moyen Âge, nous essayons d’expliciter leurs origines et d’évaluer leur fonction qui semblent être étroitement liées au poids psychologique que ces termes véhiculent.

1. Introduction Contrairement à la vision homogène que donnaient de la terminologie scientifique les premiers travaux consacrés aux langues spécialisées, on admet aujourd’hui sa forte variation, qu’elle soit diachronique, diatopique, diaphasique ou diastratique. C’est le cas notamment de la terminologie de la médecine, discipline hautement scientifique, mais en même temps de si près liée à la vie humaine et à son quotidien. La nomenclature populaire des maladies est certes différente de celle des amphithéâtres des Académies Médicales et semble essentiellement motivée par l ’expérience du médecin ou du malade, celle-ci évoquant soit la cause présumée du malaise (ex. : coup de ver), soit son symptôme visible (ex. : crête de coq), ou audible (ex. : aï). Une catégorie à part est constituée par les « maladies des saints », à savoir celles dont les appellations contiennent un nom de saint patron, tel mal Saint-Jean, mal Saint-Loup, mal Saint-Acaire, feu de Saint-Antoine et autres. C’est l ’analyse des termes de ce type qui est présentée ci-après, afin d ’expliciter leurs origines et d ’évaluer leurs fonctions.

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2. Les éponymes dans le vocabulaire médical Parmi différents types lexicogéniques de termes spécialisés, il convient de noter la fréquence relativement élevée des appellations éponymiques de ceux dont la structure est basée sur un nom propre1. Ceci est le cas de terminologies aussi variées que celles des sciences exactes (lois de Kepler, théorème de Thalès), des sciences humaines et sociales (hypothèse Sapir-Whorf marxisme), ou encore des sciences naturelles (séneçon de Rowley, ara Macao). Il en va de même du langage médical qui, depuis des siècles, privilégie l ’éponymie en tant que procédé formateur de termes. En effet, l ’habitude d ’accoler un nom propre à un nom de phénomène médical semble très ancienne : il suffirait de citer à ce propos le terme de faciès hippocratique forgé d ’après la description d ’Hippocrate ayant défini les symptômes se lisant sur le visage d ’un malade agonisant, et beaucoup d ’autres. Comme nous l ’avons déjà signalé ailleurs (Kacprzak 1998 ; Kacprzak 2000), la structure des éponymes médicaux est variée : • soit le nom propre sert de base à la dérivation suffixale, ou, plus rarement, préfixale (bassedowien, parabassedowien), • soit le nom propre, sans subir de modification morphologique, se combine en syntagme avec un nom commun qu’il qualifie (maladie d ’A lzheimer, signe de Babinski). Il est à noter qu’en langue courante, les expressions de ce dernier type prennent fréquemment une forme elliptique et le nom propre seul est employé pour désigner le phénomène médical en question : c ’est alors le contexte qui actualise la valeur sémantique du nom propre de base (avoir un Alzheimer, présenter un Babinski). Pour ce qui est de l ’origine des noms propres qui servent de base pour des appellations éponymiques en médecine, il est intéressant d ’observer qu’ils appartiennent à quelques groupes bien délimités : • soit l ’éponyme contient le nom du chercheur ou du médecin qui a découvert ou qui a décrit le phénomène médical en question (maladie de Nicolas et Favre, maladie décrite pour la première fois par les dermatologues lyonnais Joseph Nicolas et Maurice-Jules Favre), • soit l ’éponyme contient un nom d ’hôpital ou celui d ’un groupe de recherche (hémoglobine Saint-Antoine), • soit l ’éponyme vient d ’un nom de malade (daltonisme provient du patronyme de John Dalton, physicien et chimiste anglais qui ne distinguait pas la couleur rouge), • soit l ’éponyme vient d ’un nom de personnage mythologique ou littéraire que l ’on évoque par allusion à un trait caractérisant ce personnage qui est 1 Nous retenons la valeur du terme éponyme proposé entre autres par Agnieszka Konowska (2008, 143).

Quelques appellations populaires des maladies

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typique en même temps pour le phénomène dénommé (syndrome d ’A lice au pays des merveilles, à savoir « impression d ’être minuscule ou géant, qui se voit dans certaines maladies mentales » (Bouché 1994, 350), • soit l ’éponyme vient d ’un nom de lieu, censé être le lieu d ’apparition du phénomène pathologique dénommé (maladie pourprée des Montagnes Rocheuses, mal de Naples), • soit l ’éponyme vient d ’un nom de race, de peuple (mongolisme). Notons pour finir le cas aussi intéressant qu’unique que constitue le nom de syndrome d ’A mbras. Ce nom renvoie en effet à celui du château près d ’Innsbruck où sont exposés des portraits de Petrus Gonsalvus et ses deux enfants, les plus célèbres malades, décrits et peints, de l’hypertrichose.

3. L a nom enclature médicale et les « maladies des saints » Si la grande majorité des termes énumérés ci-dessus appartient essentiellement à la variante scientifique du vocabulaire médical, il convient de présenter encore une catégorie d ’éponymes, relevant cette fois-ci de la nomenclature populaire des maladies. Il s’agit des termes renvoyant à des ainsi nommées « maladies des saints », à savoir ceux qui contiennent un nom de saint patron, tel mal Saint-Jean, mal Saint-Loup, mal Saint-Acaire, feu de Saint-Antoine et autres. Rappelons d ’abord que les dénominations courantes des maladies sont d ’habitude bien différentes des termes scientifiques. Si celles-ci présentent majoritairement des formes opaques d ’origine gréco-latine, celles-là sont souvent motivées par une métaphore qui reflète la manière dont les maladies sont perçues par les non initiés aux sciences médicales, patients et leurs familles. Ainsi évoquent-elles par exemple des symptômes visibles (crête de coq2), ou audibles (aï3), ou encore font-elles allusion à une cause présumée du malaise (envie4). Les appellations contenant des noms de saints semblent constituer une classe à part, dont aussi bien les origines historiques que les valeurs actuelles méritent d ’être analysés. 3.1. Les « maladies des saints » dans les ouvrages généraux C’est d ’abord l ’ancienneté des ces noms qui appelle l ’attention du chercheur. En effet, leur existence et leur emploi fréquent en français sont confirmés par différents textes depuis le Moyen Âge. Ces appellations sont notamment attestées dès le 14e siècle par Henri de Mondeville qui écrit à propos de l’ulcère putride : 2 crêtes vénériennes 3 synovite crépitante 4 angiome plan

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À ce genre appartient l’érysipèle corrosif ulcéré, qui s’attaque le plus souvent à la verge et parfois ailleurs, remplissant la maison de la plus horrible puanteur ; on l’appelle en Ile de France (Francia) mal de Sainte Marie, en Bourgogne mal de Saint Antoine, en Normandie feu de Saint Laurent ; ailleurs on lui donne encore d ’autres noms. (Mondeville 1893, 422)

On les retrouve aussi dans de nombreuses farces du Moyen Âge, ce qui semble confirmer indirectement leur appartenance au vocabulaire populaire. Ainsi le personnage d ’Audette dans la farce intitulée Le savetier Audin, datée, selon Tissier, d ’une manière approximative de la fin du 15e siècle (Tissier 1998, 111) évoque parmi d ’autres maladies (bosse5, pourpre6) aussi l’épilepsie, sous ses appellations populaires de l ’époque, qui évoquent les saints patrons, Saint Jean (sainct Jehan) et Saint Valentin (sainct Valentin) : Je prie à Dieu qui tout forma Que de sainct Luc et sainct Quentin, Du mal sainct Jehan, sainct Valentin, De bosse et d’epidimye, De pourpre et de tous grans maulx, Du mal dont meurent les chevaulx Puisses-tu estre au terme hault. (Tissier 1998, 138)

Dans une autre farce de l ’époque, Le pauvre Jouhan, c ’est aussi un personnage féminin, Affricquée, qui s’adonne cette fois-ci à des imprécations basées sur les noms de maladies de saints, à savoir mal Sainct Jehan et mal Sainct Eloy : Le grant mal Sainct Jehan vous embloque La peau et les oz ! [...] Est-il que du mal Sainct Eloy Du mal du frisson d ’averttin Du mal mon seigneur sainct Martin Soyez vous enfleé et batu ! (Tissier 1996, 286-287)

Notons au passage l ’instabilité de la plupart des dénominations de ce type, par exemple de celle de mal de Sainct Eloy. Dans les Annales de l ’église cathedrale de Noyon publiées en 1633 par Jacques Le Vasseur, le chapitre intitulé Quel mal c ’est que le mal de Saint-Eloy montre bien que déjà le 17e siècle méconnaissait le sens du terme médiéval. Le Vasseur raconte l ’histoire rapportée par la bulle de canonisation de Louis IX (Saint Louis), parue le 4 août 1297. Ce roi « s’étant un jour transporté en l ’Hôtel-Dieu de la ville de Compiègne (...) aperceut auprès

5 bubon de la peste (d’ après : Tissier 1998, 138) 6 rougeole (d’ après : Tissier 1998, 138)

Quelques appellations populaires des maladies

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de soy un certain malade affligé du mal, nommé le mal de Sainct Eloy ». Et de conclure après une brève description des symptômes présentés par le malade : la difficulté qui se rencontre icy est de sçavoir quelle sorte de mal est entendue par le mal de Sainct Eloy : duquel rien (que je sçache) ne se retrouve ailleurs, soit dans les escritures ou traditions non escrites. (Le Vasseur, 1633, 469-470)

On constate d ’ailleurs qu’un quart de siècle plus tôt, Jean Nicot dans le Thresor de la langue française (1606) ignore le terme du mal de Saint Eloi. On retrouve par contre dans son ouvrage les entrées consacrées à la « Maladie S. Jan, qu’on appelle aussi hault-mal », avec son autre forme, maladie de S. Jehan, ainsi que la maladie S. Main avec ses équivalents latins Psora psorae. Leprae genus et la maladie du feu S. Antoine avec l’équivalent latin de Pusulosus. À part les farces, c ’est aussi l ’œuvre de François Rabelais qui constitue une source importante des noms de maladies de la fin du Moyen Âge. L ’auteur de Gargantua et Pantagruel, dont l ’intérêt pour la médecine ne peut pas être nié, à côté des termes médicaux grecs, puisés chez Hippocrate, utilise aussi un nombre de termes vulgaires : gratelle, rougolle, pelade, picote et mau de terre, les trois derniers provenant du Midi (Sainean 1922-23, 46). Il en va de même des « maladies de saints », parmi lesquels il convient de citer avant tout le feu sainct Antoine que Rabelais utilise à sa façon, dans un juron : « Que le feu saint Antoine arde le boyau culier de l ’orfèvre qui les fit et de la damoiselle qui les portait ! » (1823, 249). 3.2. Les « maladies des saints » dans les ouvrages médicaux Aussi les ouvrages médicaux du 16e siècle apportent-ils des témoignages sur la connaissance des « maladies des saints » à l’époque. Ainsi Ambroise Paré en énumère plusieurs dans ses écrits : le Feu de Saint Antoine, le M al Saint Iean, le mal Saint Fiacre, le mal Saint Main (s. Meen). Il est intéressant de noter que les contextes dans lesquels le chirurgien royal fait recours à ces appellations, ainsi que les commentaires dont il les fait accompagner, montrent bien qu’ils les considère comme des termes populaires. Ainsi parle-t-il du mal Saint Main : « [ce nom] signifie une espèce de scabie ou galle, ou vice de cuir appellée du commun peuple le M al S. Main duquel nous usérons, et le retiedrons pour le present, comme estant fort commun et usité. » (Paré 1568, 271). Il en va de même du mal de Sainct Fiacre dont il parle dans le Chapitre LXXXVI intitulé De thym, espece de verrue qui vit au col de la matrice : Thym naist aux aisles du col de la matrice ou dedans le col mesme qui est une espèce de verrue avec aspérités crevassées semblable à la teste du thym. Les Arabes les nomment verrues porales par ce que sa teste est divisée en plusieurs parties comme la teste d’un porreau en ses filets ; Il y en a de deux espèces un petit et l’autre fort grand qui s’appelle Ficus ou Fic et du populace le mal Sainct Fiacre. (Paré 1664, 639)

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À une autre occasion, Paré utilise un terme pareil, mais qui semble se rapporter à un phénomène pathologique différent, en décrivant : « une chair molle et fort sensible appellée Fungus qui sortoit [...] à l ’endroit où l ’on avoit appliqué la trépane [...]. Les anciens ont appelé icelle chair Fungus [...] les vulgaires l ’appellent le Fic sainct Fiacre » (Paré 1840, 64). Il est d ’ailleurs caractéristique que les noms populaires reviennent surtout dans les histoires que Paré raconte à propos de la contrefaçon des maladies, donc à propos des pratiques caractéristiques du bas peuple : [...] ceux qui contrefont le mal Sainct Iean [...] se veautrent et plongent en la fange, et mettent du sang de quelques bestes sus leur teste, disans qu’en leur debattant se sont ainsi blessés et meurtris, estants tombés par terre, remuent les bars et les iambes, et debattent tout le corps, et mettent du savon en leur bouche pour se faire escumer, ainsi que font les epileptiques en leur accés. (Paré 1840, 52)

La pratique en question devait d ’ailleurs être si fréquente à l ’époque qu’elle était même poursuivie par la loi, comme en témoigne cet autre fragment : Ce ladre lui dit qu’il ne sçavait mestier autre que de contrefaire ceux qui sont travailleés du mal S. Iean, S. Fiacre. S. Main : alors fut condamné d ’avoir le foüet par trois divers samedis [...] et banni à jamais du pays sus peine de la hart. (Paré 1840, 48)

Aux siècles suivants, l ’attitude de considérer les noms de « maladies des saints » comme populaires reste toujours obligatoire dans les ouvrages médicaux : même si les termes en question y sont énumérés, ils ne figurent qu’à côté des appellations équivalentes standard ou scientifiques, ce qui souligne bien leur valeur de termes non officiels, vulgaires. Au 18e siècle, c ’est le cas notamment de la Nosologie... de François Boissier de Sauvages, où l ’auteur évoque les noms en question parmi d ’autres termes synonymiques. Ainsi, l ’Espèce Erysipele pestilentiel dans la Classe des Phlegmasies et l ’Ordre d ’Erysipelas, porte aussi d ’autres noms, tels M al de ardens, Ignis sacer, feu sacré et, comme le souligne l ’auteur, « vuglairement » Feu Saint Antoine. Il est caractéristique que Boissier utilise ce dernier nom, considéré comme vulgaire, pour raconter l ’histoire de la maladie ; son discours abandonne ainsi momentanément la dimension scientifique pour laisser la place à un récit historique : Il régna cette année dans les deux Lorraines une maladie épidémique, appellée feu sacré, ou feu Saint Antoine, qui fit beaucoup de ravages. On rencontroit à toutes les portes des Églises, & dans le milieu des places quantité de malheureux qui langoisssoient parmi les douleurs les plus cruelles. (Boissier 1772, T.3, 297)

Un autre fait semble souligner aussi le caractère marginal des noms de maladies des saints : notés dans la table des matières, ils n ’apparaissent pourtant pas dans le texte de la Nosologie, ce qui est sans doute lié à la conviction de Boissier de leur caractère populaire et/ou désuet. Tel est le cas notamment du Mal S. Main

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énuméré dans le sommaire du Tome 10, mais qui n ’existe pas à la page indiquée dans le Tome 9, où le paragraphe en question porte le titre : « XXX. Scabies ; Gale, appellée par les Grecs Psora ; par les Languedociens, Rogne ; par les Anglois, Itch. » (Boissier 1772, T. 9, 429). Seul le nom de la Danse de Saint Guy apparaît aussi dans le texte, à côté de son synonyme la Danse de Saint Vite, sous l ’entrée Scelotyrbe (Boissier 1772, T. 4, 146), terme aujourd’hui inconnu en français. 3.3. Les « maladies des saints » dans les dictionnaires de langue Quant aux dictionnaires, à commencer par celui d ’Antoine Oudin de 1656, souvent ils se contentent d ’énumérer les dénominations des « maladies des saints » en paraphrasant brièvement leur signification : Mal de Saint Acaire, opiniastreté, humeur acariatre. Mal Saint Avertin, mauvaise teste. Mal Saint Fiacre, inflammation au fondement. Mal Saint François, point d ’argent. Mal Saint Genou, la goutte. Mal Saint Giles, un cancer. Mal Saint lean, mal caduc. Mal Saint Mathurin, folie. Mal Saint Mein, la galle. (Oudin 1656, 248)

Il en est de même des dictionnaires des temps modernes qui donnent des listes de noms de « maladies de saints » sans commenter leur niveau diastratique. Ainsi le Dictionnaire Universel de Furetière de 1727 énumère dans le 3e tome le mal de Saint Jean, le mal de Saint Main, le feu Saint Antoine ; quant au Dictionnaire de Littré de 1869, celui-ci leur ajoute en plus des termes savants, énumérant : « Mal de Saint, l ’épilepsie, on dit aussi mal Saint Jean ; Mal Saint Main (psora) ; Mal Saint Vite (choréo) ; Fic Saint Fiacre (sarcoma) ». La lexicographie médicale du 20e siècle n ’en tient presque plus compte : le dictionnaire de Garnier et Delamare de 1989 ne cite que danse de Saint-Guy, en renvoyant d ’ailleurs le lecteur à l ’entrée chorée.

4. Les origines et les m otivations des noms de « maladies des saints » Ce bref historique des emplois des noms de « maladies de saints » (qui ne prétend pas à l ’exhaustivité) montre tout d ’abord l ’appartenance de ce type de dénominations, dès le Moyen Âge, à la variante populaire de la terminologie médicale. Il est bien visible aussi que leur relative fréquence notée à cette époquelà cède plus tard la place, peu à peu, mais infailliblement, à leur méconnaissance actuelle à quelques exceptions près. La question se pose cependant sur les origines et les motivations des appellations de ce type, problème qui a été abordé par plusieurs auteurs à travers les siècles. Parmi différents commentaires, deux opinions semblent prévaloir : la première, selon laquelle la maladie porte le nom du saint qui l ’envoie aux humains, la deuxième, plus fréquente, selon laquelle la maladie prend le nom de son saint guérisseur.

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Le premier point de vue est notamment critiqué par François Rabelais qui raconte ainsi un débat entre Grandgousier et les pèlerins revenant de SaintSébastian où ils avaient offert leurs votes contre la peste au saint patron de la ville : [...] dist Grandgousier, pauvres gens estimez-vous que la peste vienne de Saint Sébastian ? Ouy, vrayement, respondit Lasdaller, nos prescheurs nous l’afferment. Ouy, dist Grandgousier, les faulx prophètes vous annoncent-ilz telz abus ? Blasphèment-ilz en ceste façon les justes et saints de Dieu qu’ilz les font semblables aux diables qui ne font que mal entre les humains ? Comme Homère escrit que la peste fut mise en l ’ost des Gregoys par Apollo et comme les poëtes faignent un grand tas de Vejoves et dieux malfaisans, ainsi preschoit à Sinays un caphart que saint Antoine mettoit le feu ès jambes, saint Eutrope faisoit les hydropiques, saint Gildas les fous, saint Genou les gouttes. [...] Mais je le punis en tel exemple quoiqu’il m appellast hérétique que depuis ce temps caphart quiconques n est osé entrer en mes terres. Et m ’esbatis si vostre roy les laisse preseher par son royaume telz scandales. Car plus sont à punir que ceux qui par art magique ou autre engin auroient mis la peste par le pays ! La peste ne tue que le corps mais ces prédications diaboliques infectionnent les ames des pauvres et simples gens. (Rabelais 1870, 257)

Malgré cette prise de parole univoque de l ’auteur de Gargantua, la conception de « maladie - punition de Dieu » est bien présente encore au 19e siècle, ceci même dans le Dictionaire des sciences médicales dit Panckoucke ! Les auteurs y commentent ainsi le nom de M al sacré, morbus sacer : « C’est le nom qu’on donne à l’épilépsie, parce qu’on suppose que cette maladie est un effet de la punition divine » (Adelon / Chaumeton 1818, T. 30, 41). Tout au long des siècles, l ’autre opinion populaire permettait de croire que certaines maladies portaient les noms des saints parce que l ’invocation de ceux-ci pouvait en libérer les malades. Le motif des « saints guérisseurs » revient ainsi dans de nombreux ouvrages, notamment dans le Dictionnaire universel de Furetière de 1727 qui définit ainsi l’adjectif saint : « Saint, est aussi une épithète qu’on donne à plusieurs maladies, à cause qu’on en a été souvent guéri par l ’invocation de quelques saints ». Souvent, il était aussi d ’usage de chercher dans la vie d ’un sait des faits que l ’on pourrait associer aux manifestations de la maladie. Le dictionnaire dit Panckoucke explique ainsi le nom de mal Saint-Jean : Ce nom lui vient de ce que les malades tombent lors des accès de cette maladie comme la tête de saint Jean tomba après sa décapitation. (Adelon / Chaumeton, 1818, T. 30, 41)

Et de même à propos de mal Saint Lazare : On désigne sous ce nom une maladie dans laquelle le corps est couvert d’ulcères souvent vermineux et qu’on croit avoir été celle du Lazare de l’Evangile ce qui lui a valu son nom. (Adelon / Chaumeton, 1818, T. 30, 41)

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5. Les critiques de la superstition  côté de ces explications quelque peu naïves datant pourtant du 19e siècle déjà, il est surprenant de trouver d ’autres témoignages à ce sujet, plus anciens, mais en même temps bien plus critiques par rapport à ce qui déjà au 16e siècle était considéré par certains comme un abus sacrilège. Ainsi, déjà au 16e siècle, Henri Estienne pense que les noms de « maladies des saints » sont arbitraires : Plusieurs donnent à S. Main l’office que nous avons donné à S. Roche de guarir de la rogne & de la gale : mais ceux qui tiennent bon pour celui-ci, disent, que ce titre n ’a été donné premièrement à S. Main que par des gros maraux tenans les carrefours, forgez expressément par lui, pour contrefaire le mal S. Main. Aussi, quant à la guarison de la goute, que nous avons attribuée à S. Genou, plusieurs en donnent l’honneur à S. Maure. Et quant aux yeux rouges, les uns disent que c’est S. Clair qui les guarit, les autres que c’est saincte Claire. Les autres disent, que ni lui ni elle [...], mais que saincte Otilie guarit toutes maladies d ’yeux. (Estienne 1592, 516-517)

Il découvre aussi que la proximité formelle entre certains noms de saints et ceux de certaines maladies est accidentelle et due à une étymologie fantaisiste : A quelques saincts on a assigné les offices selon leurs noms comme pour exemple quant aux saincts medecins on a avisé que tel sainct & tel guariroit de la maladie qui avoit un nom approchant du sien. Tellement que suivant cela on a fait S. Maturin le medecin des fols, assavoir, en ayant esgard à ce mot Italien Matto venant du Grec matæo [...]. Pareillement quand on a dit que S. Acaire guarissoit les acariastres, ie ne doute point qu’on n ’ait regardé à l’origine de son nom. [...]. Semblablemët quâd on a fait S. Eutrope medecin des hydropiques, ie croi qu’on a confondu Eutrope avec Hydrope. Pour mesme consideration comme ie pense on a fait S. Mammard le medecin des mammelles, S. Fiacre le medecin du phy & de celui principalement qui vient au fondement. Quâd à S Main qui guarit de la rogne des mains, ces noms n ’approchent seulement l’un de l’autres mais sont les mesmes. Quâd à S. Genou qui guarit de la goute c’est pource que ceste maladie se loge volontiers au genou. Quâd à S. Agnan ou Aignan, il est vraisemblable que ceux ou celles qui prononçoyent S. Tignan fait ce povre sainct estre medecin de ce vilain mal qu’on appelle la tigne. (Estienne 1592, 513)

Le non-sens de telles associations logiques est démontré aussi par François de La Mothe Le Vayer dans l ’Hexameron rustique publié en 1670, où l’auteur écrit : « Un autre se souvient de ce mauvais Peintre ou Statuaire, qui pour avoir escrit au pied d ’un Saint Pancrace, Saint Crampace, fut cause que tous ceux qui estoient travaillez de la Goutte-crampe, alloient là porter leurs chandelles » (La Mothe Le Vayer 1670, 227) Aussi, Paul Lacroix signale-t-il dans son ouvrage publié en 1848 sous le titre Le Moyen Age et la Renaissance : histoire et description des moeurs et usages : « souvent même le saint avait été inventé exprès pour la maladie et lorsque par exemple au commencement du 16e siècle le mal vénérien apparut, il

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(le peuple) trouva on ne sait où un saint Foutin ». Pour ce qui est du nom de mal Saint Valentin, Michel Weber présente son origine comme suit : Ce serait en 1001 que des moines bénédictins de l’abbaye clunisienne de Chézy (près de Château-Thierry) de retour de Rome où ils avaient reçu, à titre de relique, la tête du saint martyr Valentin firent étape à l’église paroissiale de Rouffach, village du HautRhin à 15 km au sud de Colmar. Les moines acceptèrent de laisser la relique en dépôt dans la chapelle Sainte-Marguerite qui était déjà un lieu de pèlerinage. Ce dernier intéressa tout particulièrement les épileptiques et leurs proches, en raison de l’analogie phonétique entre le nom de Valentin, lequel se prononce « falentine » en allemand et celui, d’épilepsie dénommée, nous l’avons cité, fallendes sichtum ou fallendes weh. Saint Valentin devenait alors le recours idéal permettant d ’espérer la guérison de la maladie, appelée de ce fait St Valentins weh. Un hôpital pour épileptiques y fut construit. (Weber 2005, 174)

Cependant, malgré toutes les démonstrations critiques ou ironiques mettant en dérision ces appellations de maladies, elles persistent au 19e, et même au 20e siècle, comme en témoignent différentes sources. D ’ailleurs, d ’autres rites accompagnent et complètent la coutume langagière, comme surtout celui de pèlerinage au lieu du culte ou à la fontaine du nom de saint. Ainsi, le Tome 9 de la Revue de Belgique rapporte que « Saint Genou, dans l ’Indre, préserve de la goutte. Saint Phallier7, à Chabris en Berry, rend les femmes fécondes (1877, 106). J.-L. Moniez et M. Boucher dans l ’article intitulé Sorciers, croyances et formules magiques relatives à la maladie, en Limousin au XIX siècle énumèrent les rituels qui accompagnent les pèlerinages à la fontaine : « parcours déterminé autour d ’une croix et d ’un saint, prières en nombre variable ; jet d ’objets ou d ’argent ; ablutions ; prélèvement d ’eau pour la faire boire au malade », en citant les fontaines telles Saint-Armand à Saint-Junien, Saint-Victorien, etc. Et ils rajoutent : « Notons au passage certaines vertus attribuées aux fontaines et reposant sur des jeux de mots : Sainte-Claire (yeux), Saint-Aurélien (oreilles), Saint Estrope (estropié), Saint-Pissou (énurésie) ». Au cours des 19e et 20e siècles, peu à peu, les dénominations de maladies basées sur des noms de saints disparaissent de l’usage, considérées de plus en plus souvent comme effet de la superstition de « nos bons aïeux plus crédules qu’instruits », comme on peut le lire dans le commentaire accompagnant la publication en 1835 des œuvres de Rabelais (1835 : 442). Le dictionnaire de Littré de 1969 atteste pourtant encore les expressions devoir une chandelle à saint Mathurin, c ’est-à-dire « être attaqué de folie »), et envoyer qqn à St Mathurin, c ’est-à-dire «envoyer aux petites maisons» (Littré 1869, 472), aujourd’hui désuètes. De nos jours, un seul nom de

7 Soulignons à ce propos, que le nom propre Genou dans Saint Genou n ’est qu’un homonyme du substantif genou désignant une partie du corps. Il en est de même du nom Phallier qui provient de la forme latine Pharetrium mais auquel la foi populaire a attribué la nuance de fécondité (Lavergne 1929 : 197).

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maladie contenant un nom de saint semble persister, à savoir celui qui figure dans la locution figée toujours fréquente, avoir la danse de Saint Guy.

6. En guise de conclusion Pour conclure et pour répondre à la question concernant le succès de ces appellations pendant plusieurs siècles, il faudrait mettre en avant surtout leur valeur psychologique. En effet, l ’invocation d ’un saint dans un nom de maladie devait servir à apprivoiser le mal, soit en expliquant sa raison, soit en invoquant l’appui d ’une force surnaturelle. En effet, aux époques où la médecine relevait d ’un art plutôt que d ’un métier et où la cause, la nature et même le siège de la maladie restaient souvent inexplicables, le peuple cherchait d ’une manière psychologiquement justifiée à rationnaliser le mal, dans la mesure du possible.

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Littré, Émile (1869) : Dictionnaire de la langue française: et supplément, T.3. Paris : Librairie de L. Hachette et Cle Mondeville de, Henri (1893) : Chirurgie de maître Henri de Mondeville, chirurgien de Philippe le Bel, composée de 1306 à 1320. Paris : Felix Alcan Moniez J.-L. / Boucher, M. (1977) : Sorciers, croyances et form ules magiques relatives à la maladie, en Limousin au 19e siècle. http://www.biusante.parisdescartes.fr/sfhm/hsm/ HSMx1977x011x003/HSMx1977x011x003x0120.pdf, consulté le 25 mai 2012 Nicot, Jean (1606) : Thresor de la langue française, http://dictionnaires.atilf.fr/dictionnaires /TLF- NICOT, consulté le 15 mai 2012 Oudin, Antoine (1656) : Curiositez françoises pour supplément aux dictionnaires ou recueil de plusieurs belles propriétez, avec une infinité de proverbes et quolibets pour l ’explication de toute sorte de livres. Paris : A. de Sommaville Paré, Ambroise (1568) : Traicte de la peste, de la petite verolle et rougeole avec une bresve description de la lèpre. Paris : A. Wechel Paré Ambroise (1664) : Les œuvres d ’A mbroise Paré, 12e édtion. Lyon : Iean Gregoire Paré Ambroise (1840) : Œuvres complètes d ’A mbroise Paré, T.2. Paris : J.-B. Ballière Rabelais, François (1823) : Œuvres de Rabelais. Édition Variorum, T.1. Paris : Dalibon Libraire Rabelais, François (1835) : Œuvres de Rabelais. Paris : Ledentu Rabelais, François (1870) : Œuvres de Rabelais collationnées sur les éditions originales, T.1. Paris : Firmin-Didot frères, fils et Cie Sainean, Lazare (1922-23) : La langue de Rabelais. Paris : E. de Boggard, Éditeur Tissier, André (1996) : Recueil des farces (1450-1550), Tome 10. Paris : DROZ Tissier, André (1998) : Recueil de farces (1450-1550), Tome 12. Paris : DROZ Weber, Michel (2005) : Épilepsie : la maladie aux mille noms. Dans: Epilepsies 17(3), 172-175

Alicja Kacprzak Professeur de linguistique romane Chaire de Philologie romane Uniwersytet Lodzki ul. Sienkiewicza 21 90-114 Lodz, Pologne Tel. 0048 42 66 55 150 Mél : [email protected] http://romanistyka.uni.lodz.pl/fr/enseingnans

O l g a S t e pa n o v a

Le

j a r g o n d e l a p o l i c e à t r a v e r s l e c in é m a

Résumé De nos jours, même s’il y a de nombreuses sources lexicographiques consacrées au jargon des policiers, celui-ci reste toujours peu étudié, surtout du point de vue stylistique. Les particularités de son emploi seront étudiées ici à travers le cinéma contemporain. La police invente son propre jargon, à partir principalement de l ’argot ; ce jargon se compose de lexèmes de trois types : argot professionnel, argot emprunté au langage des malfaiteurs et argot commun. Les premiers constituent la terminologie de l ’activité concernée et assument une fonction de connivence. Parmi les procédés de création privilégiés il y a l ’apocope et l ’ellipse (qui rendent la terminologie juridique et administrative moins pesantes), et aussi la métonymie et la métaphore. Les lexèmes que les policiers empruntent à l ’argot des malfaiteurs au cours des contacts permanents témoignent de leur pénétration dans le milieu et de l ’acquisition de son langage. La plupart des termes utilisés appartiennent cependant à l’argot commun : certains sont employés avec une fonction affective ; d ’autres, se rapportant au quotidien, mettent en évidence une atmosphère de familiarité. Le jargon des policiers a souvent un aspect ludique : l ’humour contribue à détendre une atmosphère angoissante. La fonction cryptique du jargon policier s’efface très vite, car ses unités se répandent dans le langage courant à travers le cinéma et les média.

Les recherches sur l ’exploitation de l’argot au cinéma sont rares et ne prennent en compte que les particularités du vocabulaire argotique. Goudaillier (2006, 86-90) a été le premier à décrire, du point de vue diachronique, les variations argotiques utilisées dans le cinéma. Pourtant, dans le récit filmique1 qui tend à reproduire un discours spontané, l ’utilisation de l ’argot est moins artificielle que dans le récit scriptural (le roman) où l ’argot, comme le dit D. François-Geiger, « subit une véritable transmutation » même dans les œuvres avec prise en charge de l ’argot par le narrateur (1991, 8) Quant à l ’argot en général, la préoccupation majeure des linguistes consiste à recueillir des lexèmes argotiques employés par différents groupes socioprofessionnels au cours des enquêtes de terrain dont témoignent de nombreux ouvrages d ’ordre lexico graphique. Parmi les travaux consacrés au 1 Dans la théorie du cinéma sont distingués trois types du récit selon les moyens d ’expression utilisés: le récit scriptural (la narration), le récit scénique (la monstration) et le récit filmique qui combine les deux (Gaudreault 1989).

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jargon des policiers, les plus importants sont Le langage quotidien de la police de Michel Alexandre (1997), le Dictionnaire des flics et des voyous de Philippe Normand (2010) et une partie du dictionnaire thématique de Pierre Perret Le parler des métiers (2002). Ils sont composés par les spécialistes qui connaissent le travail des policiers de l ’intérieur : Philippe Normand a passé plus de trente ans au sein de la police judiciaire, en tant que commandant de police. Michel Alexandre, ancien enquêteur de police, est scénariste et co-dialoguiste du film Le Cousin dont il sera question dans cette contribution. Ces sources renseignent le chercheur sur les thématiques de l ’argot et les procédés de création pratiqués à l ’intérieur du groupe. Il importe aussi d ’envisager l ’aspect fonctionnel de l ’argot. Le récit filmique permet d ’observer le fonctionnement du vocabulaire argotique dans une situation communicative imitant une interaction réelle. Les particularités du jargon policier seront analysées ici à travers trois films contemporains français : Le Cousin (Alain Corneau 1997), 36 quai des Orfèvres (Olivier Marchal 2004), MR73 (Olivier Marchal 2008). Dans les trois films la confrontation entre la police et les criminels se termine par le triomphe de ces derniers, ce qui met en évidence l ’inefficacité et l ’impuissance des forces de l’ordre qui ne font que reproduire les pratiques instituées, dépassant, de plus, souvent leurs pouvoirs. Les auteurs des films s’accordent à penser que les policiers ne peuvent réussir l ’enquête qu’à condition de faire équipe avec les criminels. Dans Le Cousin (cousin dans le jargon des policiers signifie « indicateur »), l ’inspecteur Gérard Delvaux recourt aux services d ’un certain Nounours, officiellement recherché, sûr de tenir une piste sérieuse de trafiquants de drogues. Dans 36 quai des Orfèvres (l’adresse de la police judiciaire à Paris), le patron de la BRI (Brigade de recherche et d ’intervention) Léo Vrinks, dans le but d ’obtenir des renseignements sur un gang de braqueurs, fournit à son indicateur un alibi pour un meurtre. Le film MR73 (dont le titre est le nom d ’une arme de poing) parle de la corruption et de la vénalité des policiers, qui préfèrent fermer les yeux sur une série de meurtres pour étouffer le scandale dans la presse. Le policier marseillais Schneider, alcoolique après un accident de voiture à la suite duquel sa fille est morte et son épouse est devenue tétraplégique, parvient à résoudre les enquêtes, mais, ne trouvant pas de moyens légaux pour livrer les criminels à la justice, se charge lui-même de tuer les coupables, pour se suicider ensuite. La police invente son propre jargon, à partir principalement de l ’argot qui est de moins en moins considéré comme un écart par rapport à la norme, et de plus en plus comme une variante dans un usage large de la langue. Le vocabulaire argotique utilisé dans trois films se compose de lexèmes de trois types : ceux qui sont en rapport avec l’activité professionnelle, ceux qui sont empruntés à l ’argot des malfaiteurs et ceux de l ’argot commun2. 2 La distinction entre les termes de deux premiers groupes est faite tenant compte des définitions

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Le jargon professionnel est constitué de termes administratifs et de lexèmes qui désignent les activités quotidiennes des forces de l ’ordre. Parmi ceux qui sont utilisés dans les films mentionnés et attestés dans le Dictionnaire des mots des flics et des voyous il y a bordereau « relevé des frais engagés par les enquêteurs de la police judiciaire », pondre une note « rédiger un rapport », taulière « cheffe de service », tricard « policier puni dans un service de seconde zone », client « individu sur lequel se concentrent les investigations de la police », lever « repérer et suivre un suspect », sortir une affaire « élucider un dossier », habiller un truand « réunir des preuves irréfutables de sa culpabilité », audition « interrogatoire de police consigné dans un procès-verbal », belle affaire « interpellation d ’un voyou d ’envergure », faire du chiffre « accumuler les arrestations pour les statistiques », marianne « timbre humide en bas de chaque feuillet d ’une procédure judiciaire », la Mondaine « brigade créée en 1901 à Paris pour surveiller les maisons de prostitution clandestines » (en 1975, celle-ci est rebaptisée BSP (brigade des stupéfiants et du proxénétisme), en 1989, elle devient la BRP (brigade de répression du proxénétisme)), les Stups « services chargés de la lutte contre les stupéfiants » prennent leur autonomie en raison de la croissance des trafics de drogue (Normand 2010, 210). Un vocabulaire particulier est utilisé pour des annonces en trafic radio : c ’est logé « le domicile d ’un suspect est identifié », c ’est positif « la vérification a donné le résultat escompté, telle la présence du suspect sur les lieux » Les lexèmes qui naissent à l’intérieur du groupe professionnel sont formés à l ’aide de nombreux procédés tels : • 1) la siglaison : P J « police judiciaire » (Le Cousin), BRB « brigade de répression du banditisme » (36 quai des Orfèvres) ; • 2) la troncation : interpelle « arrestation » (apocope d ’interpellation), perquise « perquisition », soum ’ « fourgonnette de surveillance » (apocope de sous-marin), dom « domicile d ’un suspect » (Le Cousin), la Crim ’ « brigade chargée des enquêtes criminelles », vérif’ « vérification pour justifier l ’identité », flag « flagrant délit » (36 quai des Orfèvres) ; • 3) la métaphore : décrocher « arrêter une surveillance », bœ uf « parle­ mentaire pour les Renseignements généraux » (Le Cousin), bétonner une procédure « veiller à ce que la procédure judiciaire soit solide » (36 quai des Orfèvres), avoir des biscuits « avoir réuni un maximum d ’informations avant de procéder à l ’interpellation d ’un suspect », monter au créneau « prendre la défense de ses subordonnés » (MR73) ; et des commentaires faits par l’auteur du Dictionnaire des mots des flic s et des voyous. Par exemple, à propos du lexème taper il remarque qu’il désigne une action d ’interpeller pour un policier et d’agresser pour un voyou. Les termes du troisième groupe sont ceux qui, argotiques par leur origine, ce dont témoigne leur attestation dans les dictionnaires d ’argot (Colin / Mével / Leclère 2002 ; Caradec 2005), sont depuis longtemps passés dans le langage courant et ne sont plus associés à l’argot par les usagers.

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• 4) la métonymie : prendre du galon « avoir de l ’avancement » (36 quai des Orfèvres). La connaissance du vocabulaire des malfaiteurs est nécessaire pour lutter efficacement contre leurs activités criminelles et entrer en contact avec eux : fumer, flinguer « tirer avec une arme à feu », être enfouraillé « porter une arme dissimulée » (à l ’origine porter une arme dans un fourreau), défourailler « sortir son arme de son étui », balancer « dénoncer », tomber, plonger, prendre « être condamné à une peine de prison », schlass « couteau », ballon, placard, trou « prison », braquage / braquo « vol à main armée », calibre, flingue « arme de poing », charger « faire porter la responsabilité à son complice, G « un gramme de drogue », conduire au rétro « rouler en fixant régulièrement le rétroviseur pour s’assurer de ne pas être l’objet d ’une filature de police », avoir un coup de chaud « craindre de s’être fait repérer en planque ». La notion de l ’argot commun, un registre particulier qui s’est développé au début du XXe siècle, et dont l ’utilisation dépend « des conditions dans lesquelles le message est transmis , de la personnalité et des intentions du locuteur qui l ’emploie » (François-Geiger 1968, 624) peut être appliquée au vocabulaire qui : 1) « puise dans les divers argots » ; 2) « est pratiqué indépendamment de toute appartenance à un groupe social »(François-Geiger 1989a, 54) ; 3) « se caractérise par son entrée dans des dictionnaires d ’usage comme le petit Larousse ou le Petit Robert » ; 4) « est connu et toléré par la majorité des francophones » (FrançoisGeiger 1991, 8). Les lexèmes de l ’argot commun des trois films se rapportent à l ’homme (lascar, oiseau, mec), à ses sentiments (emmerder, faire chier, chier dans la gueule, gonfler « importuner », baisser le froc « avoir peur », n ’en avoir rien à branler, se torcher le cul « s’en moquer »), aux parties du corps (cerise, tronche « tête », bite, queue « pénis », couilles « testicules »), à l ’acte sexuel (baiser, niquer, fourrer « posséder sexuellement », bander « être en érection », sucer « pratiquer la fellation », branlette « masturbation », tirer un coup « coïter »), à l’argent (oseille, plaque, balle, blé, thune, rond, pognon, patate, fric). Le vocabulaire de la police dans les films évoqués se compose à 58% de lexèmes de l ’argot commun. Le jargon administratif et celui que la police partage avec les malfaiteurs sont quantitativement moins importants (Diagramme 1).

L e jargon de la police à travers le cinéma

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H argot professionnel □ argot des malfaiteurs □ argot commun

D iagram m e 1 : Le ja rg o n de la police dans le cinéma

Véhiculés par la littérature, le cinéma et les mass média, les lexèmes du jargon de la police passent à un rythme rapide dans le langage courant, ce dont témoignent les marques stylistiques que leur attribue Le Petit Robert 2011. La partie du vocabulaire que les policiers empruntent aux malfaiteurs, comprend des lexèmes du registre familier (plonger « être emprisonné », trou « prison », flic / flicard « policier », marcher « accepter de participer à un mauvais coup », flinguer « tuer », perpète « condamnation en théorie pour toute la vie », braquage « vol à main armée », prendre « recevoir une condamnation »). D ’autres, comme défourailler « tirer avec une arme à feu », sont en train de passer de l’argot au langage familier, ce dont témoigne la mention « arg. fam. ». Même les lexèmes qui se rapportent aux activités professionnelles des policiers perdent leur exclusivité : les termes loger « identifier le domicile d’un suspect après enquête ou filature » ainsi que point de chute « endroit où est susceptible de se réfugier un suspect en fuite », sont attestés dans le Dictionnaire des mots des flics et des voyous (Normand 2010 sans marque stylistique. Le refus de certains chercheurs de reconnaître comme argotiques les termes qui sont largement connus et utilisés en dehors du groupe ne peut que réduire l’argot à une dizaine de vocables qui restent encore hermétiques pour la plupart des locuteurs. Il semble plus justifié de prendre en considération les termes des strates limitrophes (aujourd’hui familiers ils sont liés à l’argot par leur origine), ce qui permet au chercheur d’observer l’évolution de l’argot et, par son intermédiaire, de la langue commune. Le jargon de la police n ’assume pas une fonction cryptique, bien qu’il puisse être secret pour les non initiés, mais employé à l’intérieur du groupe, indique une volonté de connivence.. Dans MR73, le commissaire Vrinks explique les détails de l’opération destinée à arrêter le gang de braqueurs qui terrorise la ville en recourant aux termes spécifiques comme ratisser « effectuer une descente dans un quartier et contrôler toutes les personnes présentes »). L ’utilisation de l’argot emprunté au langage des malfaiteurs témoigne de la pénétration progressive des policiers dans le milieu criminel. Ce vocabulaire leur sert pour s’infiltrer dans des gangs. Dans Le Cousin, l’indicateur Nounours

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présente Delvaux à un Africain. L ’inspecteur se fait passer pour un dealer provincial. Il recourt aux lexèmes tricard « exclu », marcher « accepter de participer à un mauvais coup ». Les contacts permanents avec les criminels influencent les pratiques langagières des policiers : ils commencent à employer les termes empruntés à l ’intérieur du groupe. Les lexèmes de l ’argot commun sont utilisés avec une fonction affective (ils traduisent les émotions du locuteur), qui est souvent doublée d ’une fonction impressive due à la volonté de provoquer l ’interlocuteur, de le blesser par des lexèmes à caractère dépréciatif. Dans 36 quai des Orfèvres le commissaire Vrinks, agacé par l ’intervention des policiers dans sa maison, essaye de les mettre dehors en recourant à la formule de rejet aller se faire mettre. Son collègue Staneck qui dirige la perquisition répond en utilisant la même expression dévalorisante « C ’est toi qui t ’es fa it mettre ». Employée dans le sens « être possédé, trompé », elle sert à discréditer Vrinks qui a été témoin d ’un meurtre commis par son indicateur et qui n ’a pas dénoncé celui-ci, car il lui avait fourni en échange des renseignements sur une bande de gangsters. Dans les contextes où l ’argot commun est employé à l ’intérieur du groupe, il sert à rendre le discours familier (fonction de familiarité d ’après D. FrançoisGeiger). Dans le film 36 quai des Orfèvres le commissaire divisionnaire Klein et son aide Eve Verhagen parlent de l ’assassinat d ’un criminel en recourant aux termes argotiques merco « Mercedes », branlette « masturbation », pute « prostituée », trave « homosexuel travesti en femme », baiser « posséder sexuellement ». 1)

Verhagen : Bon, on a relevé 6 points d ’impact. Enquête de voisinage, zéro Y a juste une gardienne qui nous a dit avoir vu une fille sortir du Merco et s ’enfuir en courant. Brune, cheveux courts, manteau rouge. C ’est tout ce q u ’on a sur M iss branlette. Klein : Zerbib baisait que des putes ou des traves de bas étage. Il fa u t chercher sur ce côté là.

L ’argot dans le discours des policiers est employé aussi à des fins ludiques. L ’humour contribue à détendre une atmosphère angoissante. Dans Le Cousin, Delvaux a besoin d ’argent pour le rendez-vous avec un dealer africain. Il ne trouve pas d ’autre moyen de s’en procurer que de vendre la drogue confisquée à Nounours. Celui-ci la vend à bas prix aux prostituées qui lui font un accueil chaleureux. Quand Nounours se compare à un Père Noël, Gérard développe l ’image, en comparant son fourgon à un traîneau : 2)

Nounours : Tu parles ! A 200 balles le G, elles m ’ont pris pour le Père Noël, ouais. Gérard : C ’est ça et le soum ’ c ’est un traîneau.

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Dans MR73, le commandant Ringwald accuse le policier Schneider de participer à une interpellation peu légale en recourant aux expressions tremper « être compromis dans une sale histoire » et ouvrir le parapluie « être couvert par ses supérieurs dans une affaire délicate ». Le contexte qui des deux expressions fait ressortir leur sens propre, ce qui est le cas d ’une syllepse 3. 3)

Ringwald : Autant d ’éléments qui nous mettent en porte-à-faux vis-à-vis de la presse et de la justice. En bref, on est déjà trempés avant d ’avoir ouvert les parapluies.

Le même procédé stylistique peut être observé dans le dialogue entre Schneider et sa collègue qui lui apprend que le père du meurtrier sanguinaire Mathias Becker a un poste important dans la police et que toutes les preuves de la faute de celuici ont été détruites par Kovalski chargé de l ’enquête. Le mot tête que Schneider emploie dans le même contexte avec monter sur la charrette « risquer d ’être sanctionné » fait penser au sens initial de l’expression : il s’agit des charrettes de condamnés à mort conduits à l ’échafaud. 4)

Schneider : E t qui a fa it disparaître les tests A D N ? T ’avais juste un rapport à faire, Marie. T ’aurais p u sauver ma tête. M arie Angeli : Ta tête était déjà dans le panier avant que tu montes sur la charrette. Kovalski avait bossé sous les ordres de Becker à l ’époque où il était à la Mondaine. Les dés étaient pipés dès le départ.

L ’analyse de trois films policiers a montré que le jargon de la police est hétéroclite, qu’il est constitué de mots du métier, de mots du milieu criminel avec les représentants duquel les locuteurs sont quotidiennement en contact, enfin de mots de l ’argot commun dont l ’utilisation n ’est plus liée à un groupe socioprofessionnel clos. Le vocabulaire de la police est inventif, plein d ’humour et parfois de poésie. Parmi les procédés de création privilégiés qui servent à former les mots du métier, il y a l’apocope et la siglaison qui rendent la terminologie juridique et administrative moins pesante, puis la métonymie et la métaphore. L ’argot employé par les policiers indique une volonté de connivence (termes professionnels), assume une fonction affective, une fonction impressive et une fonction de familiarité (termes de l’argot commun), met en évidence la pénétration des protagonistes dans le milieu criminel (termes de l ’argot criminel), s’emploie à des fins ludiques.

3 figure par laquelle un mot ou une expression est employé(e) à la fois au sens propre et au figuré (Beregovskaïa / Verger 2000, 130).

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Grâce aux films policiers les termes professionnels, ainsi que ceux que les policiers empruntent au vocabulaire des malfaiteurs, entrent dans des dic­ tionnaires d ’usage comme Le Petit Robert avec la mention fam., enrichissant la langue commune et contribuant à son évolution rapide.

Bibliographie Alexandre, Michel (1997) : Le Cousin. Lexique. Paris : France Inter Beregovskaïa, Eda / Verger Jean-Marie (2000) : Rhétorique amusante. Moscou : Les langues de la culture russe Caradec, François (2005) : Dictionnaire du français argotique et populaire. Paris : Larousse Colin, Jean-Paul / Mével, Jean-Pierre / Leclère, Christian (2002) : Dictionnaire de l ’argot et de ses origines. Paris : Larousse François-Geiger, Denise (1968) : Le langage et les groupes humains. Dans : Martinet, 620-646 François-Geiger, Denise (1989a) : La littérature en argot et l’argot dans la littérature. Dans : François-Geiger c, 53-75 François-Geiger, Denise (1989b) : La fonction de familiarité de l’argot. Dans : François-Geiger c, 141-143 François-Geiger, Denise (1989c) : L ’A rgoterie. Recueil d ’articles. Paris : Sorbonnargot François-Geiger, Denise (1991) : Panorama des argots contemporains. Dans : Langue française 90, 5-9 Gaudreault, André (1989) : Du littéraire au filmique. Système du récit. Paris : Méridiens Klincksieck Goudaillier Jean-Pierre (2006) : Argot et cinéma : les dialogues de film s témoignent de l ’évolution de l ’argotfrançais. Dans : Revue d ’études françaises 11, 85-90 Le Petit Robert (2011) : Dictionnaire alphabétique et analogique de la langue française. Texte remanié et amplifié sous la direction de Josette Rey-Debove et Alain Rey. Paris : Dictionnaire Le Robert Martinet, André (éd.) (1968) : Le langage. Encyclopédie de la Pléiade. Paris : Éditions Gallimard Normand, Philippe (2010) : Dictionnaire des mots des flic s et des voyous. Paris : Ballard Perret, Pierre (2002) : Le parler des métiers. Dictionnaire thématique alphabétique. Paris : Robert Laffont

Olga Stepanova Université Paris Descartes, Sorbonne doctorante (ED 180) 54, rue Saint-Jacques - 75230 Paris Cedex 05 - France Mél : [email protected], [email protected]

J o a n n a Sie c i Ń s k a

La

l a n g u e e n t a n t q u ’ o u t i l d e s t r a t i f i c a t i o n s o c ia l e d e s

- É t u d e c o m p a r a t iv e FRANÇAIS ET AMÉRICAIN

p r is o n n ie r s

d e s c o n t e x t e s p o l o n a is ,

Résumé Notre intérêt portera sur la population carcérale (uniquement masculine). Son analyse s’effectuera en fonction de divers groupes sociaux dotés d ’étiquettes linguistiques bien distinctes, dotés de traits stéréotypiques et assignés à des rôles particuliers. Il importera tout d’abord d’expliquer l’acception de la stratification sociale et de la contre-culture carcérale pour, ensuite, pouvoir passer à l’illustration de la stratification sociale des prisonniers. Le vocabulaire argotique typique des milieux carcéraux dans trois pays différents : en Pologne, en France et aux États-Unis, tiré de plusieurs dictionnaires d ’argot, livres, études et articles, sera soumis à une analyse sémantique, ce qui constituera pour nous un point de départ pour pouvoir extraire des similitudes et disparités entre les trois contextes nationaux. Ceci dans le but de prouver que la langue, au-delà des frontières, sert à désigner les prisonniers dans la hiérarchie sociale et à maintenir l’ordre social déjà mis en place. On montrera que le fonctionnement des maisons pénitentiaires est centré sur l’opposition entre prisonniers membres de la contre-culture jouissant de multiples privilèges et prisonniers victimes définitivement défavorisés.

1. Introduction Il faut reconnaître que la langue est un outil puissant. Le vocabulaire, comme le constate Pierre Adolphe dans son ouvrage Tchatche de banlieue (1998, 6), est un moyen de répondre « à la recherche d ’identité sociale et culturelle d ’une population exclue et déracinée pour laquelle le français officiel traduit mal le quotidien ». C’est la prise en considération de cette pensée pertinente qui nous a incitée à examiner la liaison entre l’ensemble des relations sociales indicatives d ’une stratification sociale particulière des prisonniers et le lexique argotique employé en milieu carcéral. À ce propos, il importe de noter que les personnes incarcérées ont l ’habitude de s’organiser en groupes non formels afin de se donner une plus grande chance de survie dans un environnement fortement inhospitalier et défavorable. La stratification sociale en prison, précisément différenciée, particulièrement constante et difficilement altérable, joue un rôle primordial dans

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l ’établissement des relations entre prisonniers, ce que reflète méticuleusement le lexique argotique. Dans cette perspective, plusieurs questions apparaissent. Comment la langue situe-t-elle des prisonniers dans la hiérarchie sociale ? Quels sont les traits stéréotypiques assignés à des membres de deux groupes antagonistes ? Quels sont les jugements portés sur chacune de deux « castes » principales ? Peut-on effectivement constater que l ’argot des prisonniers sert à créer leur propre espace socioculturel et identitaire? Le but visé par notre recherche n ’est pas seulement de rendre compte d ’un foisonnement terminologique portant sur des personnes incarcérées qui se placent différemment dans l’échelle sociale, mais d ’en extraire des similitudes et disparités en fonction des intragroupes carcéraux et des trois contextes nationaux.

2. Stratification sociale Avant de passer à l ’illustration de la hiérarchie sociale en prison, reflétée par l ’emploi d ’un lexique spécifique, il importe de clarifier le mot-clé qui apparaît dans le titre du présent article. La stratification sociale, dont il est question, est définie comme « la différenciation d ’une population donnée en classes hiérarchiquement superposées », indication issue du Lexique de sociologie (Alpe et al. 2010, 323). Notons à la suite du Dictionnaire de sociologie (Ferréol 1991, 202) qu’elle se manifeste à travers des formes différentes telles que des castes, ordres ou classes1. Comme l ’explique, d ’ailleurs, Pitirim Sorokin, cité dans le Lexique de sociologie (Alpe 2010), cette stratification s’appuie sur l’opposition entre deux types de couches, d ’un côté, supérieures, de l’autre, inférieures. Insistons sur le fait, signalé déjà par Serg Bosc, que la différenciation relève d ’une distribution inégale des ressources et des positions dans une microsociété telle que la prison (Alpe 2010, 323). S’agissant des positions, elles renvoient au prestige social et au pouvoir, selon le Dictionnaire de l ’essentiel en sociologie (Couet et al. 1998). De plus, Sorokin précise que la distribution inégale peut concerner les droits et les privilèges, « devoirs et responsabilités, gratifications et privations (...) » (Couet et al. 1998, 129). Signalons, comme le fait la grande majorité des sociologues, que chaque maison pénitentiaire est dotée d ’un système social bien développé constitué d ’une culture et d ’une structure sociale (Mosciskier 1994, 19). Cependant, la stratification sociale n ’adopte pas la même forme. Au contraire, elle diffère d ’une prison à l ’autre même dans le même pays ou dans la même région, ce qu’il est possible de constater, par exemple, en étudiant quelques appellations données à 1 Pour le milieu carcéral, nous privilégions ici l ’emploi de la notion de caste, sa caractéristique principale étant une « mobilité sociale individuelle (quasi) impossible », comme le stipule le Dictionnaire de l ’essentiel de sociologie (Couet et al. 1998 : 131).

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différentes castes sociales en milieu carcéral polonais, ce que nous chercherons à illustrer et analyser dans cet article. De surcroît, comme le souligne Bernalewski (1974, 39), le système social en prison est sujet à des modifications non seulement en fonction de l ’endroit mais aussi en fonction du temps : « ta cala interesuj^ca, choc grozna egzotyka podlega lokalnym i czasowym fluktuacjom ». La stratification sociale des prisonniers est un objet d ’étude exploré par plusieurs sociologues qui proposent différentes typologies, parfois contradictoires ou incompatibles, en fonction de critères distincts. Selon la classification la plus répandue, dont l’optique est adoptée dans le présent travail, le milieu carcéral est régi par le fonctionnement de deux camps antagonistes. Comme l ’explique Zywucka-Kozlowska (2007, 32), l’opposition relève du respect ou non respect des normes contre-culturelles. Ceux qui s’y identifient constituent la caste supérieure contrairement à leurs adversaires, qui sont membres de la caste inférieure À ce propos, il importe de souligner, comme le fait Bernalewski (1974, 41), que les prisonniers défavorisés ne constituent pas un groupe autonome mais plutôt une catégorie subordonnée aux détenus privilégiés. Soulignons que la vie en prison s’appuie sur l’affiliation des détenus à des groupes criminels non formels n ’ayant rien en commun avec ceux imposés par le système pénitentiaire (Waligora 1974, 48). Ciosek (2003, 232) précise que les structures non formelles s’affirment en opposition à la culture dite générale ou dominante. De plus, Kaminski (2006,130) soutient qu’à chaque caste est assignée une dénomination précise reflétant des traits stéréotypiques ou un système de valeurs de ses membres. Selon Mosciskier (1994, 24) la nomenclature relative à la stratification sociale des prisonniers s’appuie essentiellement sur des modes de comportement. Ainsi, comme le précise Kaminski, l ’attribution des rôles et des étiquettes linguistiques relève d ’une observation attentive d ’autres co-détenus aussi bien que de l ’évaluation de leur conduite et de leur discours dans diverses situations. Comme le constate GreshamM. Sykes (1958) (cité par Kaminski) dans son livre The society o f captives, consacré à l’analyse de multiples rôles carcéraux, la stratification sociale constitue l’une des fonctions majeures de l ’argot des prisons. Les prisonniers qui caractérisent et classifient des modes de comportement se font des raccourcis intellectuels, ils essayent de réduire tout un éventail d ’expériences en une structure facilement abordable et plus compréhensible. L ’assignation d ’un prisonnier à une caste donnée reste le raccourci intellectuel le plus important et le plus puissant pour les prisonniers (Kaminski 2006, 130). Ceci est affirmé par Drwal (1981, 9), selon qui chaque personne en milieu carcéral est identifiée et à chaque personne se voit attribuer un rôle bien précis, ce qui exclut tout type de confusion et réduit la possibilité de monter dans la hiérarchie sociale.

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3. C ontre-culture carcérale En cherchant à examiner le lexique carcéral en tant qu’outil de stratification sociale des prisonniers, sans doute faut-il délimiter la communauté carcérale par l ’explication de la notion qui nous semble pertinente du point de vue de la sociologie. La contre-culture dont il est question était l ’un des phénomènes étudiés par John Irwin et Donald Clemmer, comme le constate Combessie (2001, 71)2. À ce propos, il importe de signaler que Clemmer fut le premier chercheur à analyser « la composition de la population carcérale, la constitution des groupes de détenus et les relations sociales en leur sein » (Combessie 2001, 71). Selon l ’explication donnée par le Lexique de sociologie (Alpe et al. 2010, 61-62), la contre-culture correspond à une « sous-culture d ’un groupe, en opposition avec certains des traits culturels dominants de la société à laquelle il appartient, et qui cherche à faire reconnaître ses propres normes et valeurs ». Comme le souligne le Dictionnaire de sociologie, la contre-culture carcérale ressemble beaucoup à la contre-culture criminelle qui s’inspire de son propre « code de l ’honneur ». En d ’autres mots, toute personne qui renonce à respecter ce code est exclue du groupe et elle se voit attribuer des dénominations dépréciatives (Ferréol 1991, 36). À ce titre, mentionnons une autre appellation utilisée par référence à une organisation non formelle, celle de sous-culture (subculture en anglais), dont la définition fournie par The Social Science Encyclopedia (Kuper / Kuper 1996, 855­ 856) s’accorde avec celle relative à la contre-culture. Il est à noter que Gordon (1947), sociologue américain, cité par Le dictionnaire des sciences humaines (Dortier 2004, 120), était le premier à utiliser ladite notion pour désigner « les subdivisions d ’une culture nationale en variantes liées à des groupes particuliers : des classes sociales, des groupes marginaux ou des communautés ethniques au sein d ’une même société ». Précisons qu’il peut s’agir, entre autres, de groupes déviants comme les délinquants (Dortier 2004, 120). Pourtant, comme l’indique Combessie dans la Sociologie de la prison (2001, 73), Gresham Sykes (1958) utilise la notion de contre-culture, qui reflète, selon lui, le concept de solidarité entre les détenus.

2 Les deux sociologues n ’étaient pas les seuls à s’intéresser au milieu pénitentiaire. En général, il faut reconnaître la contribution des chercheurs nord-américains à la sociologie empirique du milieu carcéral, dont il importe de mentionner Gresham Sykes 1958 et Erving Goffman 1961 (voir Combessie 2001, 71-73).

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4. Corpus et méthode Nous allons fonder nos réflexions sur le corpus constitué par le lexique trouvé dans trente-six sources différentes : ouvrages, articles, dictionnaires et thèses. Précisons que la plupart d ’entre elles cernent la spécificité de l ’argot carcéral dans le contexte polonais, ce qui donne une véritable richesse de dénominations données aux prisonniers en Pologne. Pour ce qui est de la nomenclature utilisée dans des prisons américaines et françaises, dans la présente étude elle est deux fois moins représentée. Suite à la recherche des appellations portant sur des prisonniers dans l ’ensemble des sources, nous avons recueilli deux cent deux mots et expressions dans trois langues différentes, à savoir quatre-vingt-seize en polonais, cinquantedeux en français et cinquante-quatre en anglais américain. Les argotismes carcéraux repérés désignent des représentants de deux castes. En ce qui concerne la caste supérieure, nous avons décidé d ’envisager séparément les concepts de leader et de groupe, illustrés respectivement par quatorze et cinquante et un termes. En revanche, les prisonniers membres de la caste inférieure ont été divisés en trois catégories. Nous analyserons, tout d ’abord, la caste inférieure en tant que groupe, pour pouvoir examiner les concepts de dénonciateur et d ’homosexuel passif. Le premier groupe est représenté par quarante-deux argotismes tandis que l ’autre renvoie à quarante items pour l ’indicateur et cinquante-cinq pour l ’homosexuel passif. Tout au long de cet article, nous citerons les termes qui présentent pour nous la valeur la plus intéressante du point de vue des concepts représentés et des images véhiculées. Dans notre analyse comparative effectuée à partir du corpus recueilli, nous utiliserons la méthode de tertium comparationis, appelée par Tomasz Krzeszowski « (a) common platform of reference », c ’est-à-dire « une plateforme commune de référence » (1990, 15)3. Il importe d ’en citer l ’explication suivante, signalée par Kirsi Ketola (2001, 2) : Toute comparaison présuppose que les objets en question aient quelque chose en commun qui permette d ’en saisir les différences. Ce concept est appelé tertium comparationis, sur lequel la comparaison des unités est fondée.

Ainsi, le tertium comparationis, en d ’autres mots, est « une représentation tierce, abstraite, vis-à-vis de laquelle les [...] langues en contraste peuvent être comparées » (Grisot / Cartoni 2012, 104) ; il devrait être compris dans les termes d ’une valeur sémantique partagée par le comparant et le comparé et qui constitue la base de la comparaison. 3 Connor / Moreno 2005 le désignent comme « a common platform of comparison » (en français : « une plateforme commune de comparaison ») tandis que James 1980 le compare à un « background of sameness », c ’est-à-dire au « contexte de similitude » (Granger 2010, 17).

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Dans le cadre de notre étude, ce modèle déductif consiste à comparer des argotismes dans trois langues différentes (en polonais, français et américain) argotismes désignant divers membres de groupes non formels en prison - et d ’en identifier les traits sémantiques communs et les traits sémantiques originaux, propres à chacune des langues. L ’analyse de tous les argotismes relevés nous a permis de distinguer cinq valeurs différentes, à savoir le leader de la caste supérieure, la caste supérieure et la caste inférieure en tant que groupes, l ’indicateur et l ’homosexuel passif, les deux derniers faisant également partie de la caste inférieure des prisonniers. Ainsi nous intéressons-nous aux moyens à l ’aide desquels des prisonniers polonais, français et américains transposent une vision du monde qui reflète une stratification sociale spécifique.

5. Caste supérieure Il est indispensable de constater que la caste supérieure des prisonniers est un groupe social organisé, contrairement à d ’autres castes situées plus bas dans la hiérarchie sociale en prison, qui se constituent par l ’admission de ceux qui sont exclus des structures privilégiées (Wawszczyk et al. 1994, 77). Soulignons que la caste supérieure des détenus est loin d ’être homogène. Comme le soutient Drwal (1981, 135), elle englobe plusieurs sous-groupes dont la composition n ’est pas toujours bien délimitée et dont les particularités sont parfois peu explicites. Ses membres respectent le code de conduite carcéral et parlent l ’argot des prisons ou l ’argot des criminels (Stçpniak 1993, 176). Tout en haut de la hiérarchie se trouve le leader (Kosewski 1977, 237), fondateur des nouvelles règles du code de conduite non formel en prison (Stçpniak 1993, 176) et enseignant de l ’argot carcéral aux nouveaux adeptes (Dziedzic et al. 1994, 82). D ’après Kosewski (1977, 237), qui examine le milieu carcéral polonais, il y en a plus de dix par prison, entourés chacun de prisonniers « partisans » comparés à des « satellites ». L ’analyse comparative des argotismes désignant le leader de la caste supérieure a révélé deux traits sémantiques partagés par les trois langues, l ’importance et la masculinité. Dans le contexte polonais, elle se manifeste dans les argotismes tels que git-cziowiek, équivalent de ‘homme cool’ et de rozkminiajqcy4, du fait de ses compétences pour prendre des décisions à propos de tout membre du groupe (Stępniak 1993, 176). En français, le chef du groupe porte le nom de caïd (c’est-à-dire ‘celui du milieu qui s’y voit attribuer une place importante’) tandis qu’en anglais américain, il est appelé main guy (‘mec

4 Rozkminiajqcy dérive du verbe rozkminiac dont le sens est ‘déchiffrer’ (Chacinski 2007,272).

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principal’). On remarque deux sous-variantes de ce mot, c ’est-à-dire vieux caïd (équivalent de high rider) et jeune caïd (synonyme de low rider). Néanmoins, on peut discerner quelques traits propres à chaque communauté particulière. Les détenus polonais, par exemple, semblent mettre en évidence l ’importance des relations familiales, qui se manifestent dans l ’emploi de ojciec grypsujqcych (‘père des argotiers’), ojciec chrzestny (‘parrain’) et starszyzna (‘les vieux’). Il est intéressant de signaler que le chef du groupe est appelé tata (‘papa’) dans l ’argot des fonctionnaires pénitentiaires polonais. Il faut reconnaître que les argotismes déjà présentés mettent également en relief les concepts d ’expérience et d ’autorité. En ce qui concerne l ’autre aspect, typiquement polonais, celui de pouvoir, il se fait remarquer dans les argotismes tels que mqciciel, ojciec chrzestny et car, qui signifient respectivement ‘celui qui cherche des bagarres’, ‘parrain’ et ‘tzar’5. Il en va de même pour l’acronyme rwp, qui correspond à rada wzajemnej pomocy (littéralement : ‘conseil d ’aide mutuelle’), qui est un organe suprême d ’autorité. Pour l ’anglais américain, la seule propriété qui ne figure pas dans d ’autres langues est la violence, exprimée au moyen de shooter, donc ‘celui qui tire’. Au vu du petit nombre d ’argotismes français portant sur le leader, aucun trait sémantique propre à cette langue n ’a été repéré. Passons maintenant à l ’analyse comparative de la caste supérieure traitée comme un groupe. Encore une fois, nous sommes en présence de l’aspect masculin ou humain mis en relief dans les trois communautés nationales. Dans le contexte carcéral polonais, l ’ensemble des détenus privilégiés est connu sous le nom de ludzkosc, qui renvoie à l ’humanité ou à l’espèce humaine. Par analogie, les prisonniers membres de ce groupe non formel sont comparés aux hommes, par l ’emploi des pseudonymes tels que ludzie, correspondant à ‘hommes’, ludzie w porzqdku, git-ludzie, ludzie z powazaniem et ludzie prawilni (qui peuvent être traduits littéralement comme ‘hommes bien’, ‘hommes cool’, ‘hommes tenus en haute estime’, ‘hommes corrects’). Pour ce qui est des équivalents français s’inscrivant dans le même cadre, il convient de mentionner mecs réguls, mecs bien, gars corrects, le dernier terme étant connu également sous l’acronyme gc. Quant aux détenus dans des prisons américaines, ils ont recours à right guys, ok guys, real men et real cons, ce qui donne en français ‘vrais mecs’ ou ‘mecs bien’. Kosewski (1977, 235) remarque qu’ils représentent le prototype du prisonnier exemplaire qui contribue à la cohésion du groupe. À ce propos, il convient d ’expliquer l ’étymologie du troisième terme. Comme l’atteste le Cambridge Advanced Learner’s Dictionary, le mot con est créé par apocope du substantif convict, qui signifie ‘détenu’. (Il faut bien dire que nous y retrouvons également un autre trait commun.) Les usagers des trois langues insistent sur le fait d ’être correct, ce qui se manifeste à travers l ’emploi des adjectifs prawilni, bien, 5 Evidemment, ces termes soulignent également l ’aspect masculin déjà évoqué.

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corrects, réguls, ok et right. En outre, les détenus issus des trois pays attachent de l ’importance au concept de force ou de pouvoir. Les termes polonais charakterniacy et charakterni, dérivés de charakter (‘caractère’), sont supposés refléter le caractère fort des prisonniers. Leurs équivalents français et américain sont respectivement fers et toughs (‘durs’). Pourtant, il est possible aussi de distinguer quelques traits sémantiques typiques des langues particulières. Les détenus américains semblent s’efforcer à confirmer leur statut, ce que reflètent les deux appellations : real men et real cons (‘vrais mecs’). En milieu carcéral polonais, l ’accent peut être mis sur le respect, ce dont témoigne ludzie z powazaniem (traduit littéralement comme ‘hommes tenus en haute estime’, voir ci-dessus). Il en va de même pour d ’autres argotismes qui mettent en valeur le prestige. Prenons comme exemple hrabiowie (‘comtes’), arystokracja (‘aristocratie’) et szlachta (‘noblesse’). Le fait de se montrer cool compte également dans ce milieu. À titre d ’illustration, mentionnons git-ludzie (‘hommes cool’), git-many (forme féminine), gity (‘cool’), gitowcy, fesci (synonyme de gity) etfest-ludzie (‘hommes bien’). De plus, l ’appartenance à la caste supérieure peut être fondée sur le concept d ’initiation. Ainsi, on trouve grypsujqcy, grypserzy ou gripserzy6, qui sont, en fait, les dénominations les plus souvent utilisées. Il est intéressant de noter que ces formes invoquent explicitement ceux qui emploient grypsera, à savoir l ’argot carcéral ou qui font partie de grypsera, compris dans les termes de la contre-culture carcérale (Stçpniak 1993, 172-173). Dans certaines prisons américaines, une attention particulière semble être prêtée à la violence, ce qui s’exprime parfois par la référence au monde animalier. Nous y retrouvons gorillas (‘gorilles’), supposés utiliser la force physique pour intimider, subordonner les autres et en abuser (Kosewski 1977, 236), wolves (‘loups’), ceux qui forcent les autres aux relations homosexuelles (Drwal 1981, 12), et rapos, synonyme de wolves (qui rappelle le verbe rape, ‘violer’). À titre récapitulatif, pour ce qui est de la caste supérieure des prisonniers, nous constatons un grand nombre d ’argotismes mélioratifs qui servent à renforcer le statut du groupe. En témoignent les références au prestige, au pouvoir, à l ’importance, à la force et à l ’aspect masculin. Sur le plan formel, ceci s’exprime par l ’emploi d ’adjectifs (prawilny pour le polonais, régul, bien, correct pour le français, et main, real, right, ok pour l ’anglais américain), d ’expressions prépositionnelles (en polonais : w porzqdku, z powazaniem), de morphèmes (git, fe st en polonais), de substantifs (pour le polonais, ludzie (par opposition à nieludzie), pour le français, mec et caïd, et pour l ’anglais américain, toughs).

6 réunissant les leaders de ‘la deuxième vie’, c ’est-à-dire les membres d ’un groupe non formel privilégié en prison ou ceux qui se servent de l’argot des prisons (Stçpniak, 1993, 172-173), dont les formes évoquent explicitement ceux qui emploient grypsera, à savoir l’argot carcéral ou qui font partie de grypsera, compris dans les termes de la contre-culture carcérale (Stçpniak, 1993, 172-173).

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6. Caste inférieure Le groupe des prisonniers privilégiés s’oppose clairement à ceux qui sont exclus et qui ne participent pas à la contre-culture carcérale. Comme l ’expliquent Wawszczyk et al. (1994, 78), ils ne font partie d ’aucun groupe social mais plutôt d ’une catégorie sociale dont la constitution, rappelons-le, dépend largement de la caste supérieure. Drwal (1981, 143) en tire une conclusion intéressante en constatant que, dépourvus de leur propre groupe de référence dans la communauté carcérale, ils restent suspendus dans un vide culturel. L ’une des caractéristiques les plus saillantes est qu’ils ne respectent pas l ’ensemble des règles non formelles de cohabitation en prison (Stçpniak 1993, 339). Selon Wawszczyk et al. (1994, 78), contrairement à la caste supérieure, ils n ’emploient pas l ’argot carcéral. Ils ne créent pas non plus de termes argotiques carcéraux. Les mots et les expressions illustrés ci-dessous constituent ainsi une contribution terminologique inventée par la caste supérieure des prisonniers. Parmi les argotismes désignant la caste inférieure, nous avons relevé quelques traits sémantiques communs aux trois langues. Tout d ’abord, citons quelques termes renvoyant à la stupidité, la crédulité et la naïveté, illustrée en français par truffes et pantes, ce qui correspond en anglais américain à chumps ou goofs (synonymes d ’imbéciles) et à suckers (‘faciles à duper’), et, en polonais à frajerzy (‘poires’ ou ‘pigeons’). Pour ce qui est des qualités partagées, mentionnons, pour le polonais, l’infériorité découlant de l ’exclusion. À titre d ’exemple, les membres de la caste inférieure portent le nom de niegrypsujqcy ou nieludzie (correspondant respectivement à ‘ceux qui ne parlent pas l ’argot carcéral’ et ‘non-hommes’), par opposition à la caste de grypsujqcy ou ludzie, initiés à la contre-culture et à l ’argot carcéral, poszkodowani (‘endommagés’) ou frajerzy (‘poires’). Il est évident que la terminologie s’appuie sur le concept d ’exclusion introduit au moyen du morphème négatif nie (‘non’). On peut y rajouter un autre terme, celui de getto (‘ghetto’). Pour le français, il importe de tenir compte de cave, dont le sens est ‘non affranchi’. Quant au contexte américain, il connaît un argotisme reflétant la servilité du groupe inférieur, à savoir gopher, dérivé de go for, dont le sens est ‘aller chercher’. L ’une des étiquettes les plus importantes rencontrée en milieu carcéral, est « indicateur ». En principe, tous les membres des castes inférieures sont soupçonnés de coopérer avec l ’administration de la prison (Wawszczyk et al. 1994, 78) et de dénoncer d ’autres détenus, surtout des membres de la contreculture, ce qui fait qu’ils sont privés d ’accès à l ’information (Kaminski 2006, 130). Il importe de remarquer que tout détenu peut devenir un indicateur. Il peut ainsi s’agir d ’un membre du groupe non formel qui s’en fait exclure aussi bien que d ’un membre de la caste supérieure pris en flagrant délit à négliger le « code de l ’honneur » (Wawszczyk et al. 1994, 78).

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Les mots relatifs à « indicateur » dans les trois langues semblent insister sur le fait d ’être indiscret. Il s’agit ainsi, pour le polonais, des termes kapus, ou encore kabel (traduit littéralement comme ‘câble’), pour le français, donneur, donneuse, indic (apocope d ’indicateur), dic (aphérèse d ’indic), grande gueule, et, pour l ’anglais américain, snitch (‘celui qui révèle un secret’, et se mêle d ’autres affaires, par référence à snitch, désignant le nez) ou squealer (‘celui qui crie’). Tant en américain qu’en français, nous pouvons retrouver des argotismes construits à partir de la comparaison avec des animaux : mouton, mouche et rat, stool pigeon ou canary (‘canari’). Seul le polonais semble évoquer la clandestinité, reflétée par konfidenciak et konfident (‘agent secret’). La dernière catégorie, celle de l ’homosexuel passif, se voit assigner une place tout à fait en bas de la hiérarchie sociale non formelle en prison. Il faut reconnaître que tout prisonnier ayant commis un viol ou autre crime sexuel, surtout sur une personne mineure, est condamné à rejoindre cette caste inférieure (Przybylinski 2007, 56). À ce propos, Kosewski (1977, 239) souligne qu’un viol en prison équivaut à une forte stigmatisation du prisonnier. Les détenus dénommés ainsi constituent le groupe le plus défavorisé et le plus discriminé en milieu carcéral (Wawszczyk et al. 1994, 79). Dans les trois contextes nationaux, l ’aspect féminin semble occuper une place importante en milieu carcéral. Prenons comme exemple, pour le polonais, Kaska (diminutif de Kasia, un prénom polonais souvent donné aux filles, équivalent de Catherine), pour le français, Angelina, et pour l’anglais américain, girl (‘fille’) et weaksister (‘soeurfaible’). Soulignons à la suite de Stçpniak (1993, 83) que l ’emploi des prénoms féminins n ’est pas rare. L ’explication en est que la fonction des homosexuels passifs, surtout dans le cadre des rapports sexuels, est comparée à celle des femmes. Nous en citerons quelques exemples comme ciota (‘pédé’), dupka (équivalent du diminutif de ‘cul’), kurwa (‘putain’), druciara (dérivé de drut1, équivalent de ‘fil’, qui symbolise le sexe masculin) et pipka (diminutif de pipa, à savoir d ’’organe sexuel féminin’). Il est à remarquer que l ’argot carcéral polonais abonde en substantifs du genre féminin, caractéristiques des pseudonymes donnés aux « parias de prison » (Kaminski 2006,129). En outre, tante et queen (‘reine’) semblent confirmer ce constat pour les deux autres langues. Ensuite, nous pouvons relever un trait sémantique commun au polonais et à l ’anglais américain, celui de douceur. En témoignent dobry (‘bon’), kochany (‘chéri’), sweet boy (‘mignon garçon’) et sweet kid (‘mignon gamin’). D ’ailleurs, ces deux derniers argotismes font preuve d ’un aspect enfantin qui semble se répéter en anglais américain. Il en va de même pour le concept de faiblesse - tel est le cas de weak sister (‘sœur faible’). Il est à noter que les argotiers carcéraux français soulèvent une question de beauté. À titre d ’illustration, il importe de 7 Ce qui s’impose, c’est une association avec l’expression polonaise ciqgnqc druta (littérale­ ment ‘tirer le fil de fer’) qui correspond à l’action de faire le sexe oral (Kaminski 2006, 290).

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mentionner chbeb, dont on connaît d ’autres variantes telles que scheb, schbeb, schebeb, emprunté à l’arabe chbeb, dont le sens est ‘jo li’ (Colin / Mével 2001, 580). Pour résumer, contrairement à la caste privilégiée, la caste inférieure des prisonniers se voit attribuer des appellations à valeur péjorative. Par exemple, en polonais, ceci se manifeste par l’emploi de la négation pour marquer l ’exclusion des détenus d ’une contre-culture. De plus, l ’évaluation péjorative se traduit par des références à la stupidité, à la naïveté, à la crédulité, à l ’infériorité et à l’exclusion. En outre, les argotismes portant sur l ’indicateur évoquent l’indiscrétion, la clandestinité et l ’aspect animalier tandis que ceux décrivant l’homosexuel passif se caractérisent par des traits sémantiques reflétant la douceur, la faiblesse, un aspect féminin et enfantin. Sur le plan formel, nous constatons une abondance de qualificatifs péjoratifs tels que des prénoms féminins (Kaska, Angelina) et des substantifs du genre féminin (tels que ciota, donneuse, tante, girl). En outre, il importe de tenir compte des adjectifs comme kochany, dobry et schbeb. Il est clair que tout en ayant des connotations positives, une fois prononcés en milieu carcéral, ces mots appréciatifs se transforment en injures. Signalons que la même fonction (non démontrée dans la présente étude) est remplie par des terminaisons péjoratives telles que, pour le polonais, -isko (augmentatif -cwelisko), -us, -ik, -qtko, (diminutifs : cwelus, cwelik, cwelqtko), et, pour le français -ard (diminutif : mouchard).

7. L a langue : un outil puissant Tenant compte des résultats de la présente étude comparative, il est clair qu’un vocabulaire spécifique en tant qu’élément propre à l ’argot carcéral reflète, entre autres, la hiérarchie sociale des prisonniers (Krolikowska 1975, 56). Cette hypothèse est soutenue par Geremek (1980, 32) selon qui les prisonniers se servent de l ’argot pour façonner leur propre vision sociale du monde. Cette pensée semble être confirmée par Bozyczko 1972, cité par Waligora (1974, 50), selon qui les liens unissant les membres de la contre-culture carcérale se manifestent surtout à travers la langue. Ainsi, l ’argot carcéral peut être considéré comme un système sociogène, à savoir une force créatrice des relations sociales. L ’explication en est fournie parKolodziejek (2005, 53) : Struktura spoleczna wspôlnoty zbudowana jest na zwyczajach jçzykowych. Jçzyk odzwierciedla caly system hierarchii spolecznej, na poziomiejçzyka nastçpuje podzial na ludzi i nie-ludzi czyli frajerow. [La structure sociale de la communauté s’appuie sur des coutumes linguistiques. La langue reflète tout un système de hiérarchie sociale et donne lieu à la division en ludzie faisant partie de la caste supérieure, et nie-ludzie, à savoir frajerzy, constituant la caste inférieure.]

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Il en découle que la structure sociale de la communauté carcérale se construit sur la base des habitudes langagières. C’est au niveau de la langue que se fait la division en deux camps rivaux de prisonniers. C’est ainsi que la langue peut être considérée comme un outil puissant qui, à la fois, représente et façonne la hiérarchie sociale, quel que soit le pays, la Pologne, la France ou les États-Unis.

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Joanna Siecinska Chaire de Philologie Romane Université de Eôdz ul. Sienkiewicza 21, 90-114 Eôdz, Pologne Faculté des Sciences Humaines et Sociales Université Paris Descartes 45, rue des Saints-Pères, 75270 Paris, cedex 06, France Mél : [email protected]

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T a t ia n a R e t in s k a y a

A n a l y s e p o l y v a l e n t e d e l ’a r g o t DES AGRICULTEURS FRANÇAIS

Résumé Cet article se propose de présenter un modèle de description d ’un corpus du parler argotique des représentants d’un groupe professionnel comprenant plusieurs éléments qui caractérisent la quantite du fonds argotique, les mécanismes de formation des lexèmes spécifiques, les catégories lexico-sémantiques et les particularités des dénominations tropologiques. L’algorithme désigné a été utilisé pour décrire l’argot des agriculteurs français dont le corpus contient plus de 1300 unités argotiques. Le fichier argotographique se compose d ’argotismes enregistrés dans les ouvrages lexicographiques et relevés au cours d ’enquêtes sur le terrain. La méthode de l’analyse proposée permet de révéler les traits spécifiques de la périphérie lexicale du langage et jette les bases pour effectuer une étude comparative des argots des groupes professionnels et de ceux de divers groupes sociaux.

1. Introduction L ’analyse polyvalente d ’un corpus d ’argot de métier peut se composer de cinq constantes : 1) quantité de lexèmes argotiques ; 2) procédés de création ; 3) dominantes sémantiques ; 4) centres d ’attraction synonymique ; 5) éléments de l’espace tropologique. Il est à noter que ce modèle est fondé sur celui d ’Éda Beregovskaya (2004) qui tient compte de la nécessité de description du vocabulaire argotique basée sur ces différents paramètres. En utilisant l ’algorithme de l ’analyse du vocabulaire non standard d ’un groupe professionnel, nous présentons les résultats de l’examen de l ’argot des agriculteurs français. Il est à mentionner que suivant cette méthode sûre nous avons déjà décrit l’argot des mineurs, des journalistes, des musiciens, des imprimeurs ainsi que celui des vignerons champenois. 2. Algorithme de l’analyse de l’argot de m étier 2.1. Q uantité de lexèmes argotiques Les paramètres méthodologiques du recueil des éléments non conventionnels appartenant aux représentants du groupe désigné ont été exposés lors des deux derniers colloques internationaux d ’argotologie. Tous les mots de connivence ont

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été enregistrés au cours de sept enquêtes linguistiques effectuées à partir de 2008, la dernière étude sur le terrain datant de janvier-février 2012. Il est à ajouter que nous avons complété ces enquêtes sur les pratiques argotiques par des interrogations à distance, grâce à la coopération avec les participants du forum web A.C.E. (Agriculture - Convivialité - Environnement / http://agriconvivial.forumactif.com/forum.htm). En novembre 2011, je suis ainsi passée dans la catégorie « brain » [brein] (‘cerveau’ / anglais) ou « mauves » (par cette couleur sont marqués les forumeurs actifs) dont les représentants ont accès aux rubriques complémentaires. Parmi celles-ci, on peut notamment citer « Bistrot des anciens », « Corridor des messes basses », « Derrière la sacristie », « Échanges techniques », « Toptechnika ». Le 8 novembre 2011, les administrateurs du forum ont lancé un appel pour créer un dictionnaire des acéistes. Cette partie utilisée par les habitués de l ’A.C.E. continue à se compléter. Pendant la rencontre des membres du forum qui a eu lieu le 14 janvier 2012 à Arzilières (Marne), je me suis entretenue avec les administrateurs du forum sur le projet de création du Dictionnaire de l ’argot des agriculteurs français. Une des sources pour réaliser cet ouvrage argotographique serait le glossaire composé par les fermiers enregistrés sur le forum. Le fichier argotographique dont une partie considérable est formée à l’aide des méthodes traditionnelles et récentes de collecte des argotismes contient plus de 1300 unités. L ’examen des publications argotographiques (Alliot 2009, Chaudieu 1951, Depecker 1995, Merle 2007, Perret 2002, Professeur Anatra 2008) et l ’étude sur le terrain des pratiques langagières montrent que l ’argot des agriculteurs français se rapporte à la catégorie des « “grands” argots ». Un des facteurs clefs qui influence la quantité de lexèmes argotiques est celui du mode de transmission du métier. La plupart des informateurs héritent en effet de génération en génération du travail d ’agriculteur. Décrivons le portrait d ’un représentant typique de la profession désignée : Philippe Demarly (59 ans) est un exploitant agricole picard de quatrième génération. Il a grandi dans la ferme de ses parents à Saint-Gobert (Aisne). À partir de 1850, ces agriculteurs se sont spécialisés dans la culture de céréales et d ’oléagineux. Ph. Demarly continue d ’exercer le métier de ses ancêtres. Il entretient des contacts permanents avec les agriculteurs qui travaillent dans les communes voisines et est un utilisateur actif du forum A.C.E. (il a posté plus de 5 000 messages). À plusieurs reprises, ses messages ont servi de source d ’enrichissement pour notre fichier argotographique. L ’étude de ceux-ci est une forme originale d ’observations en situation que je propose d ’appeler « observations en situation à distance » ou bien « insertion à distance en milieu langagier des argotiers ». Le représentant du groupe professionnel relevé a participé activement à l ’expérimentation linguistique organisée à l ’aide des diverses méthodes telles qu’« entretiens », « questionnaires » et « d ’initié à initié ».

Analyse polyvalente de l ’argot des agriculteurs français

2.2. Procédés de création

L ’argot du groupe étudié a recours à 19 procédés de construction (figure 1).

Figure 1 : Les procédés de form ation de l’argot des agriculteurs français

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2.2.1. Procédés spécifiques ( 1 ) mots-valises : capluietaliste ‹ pluie + capitaliste « agriculteur demeurant dans un département dont le climat est très humide avec beaucoup de jours de pluie », casseille ‹ cassis + groseille « fruit obtenu à partir d ’une greffe de cassissier et de groseillier », cupo ‹ culture potagère, foupoudav ‹ foutu pourri d ’avance « procédé incertain aléatoire », bizACEtage « brimades à un forumeur A.C.E. à titre d ’initiation » ‹ bizutage / argot scolaire + A.C.E.) ; (2) calembour : Douze manches en vitesse ! ‹ Doucement, en vitesse !, un nain posteur ‹ un imposteur « forumeur A.C.E. qui a posté une petite quantité de messages » ; (3) substitution synonymique : aveugle - sans yeux - fermé « fromage à pâte cuite sans trous » ; (4) abréviation ironique : P.P.N. [Passera Pas la Nuit] « animal condamné », T.M.C.E. [Très Mauvais Comme Engrais] ‹ T.M.C.E. [Technique Minérale Culture et Élevage], S.A.F.E.R. [Société d ’Aménagement Foncier et d ’Établissement Rural] › Saloperie A Foutre En Ruine ; (5) absence d ’antécédent lexical : marquez-les (marque-le, marquez-le) expression par laquelle le vendeur conclut un accord avec l ’acheteur qui alors, appose sa marque sur les animaux ; (6) énantiosémie : C ’est du bon boulot ! se dit d ’un travail insatisfaisant (en forme de boutade), Tout est formidable au pays d ’A lice se dit d ’une firme qui n ’admet pas que l ’on puisse la critiquer ; (7) codage : berbis ‹ brebis « brebis ou mouton de piètre qualité » / métathèse, larisse ‹ rassie (pour la viande) / loucherbem. 2.2.2. Procédés non spécifiques (1) modification de l ’interprétation des unités du français standard : bérézina « champs de grandes cultures surgelées », chevreuil « tracteur de la marque John Deere », grenouille « moissonneuse-batteuse de la marque Deutz-Fahr », kangourou « trémie à grains de moissonneuse-batteuse », neige de coucou « neige d ’avril qui tombe au moment où chante le coucou », pastèque « moissonneusebatteuse de la marque Fendt » ; (2) suffixation parasitaire : paillot ‹ paille, sécos ‹ sec ; (3) troncation : arbo ‹ arboriculteur, compo ‹ compost, coti ‹ cotisation, paratube ‹ paratuberculose, pépi ‹ pépiniériste, spécialis ‹ specialiste, stabu ‹ stabulation ; (4) réduplication : biobio « fermier bio », glouglou « dinde », pleupleu « pivert » ; (5) composition de racines : pousse-binette (tire-binette) « agriculteur sans ambition, qui assure les travaux subalternes », silo-taupe « ensilage » ;

Analyse polyvalente de l ’argot des agriculteurs français

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(6) holophrase : bulletindevotemania « participant habitué des campagnes électorales », portomartinivendangestardives « boisson alcoolisée de mauvaise qualité » ; (7) tournures rimées : Les agriculteurs sont des bosseurs qui ne comptent pas leurs heures ! Si j ’avais un doryphore, il m ’en resterait encore et la couleur des repousses se fondrait avec le décor ! Labeur, sueur, pas d ’heures ! ; (8) dérivation : boudin « sac de grande longueur pouvant mesurer plusieurs dizaines de mètres pour conserver des céréales » - boudiner « mettre des céréales dans un sac de grande longueur », chacal « tracteur Fendt » - chacaliser « convaincre que Fendt est la meilleure marque de tracteur » ; (9) conversion : lisse « fromage blanc battu », ouvert « fromage troué », sèche « perte de poids, par évaporation de l ’eau contenue dans les viandes », verte « viande en voie de putréfaction, qui se colore de reflets verdâtres » ; (10) changement de construction synonymique : couvrir « poser des paillassons sur les terrains qui ont été préparés avec le terreau et le fumier pour protéger ces derniers de la chaleur ou du froid », ça gonfle se dit lorsque les cadres des ruches se remplissent de miel ; (11) déformations phonétiques : beurler (burler) ‹ beugler, util ‹ outil, fan ‹ foin, moissonneux ‹ moissonneuse-batteuse, partrix ‹ perdrix. Une des principales sources de formation de l ’argot étudié sont les emprunts à l ’argot traditionnel et à l ’argot commun. On peut ainsi relever des argotismes qui ont sauvegardé leur orthographe et signification : cul terreux « paysan », faux cul « hypocrite », flotte « pluie », frometon « fromage », nickel « parfait », pétochard « poltron », roro « euro », ta f « travail » ; d ’autres ont subi des transformations sémantiques comme des extensions ou des restrictions de sens : barbaque « mauvaise viande » / argot trad. : « viande », chtouille « maladie parasitaire des plantes » / argot trad. : « maladie vénérienne », crevard« très jeune veau de qualité médiocre » / argot trad. : « moribond », « homme de faible santé ». Notre base de données contient des mots de connivence empruntés aux français régionaux : avant-baloce « individu irréfléchi, qui agit sans envisager les conséquences de ses actes » (« niais ») / parler des Ardennes, fourrière « extrémité de son champ ou du champ voisin sur laquelle on fait demi-tour lorsqu’on laboure » / parler champenois, guerlette « brebis » / picard, mojette « haricot blanc » / parler aquitain, neuquet « petit homme insignifiant » / parler des Ardennes, rommel « betteraves fourragères » / français régional de Lorraine. Il est à ajouter que les principaux mécanismes de création lexicale sont la modification de l ’interprétation des unités du français standard (la métaphore, la métonymie, l ’antonomase et d ’autres figures) et la troncation. On peut les désigner comme « procédés de haute productivité ». La substitution synonymique est considérée comme un mécanisme productif. Cinq modèles de formation tels que dérivation, suffixation parasitaire, déformations phonétiques, abréviation ironique et composition de racines appartiennent à la catégorie « procédés de

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faible productivité ». Les autres mécanismes relevés correspondent à la catégorie « procédés sporadiques ». L ’échelle de productivité formative ci-dessous (figure 2) représente le degré de la productivité des procédés de formation du fonds lexical de l ’argot des agriculteurs français. Les mots de connivence qui résultent de la combinaison de procédés de création lexicale constituent 2,9% du nombre total des unités argotiques. Citons les procédés qui se combinent fréquemment : (1) boumian « épouvantail » ‹ bohémien / métaphore + déformation phonétique ; (2) couillard « mouton mâle non châtré » ‹ couille « testicule » + -ard / emprunt au vieil argot + dérivation ; (3) keutche « rien du tout » ‹ que tchi « rien du tout » / emprunt à l’argot commun + apocope ; (4) patouille-bidouille « traitement des céréales contenant une petite quantité de liquide » (de participant de l’A.C.E. PatogaZ et bidou, inventeur de solution pour traiter des céréales) / composition de racines + suffixation parasitaire ; (5) wikileaks « neige » (il est facile de découvrir le gibier sur les champs couverts de neige) ‹ WikiLeaks « association dont le site web publie des documents et des analyses politiques et sociétales » / emprunt à une langue étrangère + métonymie. Pour montrer la contribution de chaque procédé à la création du corpus étudié, nous avons élaboré l’échelle de productivité formative de l ’argot des agriculteurs français. 2.3. Dominantes sémantiques Les macro-champs sémantiques représentent plus de 70% de vocables (933 unités argotiques / 71,4%). Parmi ces dominantes sémantiques, on peut citer « Homme », « Qualités professionnelles », « Étapes du processus de production », « Cultures des céréales et des oléagineux », « Qualité de la production », « Machines agricoles et matériels de récolte », « Attitude envers les événements politiques et la politique agricole », « Rites agricoles ». Le haut degré et le degré moyen de l ’attractivité argotique1 des rubriques thématiques du forum A.C.E. qui représentent les mêmes concepts confirment la portée des dominantes sémantiques désignées.

1 Sur la notion de « degré de l’attractivité argotique » v. Retinskaya (2011, 108-109).

Analyse polyvalente de l ’argot des agriculteurs français

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Figure 2 : Échelle de productivité form ative de l’argot des agriculteurs français

Représentons la composition des micro-champs de deux dominantes sémantiques. Le macro-champ sémantique « Cultures des céréales et des oléagineux » se compose de sept micro-champs :

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nom du micro-champ sémantique

nombre d ’unités argotiques

procédés agrotechniques

51 (27,7%)

état sanitaire des cultures

36 (19,6%)

récoltes

31(16,8%)

variétés des cultures céréalières, légumineuses et oléagineuses

25 (13,6%)

rotation des cultures

16 (8,7%)

semailles

15 (8,2%)

stockages divers

10 (5,4%)

Figure 3 : La dom inante sém antique « C ultures des céréales et des oléagineux »

La composition du champ sémantique « Attitude envers les événements politiques et la politique agricole » (figure 4) permet de distinguer une caractéristique de l ’agriculteur français : celle d ’avoir une citoyenneté active. Cette dominante comprend quatre micro-champs sémantiques. nom du micro-champ sémantique

nombre d ’unités argotiques

attitude envers la politique agricole de l’État

87 (50,3%)

participation aux élections

37(21,4% )

rapports avec les dirigeants des coopératives

28 (16,2%)

participation aux grèves

21 (12,1%)

Figure 4 : La dom inante sém antique « A ttitude envers les événem ents politiques et la politique agricole »

Les unités argotiques qui forment les dominantes sémantiques décrites font dans la plupart des cas provision d ’émotion ; le sujet et l’objet de nomination prennent des significations avec une connotation positive ou bien négative. 2.4. Centres d ’attraction synonymique Presque un tiers du fonds lexical analysé est marqué par des relations de synonymie (figure 5). La description des synonymes permet de mettre en évidence la structure et la longueur du rang synonymique. Ce sont des paires synonymiques qui prédominent dans l ’argot analysé : bite de nègre - rêve de vierge « radis noir », bestiau - joujou « tracteur », demoiselle - tam-tam « attendrisseur de bifteck »,

Analyse polyvalente de l ’argot des agriculteurs français

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faire filer - faire passer « se débarrasser d ’une marchandise de mauvaise qualité », pampine - saucisse « vache maigre », tunnel - chapelle « serre basse et arrondie ». Les rangs synonymiques se divisent en rangs de longueur moyenne comprenant de trois à cinq argotismes (comédien - judas - traître « mouton qui entraîne les autres, du marché à l ’abattoir », couteau à désosser le boudin - graine de salade de fruit - huile de coude - pierre à affûter les allonges « objet imaginaire que le jeune apprenti est chargé d ’aller chercher, par plaisanterie », démarier - dépeupler - dépresser « éclairsir les semis en arrachant certains plants semés trop serrés », zouzounes - zouilles - berkas - fèdes « moutons ») et en rangs de grande longueur se composant de plus de cinq argotismes (agneau - arpète asticot - attrape-science - bouchaillon - gosse « apprenti du boucher »). type d’unification synonymique

nombre d ’unités argotiques

paires synonymiques

202 (55,2%)

rangs synonymiques de longueur moyenne

90 (24,6%)

rangs synonymiques de grande longueur

74 (20,2%)

Figure 5 : Les relations synonymiques

2.5. Éléments de l’espace tropologique L ’espace tropologique incorpore les éléments traditionnels pour les argots de métier : (1) tropes composés d ’un seul mot : belle-mère « scie pour les os », cacahuètes « féveroles », fer « soc », nouille « tracteur de la marque New Holland », turque « brebis qui ne fait pas d ’agneaux » ; (2) périphrases-énigmes : boire la tasse « inhaler accidentellement du liquide amniotique lors du vêlage » (pour un veau), crâne de belle-mère « tronc d ’arbre coupé à dix centimètres environ du sol alors qu’il est encore enraciné », cul devant « présentation d ’un veau par son siège lors du vêlage », essoreuse communiste « moissonneuse-batteuse de la marque CASE », faire une chandelle « laisser une bande d ’herbe très étroite et plus ou moins longue non coupée par étourderie lors de la fauche d ’une prairie », homme de corvée « ouvrier saisonnier », oreille de cochon « demi-cercle métallique amovible de forme concave fixé sur un outil agricole porté à l’arrière d ’un tracteur », vieux nourri « animal dont l ’engraissement est à point depuis longtemps, et donc trop gras » ; (3) textes monophrastiques humoristiques : Le ciel est sale « Le temps est couvert, nuageux », Le haricot doit voir partir le jardinier « Des haricots qu’on vient de semer doivent être à peine recouverts de terre », La reine marche avec

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une canne « La reine des abeilles est déficiente, mauvaise pondeuse, car trop vieille ou trop jeune », On va voir le pays du sourire « Voir apparaître des fissures dans un boyau de saucisson lors de son embossage (signe souvent que le boyau va craquer) ». Le tableau ci-dessous montre la proportion des éléments de l ’espace tropologique : éléments de l’espace tropologique

nombre d ’unités argotiques

tropes composés d ’un seul mot

152 (33,9%)

périphrases-énigmes

218 (48,7%)

textes monophrastiques humoristiques

78 (17,4%)

Figure 6 : Les éléments de l’espace tropologique

Les constituants essentiels de l ’espace tropologique sont des tropes composés d ’un seul mot et des périphrases-énigmes. En même temps, les textes monophrastiques humoristiques occupent une place considérable dans le vocabulaire argotique du groupe professionnel étudié.

3. Conclusion L ’analyse polyvalente montre que l’argot des agriculteurs français répond en outre à quatre fonctions fondamentales : identitaire, ludique, émotive et cryptique. Il est à souligner que les approches méthodologiques pour la caractéristique complexe d ’un fonds lexical non conventionnel permettent de relever des traits particuliers des périphéries de la langue et de poser les fondements pour l’étude comparative de divers parlers de métiers et ceux de groupes sociaux. La stratégie de description systémique proposée favorise une appréciation objective du continuum lexical spécifique. L ’analyse du corpus confirme que l ’argot de métier est un ensemble en évolution constante d ’unités non conventionnelles qui sont reconnues et utilisées par un groupe professionnel dans le but de jouer avec la langue, manifestant par là même indépendance verbale, créativité linguistique et appropriation de l ’univers référentiel.

Analyse polyvalente de l ’argot des agriculteurs français

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Bibliographie Alliot, David (2009): Larlépem-vous louchébem ? L ’argot des bouchers. Paris: Horay Bastian, Sabine / Goudaillier, Jean-Pierre (éds.) (2011): Registres de langue et argot(s) - lieux d ’émergence, vecteurs de diffusion. München: Martin Meidenbauer Beregovskaya, Éda (2004): Pjatiaspektnij analiz professionalnikh argo (na materiale argo frantczuzskikh avto- i motogonscikov) [Analyse à cinq constituants des argots de métier (sur l’exemple de l’argot des pilotes auto-moto)]. Dans: Gratchev, 205-209 Chaudieu, Georges (1951): Le langage des bouchers. Paris: Peyronnet Depecker, Loïc (1995): Dictionnaire du français des métiers. Adorables jargons. Paris: Seuil Gratchev, Mikhaïl (éd.) (2004): Socialnie varianty jazika - III [Variantes sociales de la langue -III]. Niznij Novgorod: Nizegorodskij gosudarstvennij lingvisticeskij universitet [Nijni Novgorod: Éditions de l’Université Linguistique d ’État de Nijni Novgorod] Merle, Pierre (2007): Nouveau dictionnaire de la langue verte. Le français argotique et fam ilier au XXIe siècle. Paris: Denoël Perret, Pierre (2002): Le parler des métiers. Dictionnaire thématique alphabétique. Paris: Robert Laffont Professeur Anatra (2008): Une langue bien aiguisée, le louchébem. Dans: Le Canard Enchaîné, n° 4538, 27 août, 5 Retinskaya, Tatiana (2011): Forum web : un instrument d ’étude pour les argots de métiers. Dans: Bastian / Goudaillier, 107-118

Tatiana Retinskaya Université d’État d’Orel (Russie) 95, rue Komsomolskaya 302026 Orel Mél : [email protected]

E v a -M a r ia R u p p r e c h t e r

U n e x e m p l e d ’u t i l i s a t i o n d ’u n j a r g o t . L e p o s it i o n n e m e n t d u d é g u s t a t e u r d e STRATÉGIES LEXICALES ET DISCURSIVES1

v in à t r a v e r s l e s

Résumé Cet article présente une étude sur des dégustations de vin entre un expert et un public d’amateurs et qui sont par conséquent déterminées par un décalage de savoir et de savoir-faire. À travers les discours de quatre dégustateurs, deux francophones et deux germanophones, ce travail veut montrer les stratégies linguistiques et la marge de manœuvre du dégustateur pour s’approcher de son public ou à l’inverse pour maintenir la distance établie. L ’analyse linguistique porte sur la réalisation du genre discursif de la dégustation de vin, sur l ’emploi des pronoms et des marqueurs d’intensité qui font comprendre l ’image que le dégustateur cherche à transmettre de son métier, ainsi que sur l’usage argotique du lexique de spécialité. Les choix lexicaux entre langue commune et langue de spécialité du vin sont au cœur de cette étude : ils sont analysés de manière contrastive dans les discours et sont interprétés en vue de leurs fonctions langagières initiales que sont les fonctions identitaire et cryptique.

1. Introduction et hypothèses de départ Une dégustation de vin peut prendre des formes différentes selon ses participants, leur degré d ’expertise, leurs besoins et leurs objectifs. En effet, une telle dégustation dépasse souvent la simple analyse sensorielle et d ’autres finalités s’y ajoutent, par exemple expliquer le savoir-faire d ’une dégustation à des novices, transmettre des informations sur la production du vin, présenter l ’institution où se déroule la dégustation, sans oublier les objectifs commerciaux. Dans cette étude, nous nous intéressons à analyser comment un dégustateur-viticulteur, face à un public d ’amateurs, atteint ses objectifs au moyen de son discours. Un tel dégustateur s’adresse en même temps à des non-spécialistes qui sont curieux de découvrir le domaine de la production du vin, à des consommateurs de vin qui veulent apprendre comment analyser et juger un vin, et à des clients potentiels qu’il faut convaincre de la qualité des vins dégustés. Un positionnement valorisant

1 Cet article repose sur le mémoire de master Rupprechter 2012. Il sera publié également dans : Gautier, Laurent / Lavric, Eva (éds.) (à paraître) : Unité et diversité dans le discours sur le vin en Europe, Frankfurt/M. et al.: Peter Lang.

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Eva-Maria Rupprechter

du statut d ’expert du dégustateur-viticulteur à travers le discours l ’aide ainsi à atteindre ses objectifs et se transmet de plus aux produits dégustés dont il est le producteur ou qu’il présente au nom d ’une institution. Nous mettons donc ici l ’accent sur la construction discursive de l ’identité professionnelle du dégustateur, ce qui peut être analysé en répondant à des questions du type : Comment se positionne-t-il comme expert ? Recourt-il au lexique de spécialité du vin ? Laisse-t-il suffisamment de place au lexique descriptif commun ou à des paraphrases et à des explications ? S’assure-t-il de la compréhension de son public ? Il s’agira de vérifier l ’hypothèse selon laquelle le viticulteur oscille entre deux extrêmes pendant une telle dégustation : d ’un côté, il essaie de se faire comprendre et de transmettre des informations à son public si bien qu’il s’adapte à lui au niveau langagier ; de l ’autre, il fait exprès de recourir au lexique de spécialité pour se présenter comme expert et voiler d ’une certaine manière la signification du contenu ; ceci pour que le domaine du vin soit saisi comme un terrain d ’exception auquel le public a le privilège d ’être initié à travers la dégustation. Utiliser un parler d ’une manière cryptique nous amène à le rapprocher ou au moins à le comparer à des argots. À côté de l ’analyse de marques discursives, l ’accent de l ’analyse sera donc mis sur le lexique de spécialité employé d ’une telle manière argotique.2

2. Au croisement du jargon et de l’argot L ’acception la plus courante en linguistique est de comprendre l ’argot comme un « parler de communautés restreintes utilisé à des fins cryptiques » (FrançoisGeiger 1968b, 27). C’est donc la fonction cryptique qui caractérise l ’argot et le délimite du jargon. Contrairement au jargon, l’argot ne se limite pas au lexique professionnel, mais vise aussi à coder le vocabulaire courant (cf. François-Geiger 1968b, 26-27). Le jargon, lui, sert avant tout de parler technique et se caractérise donc par son vocabulaire, dicté par la spécialité concernée. Contrairement à l ’argot, les locuteurs des jargons ne visent pas le cryptage mais un échange linguistique précis et efficace dans ces domaines de spécialité. François-Geiger cite entre autres les exemples des jargons des linguistes et des informaticiens (cf. François-Geiger 1988b, 92). Le cryptage n ’est donc pas produit volontairement mais résulte uniquement du fait que les personnes extérieures à un domaine de spécialité ne sont pas familiarisées avec les contenus et l ’usage langagier spécialisés, de sorte que celui-ci leur paraît cryptique ; les usagers des jargons, eux, ne visent pas spécialement un codage de leur parler :

2 Parmi les publications qui traitent du discours de la dégustation, il convient de citer David 1997, Morange 2009, Abdi/Chollet/Valentin 2003 et Baldy Moulinier 2003.

Le positionnement du dégustateur de vin à travers les stratégies discursives

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[l]es jargons n ’utilisent pas précisément des termes secrets, tout au plus savants, non usuels et, seulement à ce titre, étrangers. Le but premier de ces jargons est de parler en spécialistes ; non de tromper. (Becker-Ho 1994, 40)

Bien entendu, d ’autres fonctions se greffent sur les fonctions premières de l ’argot comme du jargon : une fonction ludique qui consiste à traiter la langue de manière individuelle et créative et une fonction identitaire, ce que Guiraud appelle « signum social » (Guiraud 1973, 6) qui consiste à exprimer l ’appartenance à un groupe social et la connivence entre ses membres. Pour délimiter argot et jargon, nous pouvons résumer que les facteurs décisifs sont le caractère cryptique pour le premier et le caractère technique pour le second. Sourdot délimite les deux termes de la même manière. Pourtant, il attire l ’attention sur le fait que des fonctions qui paraissent secondaires peuvent devenir centrales dans certaines situations de communication (cf. Sourdot 1991, 20). Ainsi, il est tout à fait possible qu’un argot ait en principe une visée cryptique, mais que dans un contexte donné ce soit la communication technique et spécialisée entre deux professionnels qui est plus importante. Dans le même ordre d ’idées, même un jargon qui n ’a pas de visée cryptique - selon nos définitions peut être utilisé d ’une manière argotique, c ’est-à-dire avec des effets de parler secret. En général, Sourdot voit la difficulté de bien dégager la fonction initiale et centrale du parler d ’un groupe social. Il donne les exemples de l ’argot des étudiants et du jargon des pêcheurs et il questionne leur classement différent, l ’un comme argot et l’autre comme jargon, bien qu’il ne soit pas évident que les étudiants visent vraiment plus le cryptage que les pêcheurs et que le vocabulaire spécialisé des pêcheurs remplisse une fonction technique plus importante que celui des étudiants (cf. Sourdot 1991, 23). Sourdot essaie donc de nous montrer que nous pouvons bien délimiter les termes argot et jargon dans la théorie, mais que leurs fonctions langagières se chevauchent fortement dans la pratique. Pour rendre compte de ce fait, Sourdot introduit le terme de jargot qui peut être défini comme l ’emploi d ’un argot ou d ’un jargon où la fonction initiale du parler cède sa place à une autre fonction dans une situation donnée. Sourdot explique l ’emploi du jargon comme jargot de la manière suivante : [e]mployer un jargon en présence d ’un tiers non spécialiste [...] revient à rendre le message incompréhensible. En faisant du jargon [...] un outil d ’exclusion, on s’en sert comme d’un argot. (Sourdot 1991, 23)

De même, l’utilisation d ’un argot en l ’absence de non-initiés ne remplit plus une fonction cryptique, mais la fonction économique de parler en langue de spécialité, ce qui revient donc à se servir d ’unjargon (cf. Sourdot 1991, 23). Sourdot rappelle que les parlers gardent pourtant leurs caractères initiaux ; recourir à un jargon comme on le ferait d ’un argot n ’en fait pas un argot. L ’auteur le compare à l ’usage des langues étrangères, qui peuvent être utilisées comme moyen d ’exclusion en

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Eva-Maria Rupprechter

présence des personnes qui ne les parlent pas (cf. Sourdot 1991, 23). Cela n ’en fait pas pour autant des argots : elles sont simplement utilisées comme telles dans un contexte de communication spécifique. Ces idées de Sourdot autour du concept de jargot sont très utiles dans l ’analyse de notre corpus discursif. Rappelons que nous partons aussi de l ’hypothèse que le viticulteur applique sa langue de spécialité (son jargon) de manière à délibérément chiffrer son discours dans le but de se présenter comme expert.

3. Application au corpus 3.1. M éthode d ’analyse Nous nous inscrivons dans le cadre de l ’analyse des interactions et plus spécifiquement dans celui de la communication entre experts et amateurs. Le décalage de savoir et de savoir-faire entre spécialistes et non-spécialistes d ’un domaine crée une certaine distance entre les participants à la situation ; nous analyserons ce que les dégustateurs (nommés A, B, C et D) font de ce décalage et quelle est leur marge de manœuvre pour se rapprocher de leurpublic ou à l ’inverse pour maintenir la distance établie. L ’application au corpus se divisera en trois parties principales. Dans un premier temps, nous analyserons comment le viticulteur réalise le genre discursif de la dégustation de vin. Nous constaterons que le viticulteur-dégustateur ne se limite pas à l’analyse sensorielle du vin mais qu’il profite de la situation avec des clients potentiels pour intégrer d ’autres contenus qui l ’aident à atteindre ses objectifs. Ensuite, nous nous intéresserons à l ’usage syntaxique et lexical des dégustateurs. Nous nous pencherons d ’abord sur le choix des personnes et des prédicats de l’énonciation, qui sont des indices pour le positionnement du dégustateur dans son discours. Ensuite, nous analyserons l ’emploi des marqueurs d ’intensité, qui prennent une place importante dans les discours sur le vin. Finalement, nous nous concentrerons sur l ’emploi du lexique de spécialité qui est le niveau linguistique où peut s’effectuer un cryptage. L ’analyse de l ’usage lexical qui se fait de manière argotique, complétée par l ’analyse des stratégies discursives, nous permettra de répondre à la question de savoir quels sont les objectifs communicatifs que poursuit le dégustateur et s’il est capable de les réaliser.

Le positionnement du dégustateur de vin à travers les stratégies discursives

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3.2. Résultats 3.2.1. Réalisation du genre discursif Dans l ’organisation des quatre discours, nous pouvons constater que la véritable dégustation joue souvent un rôle secondaire. La profession principale des locuteurs n ’est pas d ’être dégustateur ni de faire des discours sur le vin mais d ’être producteur de vin et en plus enseignant dans les cas de A, B et D ; leurs dégustations sont par conséquent fortement influencées par leur activités et réflexions professionnelles de tous les jours. Le contenu du discours est marqué par cette identité professionnelle et même utilisé en vue d ’une valorisation de celle-ci. Nous pouvons constater que les dégustateurs quittent constamment l ’analyse du vin pour faire des développements sur le contexte général du domaine du vin (les développements sont soulignés dans l’exemple ci-dessous) : 1)

Dégustateur A (francophone) : 1 donc c ’est un vin de 2001, (.) qui est une année: asse::z froide, assez 2 difficile à vinifier, on avait beaucoup d ’acidité, (..) donc avec dix ans, 3 le vin il commence à être bon à: à déguster, et l ’acidité s ’est estompée, 4 on a des vins un peu plus ronds, et pui: :s (.) la couleur aussi a commencé à 5 évoluer évoluer, hein "P elle est légèremen.t orange brune, hein "P par 6 rapport aux rouges q u ’on avait du départ, (.) °voilà °. donc ça c ’est une 7 vendange entière, c ’est-à-dire que les raisins ont été rentrés (.) 8 directement dans les cuves, (.) entiers, fo u lés aux pieds, deux semaines de 9 ferm entation alcoolique, après pressurage, descente en cave en tonneau 10 et le vin est resté dix-huit mois en tonneau, (.) et mis en bouteille.

Dans de tels développements, les quatre dégustateurs de notre corpus • valorisent leur propre identité professionnelle et régionale ; • donnent des explications sur la production du vin, sur le marché du vin, sur la région viticole ; • expliquent le déroulement d ’une dégustation ; • font référence à des autorités de la discipline du vin. Les dégustateurs construisent donc leur statut d ’expert non pas uniquement à travers l’analyse sensorielle du vin, mais aussi à travers leur savoir et leur savoirfaire. Ce statut professionnel valorisant se transmet ensuite aux vins qu’ils produisent (dégustateurs A et C) ou qu’ils présentent au nom d ’une institution (B et D). Soulignons qu’il n ’existe pas dans notre corpus de jugements négatifs sur les vins ; le but principal de notre type de dégustation reste la promotion du vin et de ses producteurs.

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3.2.2. Les personnes de ¡’énonciation Nous avons dégagé tous les sujets des énoncés où sont introduites comme actants des sensations visuelles, olfactives ou gustatives des vins dégustés, ce qui nous donne les résultats suivants selon les dégustateurs :

le vin je vous nous on présentatif autres

A 4 4 1 8 10

B 1 2 1 3 1 -

der Wein (le vin) ich (je) Sie (vous) wir (nous) man (on) autre pronom impersonnel autres

C 8 1 2 1 4 2

D 40 2 11 3 6 20 22

Tableau 1 : Les personnes de l’énonciation

Des pronoms impersonnels occupent une place importante dans les discours, tandis que les pronoms je ou ich ne sont utilisés que faiblement. L ’aspect le plus frappant concerne ensuite le fait que les dégustateurs utilisent surtout le vin et les sensations du vin (ces dernières sont rassemblées sous « autres ») comme sujets des énoncés, par exemple : 2)

Dégustateur A (francophone) : 1 le le Pinot N oir a une couleur rouge (.) pas trop foncée, elle est plutôt rubis 2 ou grenat, (.) et le bord du disque du verre (.) est transparent

Utiliser de tels sujets donne l ’impression qu’il s’agit de faits incontestables et non pas d ’interprétations subjectives et individuelles. 3.2.3. Les prédicats de l’énonciation L ’analyse des prédicats dans l ’analyse du vin nous a montré que les dégustateurs recourent majoritairement aux verbes avoir et être et n ’utilisent en revanche que rarement des verbes renvoyant à la sensorialité (tels que sentir, percevoir) et même pas du tout à la subjectivité (tels que juger, estimer). Les dégustateurs germanophones, surtout le dégustateur D, nous offrent par contre un plus grand éventail de verbes différents. Si nous classons les verbes utilisés eu égard aux trois dichotomies - objectif/subjectif, cognitif/sensoriel, stable/flou - les résultats sont pourtant étonnants vu que nous nous trouvons dans un domaine purement sensoriel : les experts cherchent à donner une image objective de leur profession. Un choix réfléchi des verbes aide à transmettre cette image, ce qui les amène donc à employer les verbes du type objectif :

Le positionnement du dégustateur de vin à travers les stratégies discursives

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• les verbes avoir et être et aussi feststellen (constater) qui expriment des faits incontestables (objectivité) ; • les verbes qui renvoient plus à une (re)connaissance qu’à une perception : feststellen (constater), erinnern an (faire penser à), merken (remarquer/ percevoir). C’est comme si savoir analyser le vin ne consistait pas à exprimer ses perceptions individuelles mais plutôt à recourir à un répertoire de connaissances et d ’expériences ; • les verbes tels que trouver, se cacher, porter en soi qui soulignent la subtilité et la finesse des arômes. Les sensations du vin ne sont pas toujours évidentes ni facilement saisissables et c ’est donc l’expertise et la compétence perceptive du dégustateur qui permettent de trouver et de pouvoir nommer les arômes cachés. L ’emploi des marqueurs d ’intensité remplit d ’ailleurs, comme nous le verrons dans ce qui suit, la même fonction. 3.2.4. Marqueurs de gradation Dans notre corpus, tous les dégustateurs recourent à une quantité massive de marqueurs de gradation pour les descripteurs de vin. En effet, l ’évaluation du vin consiste à décomposer le vin pour en dégager un maximum d ’arômes plus ou moins nets. Les dégustateurs prouvent qu’ils sont capables de saisir des sensations qui ne sont que très difficilement perceptibles et certainement pas analysables d ’une manière aussi détaillée par le public d ’amateurs. Parmi ces marqueurs, nous retrouvons dans les discours des dégustateurs français : plutôt, plus, un peu, un petit peu, plus de, assez, moins de, très, légèrement, des choses comme. 3.2.5. Lexique de spécialité Le corpus interrogé permet de montrer un riche éventail de comportements stylistico-lexicaux dans la description du vin : celui du dégustateur C qui se contente d ’utiliser un vocabulaire commun et évite un lexique trop spécialisé, puis ceux des deux dégustateurs A et B qui recourent au lexique de spécialité mais l ’accompagnent de différentes formes d ’explications, et enfin celui du dégustateur D qui enchaîne les termes de la description du vin sans prendre apparemment en considération la perspective de son public. Résumons les caractéristiques principales des quatre types d ’emplois lexicaux : • La description du vin par C est en général assez réduite et ne montre que peu de termes du domaine qui pourraient être considérés comme difficilement compréhensibles pour le public. En effet, C décrit les sensations du vin principalement par des analogies avec des fruits, des fleurs ou des épices qui sont couramment connus. L ’usage lexical de C nous montre la zone de

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chevauchement entre langue de spécialité du vin et langue courante. En fait, le lexique qu’utilise C pour décrire les sensations du vin fait partie des deux variantes linguistiques ; il profite apparemment du chevauchement des deux systèmes linguistiques pour produire un discours qui soit compréhensible par un public non-spécialiste tout en recourant en même temps à un lexique qui est encore suffisamment précis pour nommer les sensations. Le dégustateur B utilise quant à lui plus de termes techniques (soulignés dans l ’exemple) dont la compréhension n ’est pas toujours assurée. 3)



A met en œuvre différentes stratégies pour s’assurer de la compréhension de son public, par exemple dans sa description de la couleur du vin dégusté : 4)



Dégustateur B (francophone) : 1 donc on est sur des arômes de Pinot N oir normaux, (.) de la côte de Beaune, 2 (..) mais quand même moins expressifs que ce que vous verrez après, moins 3 charmant, moins charmeur, [...] on a quelque chose d'assez puissant, 4 d'assez soutenu, [...] c'est un vin très fém inin. j'a i pas dit un vin de fem m e 5 hein "Pj'a i dit un vin très fém inin. voilà. (..) c 'est des vins chatoyants, tout 6 en ampleur, tout en arômes

Dégustateur A (francophone) : 1 le Pinot Noir a une couleur rouge (.) pas trop foncée, elle est plutôt rubis 2 ou grenat, (.) et le bord du disque du verre (.) est transparent, (.) quand 3 vous regardez sur sur du blanc, le bord du: du liquide, on l'appelle le 4 le disque, est blanc.

A fait précéder l ’introduction des termes rubis et grenat par une description en langue commune. Concernant disque, il explique d ’abord comment on peut le percevoir, il propose ensuite une paraphrase (le bord du liquide) pour recourir finalement à du métalangage (on l'appelle le disque). D produit un discours qui est riche en expressions techniques. Il est sans aucun doute le dégustateur parmi les quatre qui « décompose » le plus le vin et qui l ’analyse le plus finement. Par conséquent, il se sert d ’un lexique qui saisit et exprime la perception détaillée. 5)

Dégustateur D (germanophone) : 1 und insgesamt wirkt der Wein sehr sehr breit, sehr kom plex und sehr et au fin a l le vin apparaît comme très très large, très complexe et très 2 vielschichtig. im Trunk dann, (..) >DA M ERKEN SIE, DER WEIN HAT nuancé. quand vous le goûtez ensuite vous remarquez que le vin a 3 KÖRPER, DER WEIN H AT FÜLLE, DER WEIN IST KORPULENT>. du corps, que le vin a de la plénitude, que le vin est corpulent. 4 also der Wein hat auch Dichte, er hat eine feine Säure, die Säure alors le vin a aussi de la densité, il a une acidité fine, l'acidité 5 unterstreicht die Trinkigkeit, was er hat. aber trotzdem ist es sicherlich nicht souligne le caractère coulant qu'il a mais pourtant ce n'est certainement

Le positionnement du dégustateur de vin à travers les stratégies discursives

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ein schmaler Wein sondern es ist eben sehr sehr breiter dichter Wein, wie pas un vin étroit mais c ‘est un vin très très large et dense comme sehr typisch istfü r den Gewürztraminer c'est très typique du Gewürztraminer

L ’emploi d ’une telle multitude de termes techniques (soulignés dans l’exemple ci-dessus) est certainement naturel pour le dégustateur et la seule forme linguistique qu’il a pour exprimer la complexité sensorielle. Pourtant, même si un amateur peut se faire une idée approximative des significations des termes, une véritable compréhension ne peut certainement pas avoir lieu, surtout parce que D enchaîne les termes techniques sans les paraphraser ni les expliquer.

4. Synthèse et perspectives : les finalités identitaire et cryptique La situation de communication telle que nous la trouvons dans notre corpus est déterminée par un décalage de savoir et de savoir-faire entre les interlocuteurs. Pendant la dégustation, le dégustateur est par définition déchiré entre le besoin de se faire comprendre et le désir de se positionner comme expert en vin. Le choix d ’accorder la priorité plutôt à l ’un ou à l ’autre aspect varie d ’un dégustateur à l ’autre et dépend de plusieurs facteurs : l ’objectif de vendre des produits, la volonté de valoriser son statut d ’expert, la nécessité de donner une bonne image de l ’institution où se déroule la dégustation, l ’idée que se fait le dégustateur des attentes du public. Ces facteurs sont pondérés pour créer ensuite un discours qui soit adapté du mieux possible. Le positionnement identitaire est très marqué chez les quatre dégustateurs, tant pour l ’identité régionale que professionnelle. Étant donné que le marché du vin est organisé en régions viticoles, la mise en avant de l ’appartenance régionale du dégustateur et de ses vins joue en même temps en faveur de l ’identité professionnelle. L ’identité professionnelle, elle, se crée à travers le contenu ainsi qu’à travers les usages langagiers. L ’identité professionnelle doit être comprise dans le sens d ’une appartenance à une communauté professionnelle, qui est en jeu comme nous l ’avons vu à travers l ’analyse de l ’emploi des pronoms. De plus, la création discursive de l ’identité professionnelle n ’est pas pensable sans l ’emploi du lexique de spécialité, qui est bien entendu le moyen langagier le plus évident pour donner l ’image de l ’expertise - son emploi est un désir du dégustateur mais en même temps une attente du public. Les dégustateurs se trouvent donc dans une situation complexe : ils doivent donner une image positive de leur identité personnelle, se faire comprendre et s’adapter à leur public, montrer en même temps leur identité professionnelle - des exigences souvent contradictoires. Tandis que l ’ouverture et les développements sont caractérisés par un rapprochement au public et par un usage langagier commun, c’est dans l ’analyse sensorielle que la distance sociale entre l ’expert et son public ainsi que la mise en

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avant de l ’identité professionnelle de l ’expert peuvent atteindre leurs points culminants. Cette distanciation peut être poussée jusqu’à un niveau où nous pourrions parler d ’une certaine exclusion langagière du public par l ’expert et ainsi du cryptage tel qu’il est mis en œuvre dans les argots. Rappelons que nous ne considérons pourtant pas la langue de la dégustation comme un argot de métier, parce que la fonction cryptique ne fait pas partie inhérente de ce parler ; il faut le définir comme un jargon/une langue de spécialité. Cependant, l ’emploi du lexique de spécialité peut être rapproché ou au moins être comparé au concept d ’argot, à savoir sous la forme d ’un jargot comme nous l ’avons défini plus haut. En effet, les termes du vin sont appliqués par les quatre dégustateurs devant un public qui ne les maîtrise que partiellement, ce qui renforce le décalage de savoir et savoir-faire existant préalablement à la situation et le double d ’un décalage linguistique qui est mis en œuvre dans la situation même. Utiliser un jargon de manière argotique, c’est-à-dire pour exclure des interlocuteurs par un lexique incompréhensible pour eux, correspond à ce qu’on appelle un jargot, qui est exactement ce que nous trouvons dans notre corpus. Cette interprétation est confirmée par nos analyses de la réalisation du genre discursif et de l’emploi syntaxique, bien que le positionnement comme expert s’effectue à des niveaux plus ou moins accentués chez les différents dégustateurs ; le dégustateur C le fait très faiblement, les dégustateurs A et B cherchent une solution intermédiaire entre cryptage et compréhensibilité ; le dégustateur D l ’effectue d ’une manière très marquée que nous pouvons essayer d ’expliquer par des raisons extralinguistiques : il ne fait pas déguster ses propres vins (comme B) et il est en plus le seul à ne pas du tout poursuivre d ’objectifs commerciaux. Le jargot de ces quatre dégustateurs présente pourtant une caractéristique bien spécifique. Une exclusion linguistique s’effectue d ’habitude sous forme d ’interactions secrètes entre au moins deux personnes en présence de tiers. Dans notre cas par contre, cette exclusion se positionne à un autre niveau. Les viticulteurs emploient leur lexique de spécialité bien qu’ils soient probablement les seuls à le comprendre, ce qui vise à leur faire attribuer le statut du seul expert présent dans la situation. Pourtant, il se peut aussi qu’une partie du public maîtrise le lexique de spécialité du vin. Dans ce cas-là, la compréhension devient signe de complicité avec l’expert, qui se manifestera probablement après la dégustation dans la prise de parole de cette partie du public. Le cryptage doit donc être compris ici comme un moyen d ’attribuer des statuts sociaux et de diviser les interlocuteurs en experts et non-experts ; il s’agit d ’une sorte de barrière d ’initiation qu’il faut franchir si l ’on désire faire partie des experts du domaine du vin (ce qui n ’est certainement le cas que pour une faible minorité du public). Le reste du public, lui, se voit attribuer le statut d ’amateur et est exclu du cercle des experts. Les fonctions identitaire et cryptique se complètent donc dans ces situations de communication et occupent une place importante pour les dégustateurs-

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viticulteurs au moment de se présenter à leurs publics comme experts en vin et comme producteurs ou représentants de produits de haute qualité. Dans le cadre de ce travail, nous nous sommes concentrée exclusivement sur le discours des dégustateurs et les fonctions identitaire et cryptique qui y sont en jeu. Pour une suite de cette recherche, un élargissement du corpus qui prendrait en considération les discussions après l ’analyse du vin et les questions posées par le public permettrait d ’approfondir l ’analyse des fonctions langagières dans ces situations de communication. Tandis que le dégustateur détient seul le statut d ’expert dans son monologue, les rôles et les relations interpersonnelles se transforment probablement à la fin de la dégustation, lorsque différents locuteurs prennent la parole. Il se peut que certaines personnes dans le public confirment leur statut d ’amateur, mais il est tout à fait possible aussi que quelques personnes se fassent reconnaître comme experts et cherchent la connivence (linguistique) avec le dégustateur. Analyser la modification des relations interpersonnelles après le discours du dégustateur donnerait certainement des résultats intéressants. Il s’agirait dans une telle étude d ’analyser la tentative de certains participants à la dégustation de corriger le statut d ’amateur qui leur a été attribué et de se rapprocher du dégustateur en se distanciant en même temps du reste du public. Une telle action s’effectue à travers des contenus mais aussi à travers l ’emploi langagier ; la réorganisation des relations personnelles dans la situation de communication reposerait à nouveau sur le fait de se positionner soi-même comme initié au domaine (fonction identitaire) et de chercher la connivence avec l ’expert initial en excluant les autres interlocuteurs (fonction cryptique).

Bibliographie Abdi, Hervé / Chollet, Sylvie / Valentin, Dominique (2003) : Les mots du vin : experts et novices diffèrent-ils quand ils décrivent des vins ?. Dans: Corpus, La distance intertextuelle 2. Disponible sur internet: http://corpus.revues.org/index36.html ; consulté le 10 avril 2012 Baldy Moulinier, Florence (2003): Analyse pragmatique des interactions au cours des dégustations de vins. Thèse de doctorat, Université Lumière Lyon 2. http://theses.univ-lyon2.fr/documents/lyon2/2003/baldy_f/info (06/02/2012) Becker-Ho, Alice (1994) : L ’essence du jargon. Paris : Gallimard David, Sophie (1997) : Représentations sensorielles et marques de la personne : contrastes entre olfaction et audition. Dans : Dubois, 211-242 Dubois, Danièle (éd.) (1997) : Catégorisation et cognition : De la perception au discours. Paris: Kimé Dubois, Danièle (éd.) (2009) : Le sentir et le dire. Concepts et méthodes en psychologie et linguistique cognitives. Paris: L ’Harmattan François-Geiger, Denise (éd.) (1968a) : L ’argoterie. Recueil d ’articles du Centre d ’Argotologie de l’UER de Linguistique, Paris V. Paris: Sorbonnargot François-Geiger, Denise (1968b) : Les argots. Dans: François-Geiger 1968a, 21-50

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François-Geiger Denise (éd.) (1988a) : L ’argoterie. Recueil d ’articles du Centre d ’Argotologie de l’UER de Linguistique, Paris V. Paris: Sorbonnargot François-Geiger Denise (1988b): Les paradoxes des argots. Dans: François-Geiger 1988a, 89­ 104 Guiraud, Pierre (1973) : L ’argot. Paris: PUF Morange, Séverine (2009) : Expert ? Vous avez dit expert ? Dans : Dubois 2009, 137-156 Rupprechter, Eva-Maria (2012) : Un exemple d ’utilisation d ’un jargot. Le positionnement du dégustateur de vin à travers les stratégies lexicales et discursives. Mémoire de Master 2 Recherche, Université Paris Descartes - Université d ’Innsbruck Sourdot, Marc (1991) : Argot, jargon, jargot. Dans : Langue française 90, 13-27

Mag. Eva-Maria Rupprechter, MA Haus 71, A-6252 Breitenbach am Inn Mél : [email protected]

Langage des jeunes, langage « branché »

E fi L a m p r o u / T h ie r r y P e t it p a s

L a l a n g u e d e s je u n e s C h y p r io t e s QUELS PROCÉDÉS NÉOLOGIQUES

g r e c s u r b a in s

p o u r q u e l l e s f o n c t i o n s s y m b o l iq u e s

:

?

A bstract According to socio-linguists, there is an ongoing process o f levelling and koineization in Cypriot Greek. A t the same time, the young urban Greek Cypriots from the major cities of Cyprus, especially from the capital Nicosia, use a specific vocabulary basically in order not to be understood by adults. In this paper, we propose to describe this young urban speech which is often characterized as “slang” due to its exclusive function. W e first explain the linguistic situation in Cyprus. Then, we present our corpus gathered from electronic sources and show the linguistic features o f our data, pointing out that the young speakers tend to create new words by (a) constructing words and idiom chunks with exclusively Cypriot sounds and structures, (b) re-introducing practically obsolete dialectal forms, (c) adapting mainland Greek slang forms (v. Tsiplakou et al. 2006), and (d) borrowing words from English. In our conclusion, we make the assumption that besides its symbolic function o f constructing facets o f a non-adult, non­ mainstream, sub-cultural identity (Tsiplakou à paraître), this young urban vocabulary reveals the conflicts within the Greek Cypriot identity.

1. Introduction Parallèlement à la standardisation du grec chypriote (désormais GC) actuellement en cours dans la partie hellénophone de Chypre, les jeunes Chypriotes grecs des villes, principalement de Nicosie, ont développé un vocabulaire spécifique. Les jeunes Chypriotes disent utiliser ce parler pour jouer entre eux ou pour ne pas être compris par leurs parents et les adultes en général. Pour certains sociolinguistes, au-delà de cette fonction crypto-ludique avouée, le parler des jeunes remplit d ’abord la fonction symbolique de construire une identité non conventionnelle et non-adulte (Tsiplakou à paraître). Et l’existence de cette triple fonction identitaire, cryptique et ludique les amène à comparer cette langue des jeunes à un véritable argot. C’est ce phénomène récent que nous souhaiterions présenter dans cet article. Après une introduction sur la situation linguistique de Chypre, où nous verrons que le dialecte chypriote grec est en situation de diglossie avec le grec

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moderne de Grèce, nous présenterons notre corpus. Nous poursuivrons notre exposé en décrivant les caractéristiques linguistiques de la langue des jeunes, et nous conclurons notre travail en observant que ce parler jeune révèle tout particulièrement les tiraillements auxquels sont soumis les Chypriotes grecs dans leur construction identitaire.

2. Situation linguistique de Chypre Depuis 1974, Chypre est une île divisée en deux entités séparées : dans le Sud, la République de Chypre, hellénophone, et dans le Nord, la République turque de Chypre du Nord (RTCN), turcophone (v. carte ci-dessous) ; quelques villages mixtes, avec une minorité chypriote grecque, subsistent dans la presqu’île de Karpassia ou Kirpa^a. Le phénomène linguistique dont nous parlerons ici concerne uniquement la partie hellénophone de l’île.

1. C hypre (géographie politique)

Les deux langues officielles de la République de Chypre sont le grec et le turc. Toutefois, en raison de la situation politique actuelle, la langue turque n ’a qu’un statut de jure. Dans la réalité, elle doit plutôt être considérée comme une langue étrangère (Karyolemou 2006). Les idiomes qui co-existent donc effectivement dans la partie sud de l’île sont le grec chypriote, le grec standard de Grèce (désormais GSG), mais également l’anglais. Le GC appartient au même groupe que les dialectes grecs des îles du Dodécanèse. Il s’agit par ailleurs du seul dialecte de ce groupe à être encore activement utilisé par environ 750 000 locuteurs, les autres dialectes étant aujourd’hui pratiquement obsolètes. Le GC a longtemps été décrit comme un continuum géographique constitué de dix-huit variétés régionales (Contosopoulos 1969) regroupées sous l’appellation de xorkâtika « (le parler) paysan / campagnard », par opposition à ellinikâ « grec (standard de Grèce) » (Newton 1972). Il faut dire que le GC a depuis toujours entretenu une relation diglossique avec le GSG. Le premier

La langue des jeunes Chypriotes grecs urbains

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représente la variété « basse » (Ferguson 1959), celle qu’on acquiert de manière naturelle à la maison et qu’on utilise en privé ou dans des interactions informelles. Au contraire, le second est considéré comme la variété « haute », apprise à l’école et utilisée dans l ’administration, dans les situations formelles (discours politiques, conférences universitaires, etc.), et dans la plupart des médias, à l ’exception des dessins animés, des articles satiriques et des feuilletons télévisés ou des sitcoms populaires. Parmi les différentes variétés régionales du GC, dont la plupart sont aujourd’hui en voie de disparition, on distingue la variété « métropolitaine » ou « urbaine », parlée dans la plaine de la Messorée et la capitale, Nicosie. Ce « parler de la ville » (Newton 1972, 51) est une variété qui ne permet pas à l’allocutaire de savoir de quelle aire géographique est issu le locuteur. On peut donc la considérer comme « neutre » ou « standard ». Si Newton (1972) estime, sans par ailleurs en apporter la preuve, que ce chypriote urbain existe au moins depuis la fin du 19e siècle, les sociolinguistes s’accordent pour dire que cette variété du GC s’est surtout développée entre les années 50 et les années 70, lorsque Chypre est passée d ’un modèle économique basé sur l’agriculture à un modèle privilégiant le secteur tertiaire, i.e. lorsque les Chypriotes ont quitté la campagne pour aller travailler dans les villes, phénomène qui s’est amplifié avec l ’arrivée massive de réfugiés dans les métropoles du Sud de l ’île à la suite de l ’invasion turque en 1974 (Karyolemou 2005, 11). Des travaux plus récents (v. notamment Tsiplakou et al. 2006) ont montré que Chypre connaît actuellement un processus d ’homogénéisation des variétés régionales. Ce nivellement linguistique, qui se fait au profit du GC urbain, favorise l ’apparition d ’une véritable koinè panchypriote constituée de formes empruntées1 au GSG et de formes construites sur le modèle du GSG. Avec l’émergence de cette koinè, qui reste malgré tout dans une situation diglossique avec le GSG2, la variation diatopique fait place à la variation diastratique. Il semble donc aujourd’hui plus correct de décrire la variation en GC en termes de continuum de registres plutôt qu’en termes de continuum géographique. D ’après Tsiplakou et al. (2006), ces registres, qui s’échelonnent du plus formel au plus informel, se distinguent en fonction de leur degré de convergence 1 Ces mots peuvent être considérés comme des emprunts, puisqu’ils ne dénotent pas un registre particulier, en l’occurrence « formel », mais sont au contraire perçus comme neutres. 2 Il est intéressant de noter qu’il n ’existe plus une situation de diglossie au sens propre du terme, c’est-à-dire une situation où les locuteurs utiliseraient le GSG dans des situations formelles et le GC dans des situations informelles. Ils ont plutôt tendance à utiliser des formes mixtes GC et GSG quel que soit le contexte (Sivas 2002) en modulant la quantité et la qualité des caractéristiques linguistiques régionales ou standard selon le sujet de la conversation et le degré de familiarité souhaité. Dans ce cas, il s’agira moins de « code-switching » que de « code­ mixing » (Karyolemou 2005).

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ou de divergence par rapport au GSG. On signalera par ailleurs que pour la majorité des locuteurs le GSG ne fait pas partie du continuum stylistique (d’où les pointillés sur le schéma récapitulatif présenté ci-après). Les locuteurs identifient généralement : a) Le kalamaristika (« le parler des gratte-papiers », i.e. le GSG) b) Le evgenika kipriaka (« chypriote poli ») c) Le sosta kipriaka (« chypriote correct ») ou sistarismena kipriaka (« chypriote soigné ») d) Le vareta kipriaka (« chypriote lourd »), encore appelé polla xorkatika « très paysan », qui n ’est plus synonyme de GC comme autrefois, mais qui dénote un registre non formel constitué de caractéristiques perçues comme régionales par les natifs. En fonction de ce spectre, on peut donc considérer le GC standard comme une variété intermédiaire, ni trop proche du GSG, ni trop proche des variétés régionales. Notre présentation serait incomplète si l ’on ne faisait pas état de la place qu’occupe l’anglais à Chypre. Omniprésent dans les médias et dans la langue quotidienne des Chypriotes3 - on entend par exemple régulièrement bye à la place de yia (« au revoir ») ou thank you pour efxaristo (« merci ») -, l ’anglais n ’a toutefois pas le statut de langue officielle. Il pourrait cependant tout à fait revendiquer cette position, puisqu’il est compris et parlé par la grande majorité des autochtones (Papapavlou 2001, 169-170). A ce titre, on peut le considérer plus comme une langue seconde que comme une langue étrangère. Sans négliger l ’impact linguistique que peuvent avoir les nombreux étrangers anglophones qui viennent à Chypre pour travailler ou pour passer des vacances, le rôle très important de l ’anglais est à rattacher à l ’histoire de l’île. Annexée à l ’Empire britannique en 1914, Chypre s’est vu imposer les lois, le système judiciaire, l ’administration publique, la culture, la langue et le mode de vie des colonisateurs jusqu’en 1960, date à laquelle l ’indépendance fut proclamée. Aujourd’hui, les liens économiques et culturels entre les deux pays restent puissants. Certaines zones de l ’île - où sont implantées des bases militaires restent par ailleurs sous souveraineté britannique (v. carte 2). A cette explication s’ajoute l ’exode de 1974 consécutive à l ’invasion turque. Cet événement a conduit de nombreux Chypriotes grecs à se réfugier dans des pays anglophones (Angleterre, Australie, Etats-Unis). Certains d ’entre eux sont revenus s’installer à Chypre, tout en gardant des relations fortes avec leur pays d ’adoption (Pavlou 2003, 176). En outre, de nombreux Chypriotes ont fait et font actuellement leurs 3 Davy et al. (1996, 131) notent les fréquentes alternances de code entre le chypriote urbain et l’anglais, même au niveau de la phrase. Dans certains cas, l’anglais peut remplacer le GSG dans le rôle de variété haute en situation diglossique.

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études en Angleterre et aux Etats-Unis. Pour beaucoup de ces expatriés, l ’utilisation de l ’anglais représente un acte d ’affirmation socio-culturelle. En résumé, la situation linguistique de Chypre se présente comme suit :

3. L a langue des jeunes Chypriotes grecs urbains Dans cette seconde section, nous présenterons tout d ’abord notre corpus, puis nous décrirons les caractéristiques linguistiques de la langue des jeunes qui constitue donc une variété informelle du GC urbain. 3.1. Présentation du corpus4 Comme nous l ’avons dit plus haut, le GSG est la langue de la presse et des médias en général, à l ’exception des dessins animés, des articles satiriques et des feuilletons ou des sitcoms populaires. Si aujourd’hui on trouve le GC à l ’écrit 4 Nous tenons à remercier tout particulièrement Mlle Maria Yiallouri, doctorante à l’Université de Chypre et locutrice native du grec chypriote, pour l’aide précieuse qu’elle nous a apportée lors de la constitution de notre corpus et la vérification de nos données.

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beaucoup plus qu’auparavant, il reste absent des journaux ou des œuvres littéraires (Stylianou 218), à l ’exception notable de la poésie. Dans les magazines pour jeunes, le GSG reste omniprésent. Si on y relève quelques expressions de la langue des jeunes Grecs, en revanche les formes et les structures chypriotes sont quasiment absentes5. L ’endroit où l ’on est susceptible de rencontrer le plus souvent le GC, et à fortiori la langue des jeunes, à l ’écrit, c ’est sur internet, dans les forums et les blogs rédigés en caractères latins, ou dans les SMS pour lesquels les jeunes utilisent un code mixte, associant caractères de l ’alphabet grec et caractères latins. C’est donc grâce à cette première source que nous avons pu constituer une première liste pour notre corpus en cours d ’élaboration. La seconde source, dont sont issus la plupart de nos exemples, est strictement orale. Nos 80 informateurs6, étudiants à l ’université de Chypre, ont entre 17 et 25 ans. Enfin, pour le traitement de notre corpus, qui comporte actuellement 310 mots et locutions, nous avons eu recours à deux locutrices natives du GC. Les caractéristiques linguistiques de nos données sont présentées dans ce qui suit. 3.2. Description du corpus : caractéristiques linguistiques L ’analyse de notre corpus nous a permis d ’identifier quatre sources majeures de création lexicale. Nous avons relevé : 1. Des formes « pseudo-dialectales » [+ traits phonétiques et morphosyntaxiques exclusivement chypriotes] 2. Des formes dialectales obsolètes réintroduites [+changement sémantique] 3. Des emprunts à la langue des jeunes Grecs [+adaptation phonologique et morpho-syntaxique] 4. Des emprunts à l ’anglais [+adaptation et/ou code-mixing] 5 Nous n ’avons trouvé qu’une seule rubrique rédigée en grec chypriote dans un journal gratuit (City Express) destiné à un large public, plutôt jeune. Dans cette rubrique sont publiés les SMS les plus « réussis », sélectionnés par le responsable de la rubrique. Les données venant de ce support n ’ont pas été prises en compte dans la présente recherche, car nous souhaiterions leur consacrer une étude à part entière dans un futur proche. 6 Nous avons demandé à nos informateurs de recueillir des mots et des expressions dans des journaux destinés aux jeunes, dans des blogs, des forums et dans des conversations orales avec leurs pairs. Chaque item était accompagné d ’une traduction en chypriote et en grec standard et, éventuellement, d’une explication relative à son origine.

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La première catégorie concerne les mots ou les expressions pseudo-régionales créées avec des traits phonétiques et morphosyntaxiques exclusivement chypriotes. Nous avons extrait de notre corpus des expressions comme (7 3 ) tsouniazomai « s’énerver », (i9 )dôke pamô « ne fais pas de bruit », (2 1 )e che piou « calme-toi », (3 7 )ise pouniâs « tu es un menteur », etc. qui, selon nos informateurs, n ’existent pas dans le GC8. A titre d ’exemple, on citera le verbe tsouniâzomai (en GSG min arpazesai « ne te fâche pas »), construit à partir du substantif tsoùna (en GSGfouskala) « cloque » selon le schéma suivant : 1)

tsouniàzomai < tsoùna + -iâzome (décl. chy, passif - résultatif)

On notera le changement sémantique de l’expression tsouniàzomai qui signifie par extension « s’énerver »9 La seconde catégorie regroupe des expressions dialectales pratiquement obsolètes qui ont été réintroduites dans la langue des jeunes Chypriotes, le plus souvent avec un changement sémantique (Tsiplakou et al. 2006 ; Tsiplakou à paraître). Nous avons relevé des formes telles que (2 0 )eskârtara « se tromper », (2 4 )efirtika « s’évanouir », (2 9 )kâfkos « petit ami », etc. dont le sens dérivé est assez éloigné du sens premier, comme le montrent les exemples eskârtara (en GSG trelathika) « devenir fou » et efirtika (en GSG gelo poli) « rire beaucoup » : 2)

(2 0 )eskârtara « devenir fou » < V skartâro (aor.) « se tromper »

3)

(2 4 )efirtika « rire bcp » < V firnom e (aor.) « s’évanouir »

Le troisième groupe est constitué de mots et de locutions empruntés à l ’argot des jeunes Grecs avec une adaptation phonologique et morpho-syntaxique. Telles sont les expressions (25)exalâsanta « rompre avec qqn », (33)kopsoflévissa « le sang ne coule plus dans ses veines » (le sens métaphorique ici traduit une émotion très

7 Les chiffres qui précèdent chaque expression correspondent à sa position dans notre base de données. 8 Information confirmée après consultation d ’une part des différents dictionnaires du chypriote standard, et d’autre part de la base de données ∑υvτυσï εç (« Syntychies »). Contrairement aux dictionnaires étymologiques du grec chypriote, cette base de données comporte dans sa nomenclature 15 000 lemmes du chypriote dialectal en diachronie (sources orales). Elle est libre d’accès et consultable à l’adresse suivante : lexcy.library.ucy.ac.cy/sintixies.aspx (site de l’université de Chypre). 9 On passe de tsoùna « cloque » à quelqu’un qui est énervé à cause des piqûres d ’insectes qui lui ont occasionné des cloques sur la peau, d ’où l’emploi résultatif du verbe.

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forte et signifie « avoir peur »), (w paizei 1 0 na erteis ; n etc. Soit l ’exemple du verbe exalâsanta (en GSG ta xâlasan) « rompre avec qqn » : 4)

(25 )exalâsanta < e - (aor.) GSG xalas(a) (aor.) - anta (déclin. chy 3e pers. plur.)

On signalera que la langue des jeunes Chypriotes comporte également dans son répertoire des emprunts dont la forme a été introduite telle quelle, sans aucun changement d ’ordre phonologique, morphologique ou syntaxique. Parmi eux, certains sont toujours utilisés en Grèce (ex. 5-7), d ’autres ne le sont plus (ex. 8­ 10) : 5)

(32)kounistoulis

« gay »

6)

(27 )ۣ ۣ se ákyros

« nul »

7)

(35 )ise óti n a 'n e

« t ’es n ’importe quoi »

8)

(93 )káti p ái x

« qqch va mal, est faux »

9)

(2 9 )tse gois

« hum. être très beau »

10)

(38)ise skártos

« hum. être mauvais »

La quatrième et dernière catégorie concerne les emprunts à l ’anglais. En consultant notre corpus, nous avons repéré deux types d ’emprunts : le premier concerne les mots qui sont empruntés à l’anglais avec adaptation au système linguistique chypriote, alors que le second, très productif, touche des expressions créées à partir d ’un mixage d ’anglais et de grec moderne ou de grec chypriote, i.e. d ’un « code-mixing ». Soit les exemples (61)en télia fa il et (150)f áktora moy esi pour les emprunts du premier type : 11)

(61 )en télia fa il « complètement échoué » < en (ine) « être » + (entelos) « complètement » + fa il angl. « échouer »

télia

12)

(150 )fâktora moy est, expression utilisée ironiquement pour dire que qqn très important < factor angl. « régisseur, intendant » + -oras (décl. chy, vocatif) + moy (pronom possessif, nominatif) + est (toi, pronom tonique)

est

10 Le verbe paizei, dont le premier sens est « jouer », est difficilement traduisible en français. C ’est une pro-forme qui, dans ce contexte, pourrait être traduit par l ’équivalent « y aurait-il une possibilité que tu viennes ? ». 11 Le point virgule correspond au point d ’interrogation en français. Il s’agit donc d ’une forme interrogative.

La langue des jeunes Chypriotes grecs urbains

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Beaucoup de nos exemples appartiennent au deuxième type d ’emprunts, créés à partir d ’un mixage de deux codes. Ces expressions témoignent de l ’engouement des jeunes chypriotes pour ce mode de création12. Nous en citerons trois. Pour mieux expliquer ce mixage entre le chypriote et l ’anglais, nous effectuons une traduction mot-à-mot avant de donner l’expression équivalente en français. La traduction mot-à-mot figure entre crochets : 13)

(26 )ise pro

« être professionnel »

14)

(90 )káne me like

[fais toi moi like] « j ’aime »

15)

(91 )káne me add,

[fais toi moi add] « ajouter comme ami »

4. Conclusion Dans notre présentation, nous avons décrit la langue des jeunes Chypriotes grecs urbains en dégageant quatre sources principales de création lexicale. Pour aller au-delà de notre description linguistique, nous souhaiterions ajouter que, selon nous, ce parler est surtout révélateur d ’une identité aux multiples facettes. Diverses oppositions se font jour : jeune vs. adulte, grec vs. chypriote, chypriote vs. anglais. On peut ainsi déceler dans ce mode d ’expression le sentiment contrasté de rejet ou d ’attachement à la Grèce, sentiment fortement clivant dans la société chypriote actuelle. D ’un côté, en créant des expressions pseudo­ dialectales et en réintroduisant des mots en voie de disparition, les locuteurs se réapproprient les dialectes et confèrent à leurs expressions la fonction symbolique de représenter l’identité « chypriote », par opposition à identité « grecque ». De l ’autre côté, en empruntant au grec non standard, ces mêmes utilisateurs prouvent leur attachement historico-culturel à la Grèce, en tout cas à une partie de la Grèce, l ’anticonformiste, celle de la rue, de la transgression. Enfin, les jeunes urbains empruntent à l ’anglais, la langue de l ’ancien colonisateur pour leurs grandsparents, mais aussi la langue de la modernité et de l ’ouverture sur l ’extérieur. Très à la mode aujourd’hui, la langue anglaise véhicule l ’idée d ’une société internationale et cosmopolite à laquelle les jeunes Chypriotes s’identifient volontiers. Comme on le voit, la langue des jeunes Chypriotes urbains représente une mosaïque linguistique en pleine évolution. Il s’agit d ’un phénomène qui mériterait sans doute de plus amples recherches à l ’avenir.

12 Nous avons observé qu’une grande majorité de nos exemples de cette catégorie vient des réseaux sociaux (Facebook, Twitter, etc).

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Univ.-Prof. Dr. Efi Lamprou Université de Chypre Département d’études françaises 20537 1678-Nicosie, Chypre Mél : [email protected]

Univ.-Prof. Dr. Thierry Petitpas Université de Chypre Centre de langues - section de français 29, avenue Kallipoleos 1678-Nicosie, Chypre Mél : [email protected]

M a r in a A r a g o n C o b o

U n e t o u c h e d e f r a n ç a is e t d ’e s p a g n o l « b r a n c h é s » DANS UN DICTIONNAIRE DE TOURISME BILINGUE FRANÇAIS-ESPAGNOL / ESPAGNOL-FRANÇAIS

Résumé Un dictionnaire ne peut recenser des termes qui ne fleurissent que « l’espace d’un matin », mais il doit être quelque peu « branché », attentif à l’usage dans sa réalité, puisque les langues ont leur propre dynamique. Ces nouveautés dans le vocabulaire représentent un pourcentage non dédaignable de notre collecte lexicographique, car elles sont le témoignage de l ’apport incessant, dans les deux langues en regard, des néologismes techniques d ’une part, et des besoins expressifs des usagers, d ’autre part. Après avoir essayé de faire une description de ces unités et des variations qu’elles représentent dans le panorama lexical, nous plaiderons pour leur présence dans toute entreprise dictionnairique et à plus forte raison dans un dictionnaire des termes du tourisme. Nous passerons ensuite en revue quelques exemples, pour y analyser des procédés créatifs de formation linguistique comme la troncation, les variantes lexicales, les sigles et la métaphore. Un monde qui se renouvelle incessamment comme celui du tourisme, doit faire une place de choix à ces formes nouvelles, puisqu’elles s’avèrent être ses indices de vitalité et de modernité.

1. Introduction Élaborer un dictionnaire est toujours une entreprise hasardeuse que dénonçait Littré (1876)1 : « C’est en essayant de dresser le catalogue des mots que l ’on reconnaît bien vite qu’une langue vivante est un domaine flottant qu’il est impossible de limiter avec précision ». Bien que l ’objectif soit modeste pour un dictionnaire bilingue de termes du tourisme2, la même difficulté demeure, si l ’on veut rendre compte de la réalité du moment. La langue du tourisme doit refléter le dynamisme de ce secteur économique en hausse, puisque de nouvelles tendances et de nouvelles perspectives ont vu le 1 Cf. La nouvelle édition du dictionnaire de la langue française, tome I, des Éditions du Cap, Monte-Carlo (Littré 1970). 2 Cf. Diccionario de términos del turismo francés-español / espagnol-français dont je suis coauteure (Aragon et al. 2009).

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jour récemment dans cette industrie des loisirs. Nous justifierons le choix des champs sémantiques qui le composent, en raison du type de langue de spécialité qu’est le tourisme, puis nous passerons à analyser les procédés créatifs de formation linguistique des termes que nous considérons « branchés ». Le choix des exemples que nous apportons n ’a pour objectif que de montrer que si une œuvre terminologique doit s’adapter aux temps nouveaux, un dictionnaire du tourisme doit, à plus forte raison, être le reflet d ’une activité en pleine mouvance. Il convient tout d ’abord d ’analyser les raisons qui nous ont poussées à mettre en chantier une tâche dictionnairique nécessaire. Cet ouvrage, qui est le fruit d ’un travail collectif, répondait à une véritable demande des utilisateurs, professionnels du tourisme, élèves et étudiants de cursus de tourisme et de traduction. En effet, si de nombreux glossaires unilingues et bilingues existent depuis longtemps déjà dans le domaine du tourisme, un dictionnaire fait encore défaut à présent dans ce secteur spécialisé, en ce qui concerne les langues signalées ut supra. Il fallait donc concevoir l ’élaboration d ’un dictionnaire que je qualifierais d ’interstitiel, puisqu’il s’agissait de combler ce vide (interstice) lexicographique.

2. Les champs sémantiques du dictionnaire Comme l’affirme André Clas dans la préface de notre dictionnaire, « [b]ien entendu les systèmes linguistiques utilisés doivent être en relation étroite avec leurs secteurs d ’utilisation ». Pour décrire en français et en espagnol les spécificités du domaine touristique, il était donc nécessaire de dresser a priori les différents champs sémantiques qui le composeraient. Nous avions décidé de grouper les termes sélectionnés en 15 secteurs que nous avions considérés clés. Nous les indiquons ci-après avec, pour certains d ’entre eux, leur abréviation : Logement (LOGEM), art, climat, culture, sports, droit (DR), spectacles (SPECT), gestion, jeu, mercatique (MERC), restauration (REST), santé, assurances (ASSUR), voyage, paysage. C’est ainsi qu’ils figurent dans la partie espagnole, juste après le lemme, alors que dans la partie française, ils apparaissent en espagnol. Cependant, à ces champs spécifiques, nous avions ajouté un domaine du savoir qui appartient à ce fonds commun que l’on peut qualifier de « français général » (GÉN), car nous avions pensé qu’une section était nécessaire pour y inclure toutes les entrées du lexique général que nous considérons utiles et récurrentes dans des contextes de communication propres aux activités touristiques. En effet, l ’on doit tenir compte du phénomène de « banalisation », concept décrit par R. Galisson (1978, 75), qui est évident dans une activité comme le tourisme. Un exemple servira à illustrer ce domaine :

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cinta f GEN ruban [pour orner] (~ adhesiva GEN scotch [m.d.], ruban adhésif, ~ central [tenis] SPORTS sangle f [tennis], ~ de la red [tenis] SPORTS bande de filet f [tennis], ~ m ecánica [para personas] VOYAGE trottoir/tapis roulant, ~ tra n sp o rtad o ra [equipaje] VOYAGE carrousel à bagages, ~ tran sp o rta d o ra [para mercancías] VOYAGE tapis transporteur, bande transporteuse f [pour les marchandises]).

Certes, comme la technologie avance et les mœurs évoluent, un ouvrage de la sorte se doit de talonner l’usage. Un dictionnaire du tourisme que nous considérons comme notre référent, le Diccionario de términos de turismo y de ocio Inglés-Español, Spanish-English dirigé par Enrique Alcaraz, de notre même université, élargit ses champs sémantiques dans sa deuxième édition de 2006, en innovant avec les suivants : gouvernement (institutions gouvernementales), installations, sécurité, écologie, santé. Ce dernier secteur n ’était pas recueilli séparément dans la première édition. De telles nouveautés, dans ce dictionnaire bilingue anglais-espagnol, sont, chez nous, prises également en compte, bien que, à l ’exception de santé, elles se trouvent imbriquées dans les domaines de culture, assurance et paysage. Si le choix des champs sémantiques nous fait apercevoir assez clairement dans quelle direction évolue le lexique du tourisme, voyons à présent de quelle nature sont les unités terminologiques « branchées » de notre collecte lexicographique. Elles correspondent, pour la plupart, aux besoins expressifs des usagers d ’une part, et aux néologismes techniques d ’autre part. Une première partie aura donc un caractère sémantique, pour y présenter des entrées relevant de niveaux de langue familier ou même argotique, souvent métaphoriques, avec des exemples procédant de la langue générale ; nous nous consacrerons ensuite à la morphologie, pour analyser des procédés créatifs de formation linguistique comme la dérivation, la composition, la troncation, les sigles et les lexies complexes néologiques. Nous observerons quelquefois, dans ces procédures de création de mots, l ’instabilité de l’usage qui permet des variantes lexicales et syntaxiques.

3. Analyse sémantique 3.1. Procédés expressifs Avant de commencer notre parcours sémantique, il convient avant tout de préciser ce que nous entendons par « branché », adjectif choisi pour qualifier les exemples de langue française et espagnole, objet de notre étude. Les dictionnaires lui donnent la définition de « au courant de tout ce qui est dans le vent », « à la mode ». Pour notre part, nous considérons que cet adjectif peut s’appliquer aussi aux termes d ’usage que tout utilisateur du secteur du tourisme doit connaître pour pénétrer dans les savoirs partagés d ’une même

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communauté linguistique. Ils ne correspondent pas nécessairement à des néologismes, et relèvent bien souvent de besoins expressifs des usagers. Quelquefois, il s’agit de métaphores qui vont de la langue générale à la langue de la gastronomie (un des axes du tourisme), en partant du concret pour l ’abstrait. Précisons que l ’abréviation en italique fam indique le niveau de langue familier. C ’est le cas des entrées suivantes : salé1, e f REST salado, a f , salé2, e f fam REST exagerado, a f, demasiado caro, a f ‹› La note du restaurant a été très salée; V. cher, salé3, e f fa m GEN picante, subido, a f de tono, verde ‹› On m ’a raconté une histoire salée.

Dans notre dictionnaire, en suivant un critère de simplification, fam peut aussi faire référence au registre argotique ; c’est l ’abréviation col qui lui correspond en espagnol. picoler fa m REST pimplar col, soplar col, empinar el codo col [beber mucho vino, alcohol].

Il s’agit d ’un mot expressif, puisque picoler, d ’après Le Robert, dictionnaire historique de la langue française (Rey 2004), est dérivé de pic(c)olo « petit vin léger », emprunté avec spécialisation de sens à l’italien piccolo « petit ». bouffe f fa m REST comida f; V. nourriture, repas, bouftance, boustifaille (grande ~ fam REST comilona f col [de alta cocina] ‹› Je connais un restaurant qui organise tous les ans une semaine de la grande bouffe; V. gueuleton, festin, banquet, réception, agapes).

De nombreux cas de métaphores, sont aussi le fruit de transpositions de la langue de la gastronomie vers la langue générale, car le lexique du boire et du manger est une des sources les plus fécondes de créativité et de dynamisme verbal. Il en est ainsi pour : ban an e1f GEN/VIAJE rinonera f [bolsito de viaje que se lleva en la cintura], b anane2f REST plâtano, banana f [variedad de plâtano de Canarias o América]; V. fruit.

Dans l ’exemple ut supra, la métaphore française concerne la forme, tandis que l ’espagnole la situation, puisque ce petit sac couvre les reins. Nous observons ainsi que les imaginaires ne correspondent pas toujours d ’une langue à une autre. C ’est la thèse de la sémantique cognitive. Ainsi, pour Lakoff et Johnson (1986), nos concepts sont, dans une grande mesure, structurés métaphoriquement, mais quelquefois différemment dans des langues en regard. Le mot pique-assiette nous intéresse aussi en tant que métaphore de fonction, puisqu’il désigne en fait la personne qui vole, d ’après piquer « voler ». Un pique-assiette est quelqu’un qui vit en parasite aux dépens d ’autrui, qui

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« vole » d ’une certaine manière, puisqu’il enfreint la volonté de ceux qu’il fréquente : pique-assiette fa m GEN/REST gorrón, ona f col.

Pour l ’exemple nounou, qui est une abréviation de nourrice, le procédé expressif s’explique par le redoublement de la première syllabe, fréquent dans le langage « bébé » ou enfantin, comme dans chienchien, soussou, mimi ou fifille. L ’article du dictionnaire concernant ce mot est le suivant : nounou f fa m GEN cuidadora f [de niños], kanguro; V. baby-sitter.

Quant à la partie espagnole, nous présentons aussi quelques exemples : chuches f p l col REST friandises f p l , sucreries f p l , bonbons -chuches est une abréviation familière employée ordinairement par les enfants à la place de chucherías-; V. caramelos, dulces. verbena1f REST verveine f; V. infusión, hierba, manzanilla, verbena2f SPECT fête f, kermesse f; V. fiesta, sarao, festividad; V. verbena de la Paloma, verbena3 f REST assortiment (~ de canapés REST assortiment de canapés; V. aperitivo, lunch, buffet, ~ de m ontaditos f REST assortiment de tout petits sandwichs appelés “montaditos” [ensemble composé ordinairement de cinq pièces]; V. montaditos).

Le sens du néologisme verbena comme « assortiment » est peut-être dû à l ’association du concept de « variété » à celui de fête, de fantaisie qu’elle implique. Ce n ’est qu’une simple intuition de ma part, car ce terme n ’est pas encore attesté dans les dictionnaires. 3.2. Éléments socio-culturels Certaines entrées sont liées aux mœurs nouvelles, à des pratiques sociales relativement récentes. Les aspects socioculturels doivent être relevés et explicités dans un dictionnaire du tourisme. Comme la France et l’Espagne sont devenues des communautés multiculturelles, et que certains rites, fêtes, aliments ou prescriptions alimentaires des religions musulmane et juive sont connus aujourd’hui de tout le monde, il fallait prévoir des lemmes ayant trait à ces religions. En voici un exemplier : halal/hallal [carne] REST halal/hallal [viande] -pour que la viande ait cette dénomination, le sacrifice de l’animal doit être fait de façon rituelle en présence d ’un imam et dépouillé de tout sang-; V. musulmán.

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Marina Aragon Cobo cacher, ièref7casher REST cacher/casher/kascher/kosher [alimentos cuyo consumo está

autorizado por la ley judía] 0 De sa conception à la consommation le produit cascher doit être obligatoirement supervisé par un rabbin; V. kascher/kosher; juif; rabbin. En raison des phénomènes de globalisation, on compte aussi en Europe des célébrations de fêtes qui nous viennent des États-Unis. C’est le cas de Halloween : halloween f CULTURA noche de halloween fhalloween f abreviatura del inglés “All

holloween Even”, víspera de la festividad de los “Fieles Difuntos”-; V. nuit des revenants. Certaines désignations d ’établissements de restauration en France qui avaient une connotation vulgaire se sont ennoblis du point de vue sémantique par glissement de sens. C’est ce qu’explique l ’article suivant : estam inet REST café, cafetín [pequeño café] del Norte de Francia y Bélgica hasta la

segunda guerra mundial ; actualmente, este término ha desaparecido en Bélgica, pero en Francia se ha ennoblecido, evocando sobre todo un establecimiento agradable donde se puede beber y degustar platos sencillos y regionales cómodamente ; los estaminets se propagan hoy día por todo el territorio francés ; V. cafétéria, bar, bistrot/bistro, débit de boissons. En Espagne, depuis quelques années, la jeunesse s’est mise à boire dans la rue pour éviter la cherté des consommations des cafés ou des pubs. Ces mœurs relativement récentes sont recensées à la suite : litro n a1f fam REST litre de bière, litro n a2f fam REST mélange de divers alcools dans un

grand verre en plastique pour être bu dans la rue par des jeunes gens fêtards, pendant le botellón-; V. botellón. botellón GEN/REST réunion nocturne entre jeunes gens pendant les week-ends pour boire

de l’alcool dans la rue ; cette pratique, qui revient moins chère que la fréquentation des bars et des pubs, est entrée dans les mœurs malgré son interdiction ; V. alcohol, bebida, litrona. Parmi les usages importés en Espagne, on compte récemment celui de la loterie « à gratter ». Nous le mentionnons : rasca JEU loterie à gratterf 0 He comprado un rasca de la Once para ver si tengo suerte;

V. Once. Nous pouvons d ’autre part citer des noms d ’objets qui n ’existaient pas il y a quelques années. Depuis la profusion des cartes de crédit, il est à la mode de les introduire dans un porte-cartes, en espagnol « tarjetero » : tarjetero GESTION porte-carte, porte-cartes pl.

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3.3. Les em prunts D ’une manière générale, les emprunts enrichissent une langue. Ils ont lieu d ’ailleurs dans les deux sens, puisqu’on prête, on donne même, et en retour on prend, on intègre. Il n ’y a pas que l ’anglais qui nous apporte ses néologismes, mais reconnaissons qu’ils sont majoritaires de nos jours en français et en espagnol en ce qui concerne la terminologie technique, puisque les mots sont introduits en même temps que la chose. Dans la langue du tourisme, ils se manifestent de façon massive, surtout dans les champs sémantiques des sports, de la gestion, de la mercatique, du voyage et de l ’assurance. De peur de voir la langue française exposée à un envahissement incontrôlable, les commissions ministérielles de terminologie ont adopté un rôle de veille terminologique et proposent des substituts français. Quelquefois, ces derniers ont réussi à percer dans l ’usage, mais bien souvent, c’est l ’anglicisme qui perdure. Nous avions décidé lors de la genèse du dictionnaire de donner les deux termes anglais et français dans la traduction et aussi de les faire figurer l ’un et l ’autre comme entrée, autant que possible. Il est peut-être choquant de compter le terme « mercatique » parmi les noms des champs sémantiques du tourisme, au lieu de « marketing », qui est celui le plus répandu. Une discussion avait eu lieu à ce sujet dans notre groupe de travail, mais finalement, nous avions voulu être respectueuses envers le travail de ces commissions. Du côté espagnol, c’est la Real Academia Española qui propose les mots espagnols de remplacement. Nous les indiquons comme suit : [recom.] pour ces derniers et [recomm.] ou [recomm. Off.], pour le français. Les entrées e-mail et courriel en constitueront un exemple : e-mail GEN/GESTIÓN dirección electrónica f [recom.], correo electrónico [recom.],

mensaje electrónico [recom.], e-mail; V. messagerie électronique, courriel, mél. courriel GEN/GESTIÓN e-mail, mensaje electrónico [recom.] [el neologismo courriel ha

sido difundido por André Clas, a través de la revista Meta] 0 Je viens de t ’envoyer un courriel; V. e-mail. Par contre, mél devrait être le substitut de mail dans le sens de « adresse électronique ». mél GEN/GESTION e-mail, dirección electrónica [recom.] -mél est le terme que l’on met

sur une carte de visite à la place de courriel ou e-mail, tout comme tél à La place de téléphone- 0 mél: [email protected]; V. e-mail; courriel. On sait cependant que mail est un faux anglicisme, puisqu’il procède lui-même du français malle, abréviation de malle-poste. Il fait donc partie des mots « boomerang », revenus au bercail. Quant aux anglicismes de la partie espagnole choisis pour ce travail, ils appartiennent au champ sémantique des voyages, des sports et du spectacle :

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slot1 VOYAGE slot, créneau horaire [recomm.off.] -frange horaire assignée dans les aéroports aux compagnies aériennes pour leurs opérations d’escale-, slot2 VOYAGE slot, fuseau horaire [recomm.off.] -période durant laquelle une infrastructure donnée est affectée à la circulation d'un train entre deux points du réseau ferré-.

curling SPORTS curling; ce terme désigne le sport de précision pratiqué sur la glace avec des pierres lourdes en granite poli; en France, le curling est parfois qualifié de -pétanque sur glace-, mais il s’agit d ’un usage impropre car ce terme est la traduction française du “eisstock” pratiqué en Allemagne, en Autriche, en Suisse et au Luxembourg ‹› En la actualidad el curling sejuega sobre todo en Canadá. remake SPECT remake, nouvelle version f [recomm.]; V. cine, película. À part les anglicismes, d ’autres langues sont présentes dans le lexique du tourisme : relevons ne serait-ce qu’un exemple d ’hispanisme pour le français et de gallicisme pour l ’espagnol. Toutefois, leur sens bien souvent diffère vis-à-vis de la langue dont ils sont issus : bodega ESPECT/REST espacio de restauración organizado por asociaciones festeras durante las ferias de Provenza, siendo las más famosas las de Nîmes, Béziers, Arles; carpas, garajes, patios, terrazas se convierten en bares de tapas y lugares de diversión donde se bailan sevillanas o flamenco ; V. feria.

En effet, bodega n ’a pas le même sens en espagnol, puisqu’il désigne dans cette langue une cave à vins. Passons à présent à l ’article « baguette » pour la partie espagnole : baguette m/f REST baguette f; le gallicisme baguette fait allusion à un pain qui est plus mince et plus long que le pain ordinaire espagnol; il pèse entre 200 et 250 g., il a 70 cm de longueur et 6 cm de hauteur; cependant une “baguette” en français est le pain commun et un des symboles de la France; V. pan; barra de pan; hogaza, pan integral,

pan bombón, pan de centeno, pan de 5 cereales, pan chapata, pan de molde, panecillo, bollo de pan.

4. Analyse m orphosyntaxique Parmi les procédés lexicaux de formation de mots « branchés », retenons très succinctement, vu les limites de ce travail, la dérivation, la composition, la troncation, les sigles et les lexies complexes néologiques. 4.1. L a dérivation Nous allons nous limiter ici à rendre compte d ’un suffixe très productif pour le français et l ’espagnol dans le domaine de la gastronomie. Il s’agit de -rie /-ria.

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Nous pouvons citer à ce propos brûlerie (établissement de café où l ’on procède à sa torréfaction), croissanterie, champagnerie, sandwicherie, crêperie, gaufrerie, etc. Hors du champ de la restauration, billetterie peut constituer un article intéressant : billetterie1f (GEN/GESTION cajero automático; V. distributeur automatique, DAB (~ autom atique [pour spectacles, p o u r le métro] (ESPECT/GESTION expendedor de billetes, taquilla automática [puntos de venta automáticos para compra de entradas]), ~ en ligne [spectacles] (ESPECT venta de entradas on line [espectáculos]; V. guichet; spectacle; cinéma, théâtre), ~ SNCF (VIAJE taquilla automática para billetes de tren), billetterie2f [pour spectacles] (ESPECT/GESTION taquilla f [para compra de entrada de espectáculos].

La langue espagnole abuse de ce calque du français pour innover et nous comptons les lemmes tapería, champañería, gofrería, sandwichería, crepería, baguetería, quesería, bocatería, hamburguesería, croissantería, etc. 4.2. L a composition Les mots composés néologiques constituent de nombreuses entrées du Dictionnaire des termes du tourisme. Observons celle correspondant à bateaubus : bateaubus/batobus VIAJE barcobús [transporte urbano por vía fluvial o para unir un puerto con un punto de una ciudad; algunos barcos son eléctricos como el de Monaco 0 Les batobus de Paris qui ont 7 arrêts promènent les touristes au centre de la capitale.

Dans les sports (1) ou les voyages (2), par exemple, les mots composés abondent en constituants anglais dans les deux langues : 1)

groud handling, punching ball, snowboard, etc.

2)

A ir broker, air shuttle, air terminal, je t lag, etc.

Ces termes ont leur pareil en espagnol. Citons, à la suite, des lexies composées hybrides, puisqu’elles ont un composant latin ou grec. Rappelons cependant que la délimitation entre préfixation et composition est floue et que l ’on ne se met pas toujours d ’accord là-dessus : on considère les mêmes éléments tantôt comme des préfixes, tantôt comme de faux préfixes, tantôt comme des composants. De ce point de vue, euro­ dans Eurochèque, euro dollar, eurodevise est considéré soit comme « élément de composition » (Dictionnaire Robert des difficultés du français, Colin 1993), soit comme préfixe. Il en est de même, par exemple, pour :

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3)

« thérapie » : algothérapie, ergothérapie, fangothérapie, gélothérapie, chromo­ thérapie, balnéothérapie, musicothérapie, etc. (observons que certains de ces composés sont produits grâce à l ’adjonction d ’un « o » de liaison, dans l ’élément qui fusionne avec « thérapie » ; en espagnol, ils fonctionnent ainsi également avec « terapia »).

4)

« aqua » : aquaérobic, aquafitness, aquagym, aquaplaning.

On peut considérer d ’autres cas de dynamisme créateur quand un nom composé néologique produit un dérivé. Il en est ainsi pour contrarrelojista formé à partir de contrarreloj : contrarreloj f [ciclismo] SPORTS contre-la-montre f [cyclisme] 0 El ciclista navarro ganó todas las etapas contrarreloj del Tour de Francia; V. contrarrelojista. contrarrelojista [ciclismo] SPORTS coureur, euse f contre-la-montre [cyclisme]; V. contrarreloj. 4.3. L a troncation La troncation est aussi un phénomène courant dans la langue du tourisme. Les formes s’écourtent et elles doivent être signalées dans un dictionnaire pour venir en aide aux usagers étrangers : Cafet pour cafétéria, déca pour décaféiné, m anif pour manifestation, restau/resto pour restaurant ; restaurant universitaire raccourcit ses deux éléments en resto U ; nœud pap pour nœud papillon, calva pour calvados, conf pour confort, clim pour climatisation, instit pour instituteur, appart pour appartement^ et même appart hôtel avec ses variantes orthographiques appart’ hôtel/appart-hôtel relevées dans les revues de tourisme et sur l ’Internet. Beaujo, qui remplace fréquemment beaujolais nouveau, trop long à prononcer, est recensé avec toute une gamme de créations expressives et branchées : beaujojo. Beaujol, beaujolpif. En espagnol ce phénomène est moins fréquent, mais il se produit aussi, comme dans fin de pour fin de semana (week-end). On le trouve écrit également en un seul mot finde. L ’anglicisme qui correspond à une marque déposée tupperware et qui s’est hispanisé en taperware, est très employé en espagnol, mais familièrement découpé en taper ; cortometraje (court-métrage) s’apocope en corto, entre autres. Quant à promo, il commence à suivre l ’usage français, à la place de promotion. Signalons finalement que le terme chuches cité auparavant provient de chuchería et gagne ainsi non seulement en économie de la langue, mais aussi en expressivité.

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Quelquefois la troncation s’applique à une des deux lexies d ’un mot composé, il s’agit alors de la création d ’un « acronyme ». 4.4. Les acronymes Un acronyme est en effet un néologisme formé par la fusion d'au moins deux mots existant dans la langue, de façon à ce qu'un de ces mots au moins y apparaisse tronqué. C ’est le cas de restauvolant, ciné-parc (recommandation officielle pour drive-in), multicines, autocine en espagnol, comme le recueille l ’article suivant : autocine SPECT drive-in, ciné-parc [recomm. off.]; V. cine.

Certains de ces mots-valises sont formés d ’éléments anglais dont l ’un est tronqué : b ru n ch REST brunch -este anglicismo formado por las palabras “breakfast” y “lunch”,

alude al desayuno tardío que hace las veces de almuerzo-; V. petit-déjeuner, déjeuner. d ru n ch REST merienda-cena f , drunch -proviene de “dinner” y lunch” imitando el modelo del acrónimo inglés “brunch” [breakfast + lunch] -; V. brunch. 4.5. Les sigles Une autre façon de réduire les termes est l ’emploi des sigles. Nous en répertorions un grand nombre, car ces mots écourtés sont de plus en plus employés dans la langue du tourisme. Dans la microstructure du dictionnaire, le sigle apparaît avec, juste après lui, la forme complète, entre crochets. Ce syntagme, qui figure en guise d ’éclaircissement, peut avoir quelquefois son équivalent formel coïncidant en langue cible, ou adapté à la morphologie de celle-ci : SPA [Salus Per Aquam] DEPORTES/SALUD SPA sigla latina de “Salus Per Aquam”

[salud a través del agua]. AE f [A griculture Ecologique] REST AE f sigla española de “Agricultura Ecológica” -

el sistema de producción de la Agricultura Ecológica está regulado por normas de la Unión Europea-. Il arrive que le référent soit similaire, mais qu’il n ’ait pas de sigle correspondant dans l ’autre langue. On donne alors le syntagme d ’usage de cette dernière : DAB [D istributeur autom atique de billets] GEN/GESTIÓN sigla francesa que significa

“cajero automático”; V. billetterie.

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D ’autres fois, le sigle n ’appartient qu’à une des deux langues et son équivalent apparaît dans l ’autre sous forme de sigle également. Il en est ainsi pour l ’espagnol AV E : AVE [Alta Velocidad Española] VOYAGE sigle espagnol équivalent en français à TGV

“Train à Grande Vitesse”. La plupart du temps cependant, les sigles sont d ’origine anglo-américaine. Leur projection internationale explique qu’ils soient introduits tels quels, aussi bien en français (exemple du 1er article ci-dessous) qu’en espagnol (2e article) : PDA f [Personal Digital Assistant] GESTIÓN PDAf sigla inglesa de “Personal Digital Assistant” [Asistente Personal Electrónico, agenda electrónica]; V. agenda électronique, organizer, organiseur électronique, Assistant Personnel Electronique. PDA f [Personal Digital Assistant] GÉN/GESTION PDA f, assistant numérique

personnel, agenda électronique, Assistant Électronique de Poche [ADP] [recomm.], organizer, organiseur électronique, assistant personnel électronique; V. agenda electrónica. 4.6. Les lexies complexes Nous ne pouvons terminer ce parcours, bien que succinct, sans tenir compte des unités polylexématiques, en raison de leur importante dynamique discursive actuelle. Certaines sont déjà considérées comme lexicalisées, mais d ’autres ne sont pas recensées par les dictionnaires de référence. Il s’agit d ’une lacune compréhensible, car d ’une part ces néologismes se développent incessamment et prennent une ampleur considérable, et d ’autre part, ils sont instables dans leur structure. Je limiterai cette partie à citer quelques matrices lexicogéniques de la formation et de la composition données par Fradin (2003 : 1999) : synapsies-DE, synapsies-À, syntagmes AN, syntagmes NA, syntagmes SP, syntagmes NN, auxquelles j ’ai ajouté les synapsies EN/PAR/POUR avec leur traduction en espagnol. Synapsie-DE : ilot de cuisine (isla de cocina) Synapsies-À :piscine àjets interactifs (piscina de chorros interactivos) Synapsies-EN :film en 3 D (película en 3 D) Synapsie-POUR : dispositifs pour grimper (dispositivos trepadores) Synapsie-PAR : dégustation par olfaction/rétroolfaction olfacción/retroolfacción) Synapsie-AVANT : avant-première (preestreno)

(degustación

por

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Syntagme-AN : acide musique/acid musique/musique acide (acid music/música ácida) Syntagme-NA : tremplin élastique/lit élastique (tramplines elásticos/camas elásticas) Syntagme-NN : café philo, café musée, café cinéma (café filosófico, café museo, café cinema)

Les exemples listés ne sont qu’un échantillonnage de la productivité lexicale en lexies complexes. On peut cependant y observer des variantes dans bien des cas qui dénotent une alternance d ’usages pour un même signifié. Par ailleurs, la structure n ’est pas toujours équivalente dans les deux langues. Il faudrait mentionner la ressource productive et innovatrice des anglicismes pour les deux langues en contact, surtout en ce qui concerne les technicismes, comme par exemple :je t lag, standby/stand by, check in/check-in, waiting list, etc. L ’orthographe même est hésitante, surtout en ce qui concerne le trait d ’union ou non, les composants soudés ou séparés. Il s’agit donc d ’une mosaïque complexe mais non moins passionnante, en vertu de l’importance de son expansion.

5. Conclusion Nous avons pu observer, bien que succinctement, que les procédés expressifs et la néologie morpho-sémantique ont une place inévitable dans un discours touristique qui se rajeunit sans cesse en liaison avec le dynamisme qui caractérise ce secteur. La communauté du tourisme a besoin d ’une certaine sanction de ces signes dans un dictionnaire spécialisé. Cependant, nous sommes conscientes des limitations, des omissions et des imprécisions que peut avoir cette œuvre qui ne prétend être exhaustive. Si de nombreux termes « branchés » nous ont échappé dans les différentes zones explorées au moment de la collecte de notre corpus, le dictionnaire des termes du tourisme s’avère incomplet à plus forte raison trois ans après sa publication, puisque les secteurs techniques qui le composent évoluent très vite et qu’une actualisation de cet outil de travail devient vite nécessaire. Nous ne pouvons que nous contenter d ’avoir montré un échantillonnage de ces termes « branchés » qui représentent une touche modeste, mais non dédaignable de la collecte terminologique de ce dictionnaire.

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B ibliographie Alcaraz Varó, Enrique / Hugues, Brian / Campos Pardillos, Miguel Ángel / Pina Medina, Víctor Manuel / Alesón Carbonell, María Amparo (2000) : Diccionario de términos de turismo y ocio Inglés-Español/Spanish-English. Barcelona : Ariel Aragon, Marina / Eurrutia, Mercedes / Planelles, Montserrat / Ruiz, Fernande (2009) : Diccionario de términos del turismo francés-español / espagnol-français. Barcelona : Ariel Colin, Jean-Paul (1993) : Dictionnaire des difficultés du français. Paris : Dictionnaires Le Robert Diccionario de la Lengua Española, Real Academia Española http://lema.rae.es/drae/ (10/04/2012) Fradin, Bernard (2003) : Nouvelles approches en morphologie. Paris : Presses Universitaires de France Franceterme. Base de données de la Commission Générale de terminologie et de néologie http://franceterme.culture.fr/FranceTerme/recherche.html (12/04/2012) Galisson, Robert (1978) : Recherches de lexicologie descriptive : la banalisation lexicale. Le vocabulaire du football dans la presse sportive. Contribution aux recherches sur les langues techniques. Paris : Nathan Lakoff, George / Johnson, Mark (1986) : Les métaphores dans la vie quotidienne. Paris : Éditions de Minuit Littré, Émile (1970, [1e éd. 1863-1872]) : Dictionnaire de la langue française. Monte-Carlo : Éditions du Cap Rey, Alain (dir.) (2004) : Le Robert. Dictionnaire historique de la langue française. Paris : Dictionnaires Le Robert

Dr. Marina Aragon Cobo Departamento de Filologías Integradas Universidad de Alicante Campus de San Vicente del Raspeig Ap. 99. E-03080 Alicante, Espagne Mél : [email protected]

Enseignement de l’argot

A l m a S o k o l ija

Q u a n d f a u t - i l c o m m e n c e r a v e c l ’e n s e i g n e m e n t DANS L’ENSEIGNEMENT DES LANGUES ÉTRANGÈRES ?

d e l ’a r g o t

Résumé Pendant notre travail en tant qu’enseignante en Master FLE nous nous sommes confrontée à des questions différentes : Est-ce qu’il faut introduire l’argot dans l ’enseignement ?, Et si oui, quand l’introduire et comment ? En dépit des avis défavorables de certains parmi nos collègues de l ’ancienne génération en FLE, nous insistons pour le faire depuis plusieurs années et nous voulions par cet article contribuer un peu à la progression dans les attitudes des étudiants à l’égard de la problématique en question. C ’est pourquoi nous avons fait ce petit travail pionnier en faisant des enquêtes auprès des étudiants du Master mais aussi de la Licence FLE. L’objectif était de saisir l ’utilité de cet apprentissage et d ’obtenir un retour d ’information par écrit. Malheureusement, ce domaine de recherche souffre encore d ’un manque de sources bibliographiques et nous avons dû nous inspirer de nos propres expériences d ’enseignante et de notre travail de recherche en enquêtes entrepris dans notre thèse de doctorat. Ce travail montre que les étudiants approuvent l’introduction de l’argot mais qu’il s’agit aussi d ’un changement des attitudes lent qui va de pair avec le changement des attitudes de leurs enseignants. Ceci démontre seulement que le processus de l’enseignement et un travail interactif et réciproque et qu’il possède une dialectique qui lui est propre et qui agit avec le temps.

1. Introduction Force est de constater que l’enseignement des langues étrangères souffre toujours de préjugés quand il s’agit de la transmission des compétences argotiques aux étudiants, et cela malgré le fait que cela porte préjudice aux étudiants. Notamment, une fois qu’ils finissent leur enseignement, ils se retrouvent le plus souvent démunis d ’une compétence importante et se sentent désorientés quand ils vont dans le pays en question et entendent beaucoup de mots qui leurs sont inconnus et qu’ils ne savent pas décrypter. L ’objectif de l ’enseignement des langues étrangères ne devrait pas être seulement la langue standard, mais aussi la langue vivante, et pourquoi pas l ’argot ? Est-ce le côté pudique de la vieille tradition de l ’enseignement qui veut que l ’on essaye d ’éviter les sujets qui fâchent, les mots vulgaires, même quand ils sont employés en fonction métalinguistique (Guiraud 1973) ? Ou s’agit-il d ’un autre type de problèmes ? Nous avons essayé pendant plusieurs années d ’introduire l ’enseignement de l ’argot au niveau du Master 2 de FLE et nous avons remarqué que nos étudiants

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Alma Sokolija

réagissaient d ’une façon très positive à ce type de l ’enseignement. Rien ne peut décrire la joie de ces étudiants une fois qu’ils ont découvert le poids et la force communicative d ’un lexème argotique en langue étrangère (Labov 1976). Ils ont alors le sentiment le parler et de vraiment posséder cette langue. Bien sûr, il s’agit aussi de choisir les méthodes appropriées pour la transmission de ces lexèmes. Lors du 3ème colloque international consacré aux argots à Lodz en Pologne en 2009 (Sokolija 2009, 291-301), nous avons déjà abordé cette thématique et nous avons essayé de souligner la nécessité d ’inclure l ’étude de l ’argot et des argots dans l ’enseignement du FLE et d ’expliquer les méthodes qu’on pourrait utiliser et qui sont basées sur notre expérience. Ici nous voudrions parler non seulement de la nécessité d ’introduire l ’enseignement de l ’argot pendant les études de FLE mais aussi parler des stades où il serait le plus propice d ’introduire ces enseignements. Nous avons fondé notre recherche sur les résultats des enquêtes et des interviews que nous avons menées avec nos étudiants de l ’université de Sarajevo en Bosnie-Herzégovine en peu à l’instar de nos enquêtes lors notre thèse de doctorat (Sokolija 2001) et d ’autres études menés en sociolinguistique (Labov 1976 ; 1978). Notamment, nous avons fait une enquête avec tous les étudiants et en Licence et en Master FLE 2 où nous leur avions posé certaines questions concernant leurs compétences argotiques en français et dans leur langue maternelle, leur conception de ce que c’est que l ’argot, la nécessité de l ’étudier pendant leurs études, et le stade optimal où il faudrait commencer avec les études de l ’argot. Nous allons présenter progressivement la grille de cette enquête et nous allons analyser ces résultats.

2. L ’enquête 2.1. Les données sur les enquêtés En choisissant le lexique pour les enquêtes, nous nous sommes inspirée des dictionnaires de l ’argot (Goudaillier 2001; Colin / Mével 1990), et en choisissant la méthodologie pour les enquêtes nous nous sommes inspirée des les travaux sociolinguistiques de William Labov (Labov 1976 et 1978). L ’enquête a bien sûr été anonyme et écrite, elle a eu lieu dans la langue maternelle des étudiants (à cause des étudiants en première année de Licence FLE qui sont parfois de vrais débutants en français), sauf pour les exemples en français. Nous avons interrogé les étudiants de trois années de Licence FLE et de deux

Q uandfaut-il commencer avec l ’enseignement de l ’argot ?

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années de Master 2 FLE. Il y avait en tout 70 enquêtés1 dont 92% de femmes et 8% d ’hommes. Leur âge moyen allait de 19 à 24 ans. En introduisant une rubrique sur la profession des parents, nous avons voulu voir comment on pouvait situer socialement ces étudiants. Il s’est avéré que la majorité appartenait à la classe moyenne. Nous avons ensuite interrogé les enquêtés sur leur lieu de naissance, pour savoir s’ils étaient nés à Sarajevo et pour en déduire s’ils pouvaient connaître l’argot de Sarajevo. La plupart des étudiants étaient originaires de Sarajevo et ceux qui ne l ’étaient pas y avaient vécu suffisamment pour apprendre l ’argot de la ville. Nous leur avons demandé alors dans quel quartier de la ville ils vivaient et depuis quand (étant donné que la plupart des quartiers Sarajevo ont leurs spécificités sociolinguistiques). La ville est plutôt organisée en longueur, dans une cuvette qui s’élargit vers une plaine et qui est parsemée par certains quartiers qui sont un peu plus argotophones que les autres, mais dans une moindre mesure qu’à Paris. La plupart des étudiants appartenaient à des quartiers sociolinguistiquement neutres. Nous les avons interrogés aussi sur le lycée qu’ils avaient fréquenté, car cela aurait pu influencer leurs compétences argotiques, mais les résultats se sont montrés moyennement pertinents. En leur demandant s’ils avaient vécu à l ’étranger, nous voulions savoir s’ils avaient acquis quelques compétences en argot français auparavant et, là, les résultats parlent en faveur de cette hypothèse. Finalement, nous leur avons demandé ce qu’ils aimeraient faire après avoir terminé leurs études, car nous voulions détecter éventuellement leurs prétentions sociales qui pouvaient être en corrélation avec leurs compétences argotiques (Sokolija 2001, 85-87). La plupart d ’entre eux sont intéressés par une carrière de professeur de français et/ou de traducteur-interprète. Les résultats de cette réponse expliquent que la majorité des étudiants va ultérieurement affirmer qu’il faut absolument apprendre les mots argotiques ; ils sont conscients, en effet, que, dans leur futur métier, ils auront besoin de cette compétence sociolinguistique. 2.2. Leurs définitions de l’argot Ensuite nous leur avons proposé une liste de questions où nous leur demandions de donner leur définition de l ’argot et de donner des exemples de mots argotiques en français et en bosnien : 1)

Q u ’est-ce que l ’argot selon vous ?

2)

En quoi est-ce q u ’il consiste ?

1 Ce chiffre s’explique non pas par le nombre total d ’étudiants en 5 années d ’études, mais parce le nombre d’étudiants qui étaient présents lors des enquêtes et dont les enquêtes étaient quantifiables et dès lors représentatives.

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Alma Sokolija

3)

A quoi est-ce q u ’il sert?

Leurs réponses sont fort variables, mais correspondent, à peu près, à des fonctions argotiques reconnues par les sociolinguistes français. La plupart des étudiants définissent l ’argot comme le langage de la rue et identifient ainsi l ’argot à un certain substandard. L ’argot pour eux c ’est : 4)

« le langage de la rue »

5)

« langage non-formel »

6)

«lafaçon de s ’exprimer »

7)

« le langage parlé d ’un certain milieu différent des autres »

Une autre partie considère que c’est le langage des jeunes, mais qu’il peut exister aussi chez les plus âgés : 8)

« (il) consiste en mots hyper branchés pour communiquer entre les jeunes »

9)

« (c ’est) le langage des jeunes »

10)

« (il est) plus présent chez les jeunes »

Certains reconnaissent la fonction de connivence et la fonction identitaire. Pour eux: 11)

« (L ’argot) sert à faciliter la communication dans les groupes des gens »

12)

« il perm et l ’inter-identification »

Certains reconnaissent la fonction de familiarité : 13)

« (L ’argot) sert à la conversation détendue où l ’on ne respecte pas forcément les règles et on a plus de liberté»

Certains reconnaissent la fonction cryptique : 14)

« (L ’argot) sert à codifier les informations »

15)

« (L ’argot) sert à différencier un groupe des autres et à la communication secrète »

Certains ont une vision hypercorrective de l’argot (6% des enquêtés) : 16)

« (Ce sont) habituellement les mots qui sont la form e incorrecte des mots standard »

Q uandfaut-il commencer avec l ’enseignement de l ’argot ?

181

2.3. S ur la nécessité d ’apprendre l’argot Nous leur avions ensuite posé la question si l ’on devrait, pendant les études des langues étrangères, apprendre les expressions argotiques de la langue étrangère en question, et nous leur avons demandé de donner des arguments pour appuyer leur choix. Aucun étudiant n ’a répondu « non », et ils ont tous donné des réponses et des arguments qui se tiennent : 17)

« cela fa it partie de la langue quotidienne et reflète les changements en langue et la culture »

18)

« il fa it partie de la langue moderne »

19)

« elles (les mots) permettent une meilleure communication (entre les jeunes)»

20)

« oui, sinon on n ’entend pas les mots et on ne comprend pas »

21)

« cela perm et une meilleure connaissance de cette langue »

22)

« il fa u t aussi savoir les traduire (les mots argotiques) »

23)

« cela fa it partie de cette langue »

24)

« parce que ces mots sont plus utiles que les mots archaïques qu ’on nous apprend »

25)

« ainsi on p eut savoir si l ’on nous a insultés ou injuriés »

A la question « en quelle année d ’études il faudrait commencer à étudier plus sérieusement les expressions argotiques? », nous avons eu des résultats suivants : 26)

En quelle année d ’études faudrait-il commencer à étudier plus sérieusement les expressions argotiques? -

En 1ère année : 6 %

-

En 2ème année : 8 % En 3ème année : 20 %

-

En 4ème et 5ème années : 66 %

Comment interpréter les réponses à cette question ? Elles dépendent certainement de l’année d ’études de l’enquêté. La majorité des étudiants (au moins ceux qui comptent continuer les études en Master 2) considèrent qu’il faut sérieusement étudier l ’argot pendant les deux dernières années d ’études, tandis que ceux qui comptent s’arrêter après la Licence croient qu’il leur faudrait acquérir cette

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Alma Sokolija

compétence avant la fin des études, ou alors ils considèrent tout simplement qu’il faut commencer avec l ’argot avant le Master. 2.4. S ur leurs compétences argotiques Puis, nous leur avons posé quelques questions pour vérifier leurs compétences argotiques (plus récentes) en langue maternelle : 27)

Pensez-vous que vous utilisez les expressions argotiques dans votre langue maternelle? -

94 % disent « oui »

-

6 % disent « non » ou plutôt « j'essaye de les éviter »

Nous retrouvons probablement encore, dans la deuxième catégorie des réponses, la conscience hypercorrective des locuteurs qui ont des préjugés « moralisants » sur l ’argot. A la question de savoir si leurs parents utilisent certaines expressions argotiques (équivalents de :fric, condés etc.), ils répondent de la façon suivante : 28)

Est-ce que vos parents utilisent certaines expressions argotiques ? -

78 % non (une fois même : « non! »);

-

12 %parfois;

-

10 % oui.

Ensuite nous leur avons demandé de donner deux exemples de mots argotiques, selon leur choix, dans leur langue maternelle. Presque tous les étudiants ont répondu correctement. Puis, nous leur avons posé une question plus précise en choisissant trois expressions de l ’argot de Sarajevo plus récentes : 29)

Donnez la signification des mots suivants dans la langue standard: -

biti donji (arg. : « passer pour un con »)=

-

ofirati nekoga (« faire téhon à qqn »)=

-

biti namazan (« être malin »)=

La quasi-totalité des enquêtés connaissaient la signification de ces nouvelles expressions argotiques. Quand on leur a demandé de traduire le verbe maznuti (« choper ») en bosnien standard, les résultats sont les suivants : 30)

Traduisez le verbe maznuti (« choper ») en bosnien standard

Q uandfaut-il commencer avec l ’enseignement de l ’argot ?

-

6 % ne connaissent pas le mot ou ne répondent pas à la question

-

60 %le traduisent mal

-

34 %le traduisent bien

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Ceci parle en faveur du fait que la conscience des différences entre les registres n ’est pas encore assez développée chez les étudiants pour une traduction intralinguistique. 8 % seulement connaissent l ’équivalent de ce mot en argot français. Et, finalement, pour vérifier leurs compétences argotiques en français, nous leur avons soumis une liste de mots et nous leur en avons demandé les équivalents en bosnien standard et en argot de Sarajevo : 31)

Traduisez les mots suivants en notre langue + notre argot si vous les comprenez : Signification en langue standard

Equivalent en argot

-

fric

90%

70%

-

flic

92%

80%

-

choper

20%

10%

-

reum

4%

4%

-

ieuv

4%

4%

-

thune

4%

4%

-

kiffer

30%

10%

Les pourcentages expriment seulement les réponses exactes et parlent en faveur du fait que les mots de l ’argot commun sont plutôt mieux connus que les mots du français contemporain des cités (FCC)2. On peut expliquer cela par le fait que l ’équivalent du FCC n ’existe pas encore à Sarajevo et que, par conséquent, son assimilation se fait plus difficile. 2.5. Autour du rap

L ’importance du rap dans la « subculture » en Bosnie-Herzégovine a presque les mêmes valeurs symboliques qu’en « subculture » française, mais la présence du rap est moindre. Ceci s’explique éventuellement par une moindre mixité de la société en Bosnie-Herzégovine, même si les facteurs socio-économiques qui inspirent cette forme d ’expression artistique restent essentiellement les mêmes 2 A ce titre voir Goudaillier 2001.

184

Alma Sokolija

(Goudaillier 2001 ; Décugis/Zémouri 1995 ; Lepoutre 1997). Puisque cette forme d ’expression favorise l ’occurrence des lexèmes argotiques, nous voulions détecter aussi dans quelle mesure les enquêtés suivaient ce courant musical en BosnieHerzégovine. Ainsi nous leur avions posé d ’abord la question de savoir s’ils écoutaient du rap au moins occasionnellement : 32)

Écoutez-vous du rap au moins occasionnellement ? -

80% répondent : « non »

-

20% répondent : « oui »

Ensuite, nous voulions savoir s’ils aimaient cette musique et pourquoi : 33)

« il traite des sujets sociaux et culturels »

34)

« à cause des textes qui sont vrais et bons »

35)

« il reflète la situation réelle dans la société »

36)

« à cause de bons messages »

37)

« à cause de l ’humour, de la critique de société »

Ou alors nous voulions savoir s’ils n ’aimaient pas cette musique et pourquoi : 38)

« c ’est trop agressif »

39)

« il y a trop d ’histoires sociales »

40)

« c ’est une énumération de mots »

41)

« j ’ai du mal à m ’identifier à ce genre de musique »

42)

« cette musique est pleine de mots argotiques et impolis »

S’il y a un certain nombre de réponses négatives, ceci peut s’expliquer du fait qu’il s’agit d ’abord d ’une majorité de filles et puis, aussi, qu’il s’agit dans la plupart des cas des jeunes issus des classes moyennes ou même moyennessupérieures. Pour interpréter ces réponses, il faut savoir que la structure de la population à Sarajevo n ’est pas, d ’une part, la même qu’à Paris et que, d ’autre part, la structure de la population étudiée ne correspond pas majoritairement à des jeunes révoltés qui connaissent vraiment la précarité et les problèmes sociaux traités par les chansons rap. En comparant ces réponses avec leurs réponses quant à leur film ou leur auteur favoris (« Alexandre Dumas, Camus, Coelho, Huxley » etc.) ainsi qu’avec le contenu des réponses négatives, on peut supposer

Q uandfaut-il commencer avec l ’enseignement de l ’argot ?

185

qu’ils sont dans le déni des problèmes sociaux et qu’ils se réfugient très probablement dans l ’univers des feuilletons télévisés ou des émissions de la vie des stars en direct et qu’ils ont, par conséquent, une vision encore décalée de la réalité.

3. En guise de conclusion Et finalement, pour avoir une idée sur l ’efficacité des méthodes utilisées pour transmettre les compétences argotiques, nous avons analysé les réponses de nos étudiants à la question suivante : 43)

Il serait préférable d ’apprendre l ’argot de façon suivante : -

à travers les cours et les explications 70 %

-

à travers la musique 80 %

-

à travers les livres, les textes 30 %

-

à travers les dictionnaires 60%

-

à travers la conversation 70%

-

votre proposition : à travers les film s 20%

Sachant que cette question permettait plusieurs réponses, on s’aperçoit que les enquêtés préfèrent apprendre l ’argot dans le contexte et à travers les activités diversifiées. Les méthodes que nous utilisons maintenant puisent dans tous ces procédés dans des proportions différentes, mais une question méthodologique se pose cependant. Notamment, si nous utilisons un terme argotique vulgaire dans le contexte et en situation de conversation, nous sortons forcément de la fonction métalinguistique3 de l ’enseignant du français, et ceci peut interférer sur le rapport enseignant-étudiant dans le sens qu’une connivence trop forte peut perturber un peu le rapport d ’autorité que nous devons préserver. C’est pourquoi en expliquant des termes vulgaires, nous nous servons en principe de formules métalinguistiques et nous donnons le vrai équivalent à nos étudiants en les familiarisant avec l ’intensité et l ’expressivité des ces termes.

3 Ceci à cause de la puissance des tabous linguistiques abordés qui « transpercent » la barrière métalinguistique

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Alma Sokolija

3.1. Quelle m éthode choisir? Il est indéniable que chaque méthode peut avoir ses avantages et ses inconvénients. Il s’ensuit de nos recherches qu’il faut sans doute faire apprendre l ’argot aux étudiants en le contextualisant avec les autres registres de préférence et, en plus, il faut commencer le plus tôt possible avec l’apprentissage. Il serait préférable de le faire le plus progressivement possible, tout en développant la conscience des registres, et en langue maternelle et en langue étrangère, de l ’apprenant. Les méthodes devraient idéalement être variées. L ’une des méthodes que nous utilisons à l ’écrit est la rédaction avec la contrainte « à l ’oulipienne ». Nous donnons un certain nombre de mots argotiques aux étudiants (en groupes par deux) et nous leur demandons une production écrite. La contrainte agit comme un stimulus et les étudiants apprennent, après qu’on leur explique le sens des mots ainsi que leur appartenance aux registres (argot commun, argot classique, FCC), comment les utiliser dans le contexte et, de la sorte, ils les assimilent. Cet exercice s’est montrée très productif tant en Licence qu’en Master FLE. Une autre méthode « classique » consiste dans travail autour d ’un dictionnaire bilingue des argots que nous avons élaboré dans notre thèse de doctorat (Sokolija 2001, 361-565). Ainsi nous travaillons, à partir d ’une entrée, sur les familles des mots et sur la traduction intralinguistique (entre les registres) avec une méthode associative. Cette méthode est très productive, mais elle exige une concentration importante de l ’enseignant et l ’interactivité des étudiants. Le travail sur le corpus musical exige d ’avoir recours aux paroles (surtout s’il s’agit du rap). Nous utilisons les chansons disponibles su ryoutoube.com et nous y trouvons aussi, dans la plupart des cas, les paroles des chansons rap ou alors des chansons contemporaines françaises qui contiennent des mots argotiques. L ’assimilation est facilitée par le fait qu’on passe par un autre médium, une production chantée, une présentation visuelle. Cette méthode exige et implique aussi la familiarisation avec la civilisation contemporaine française. Et finalement, faire visionner un film (Troisfrères, Dîner de cons etc.) n ’est envisageable qu’en Master et peut être fait soit globalement soit séquence par séquence. L ’idéal est de le faire l ’un après l’autre. Beaucoup de bruit dans le canal empêche souvent une bonne première compréhension. Cette méthode exige de multiples explications et contextualisations de la part de l’enseignant. L ’humour basé sur le situationnel et le burlesque fonctionne mieux (Trois frères) que l’humour basé sur de multiples jeux de mots avec un débit important de la parole (Dîner de cons). Le contexte basé sur les faits de la civilisation ou l’actualité politique en France (Les guignols de l ’info) exige encore beaucoup trop d ’explications de la part de l ’enseignant même au niveau du Master 2. En ce qui concerne la liberté que nous avons à enseigner l ’argot aujourd’hui, nous pouvons dire qu’elle est maintenant plus grande, étant donné

Q uandfaut-il commencer avec l ’enseignement de l ’argot ?

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que certains des anciens enseignants qui étaient conservateurs dans leurs approche de l ’argot ne sont plus enseignants au Département et/ou qu’ils ont compris que cette nouvelle approche est productive dans la mesure où les étudiants apprennent aussi la langue parlée et qu’ils souhaitent l’apprendre. Nous profitons de cette liberté largement pour transmettre au moins aux étudiants en Master 2 le plus de compétences possibles. Il faut savoir qu’ils en sont très satisfaits et qu’ils nous en remercient à la fin de leurs études, ce qui est pour nous un signe important (un feed back) qu’il faut continuer dans ce sens. Mais la situation n ’est pas toujours idéale et il faut savoir qu’il y a encore beaucoup d ’enseignants qui ne partagent pas notre avis. Certains restent conservateurs à cause du contenu parfois vulgaire des lexèmes argotiques et des tabous réveillés par eux (Guiraud 1975 ; Achard 1993). Certains se tiennent obstinément à des textes classiques et un peu désuets, cachant ainsi leur incompétence en fait d ’actualité linguistique. Rares sont les enseignants qui connaissent vraiment bien l’éventail des registres dans les deux langues, parce que la façon dont la langue leur a été enseignée reflète une orientation pédagogique des apprenants vers les classes supérieures (ce qui est fondamentalement injuste) où l ’on est censé ne jamais connaître ni utiliser les mots argotiques (ce qui est fondamentalement faux).

Bibliogaphie Achard, Pierre (1993) : La sociologie du langage (Que sais-je? 2720). Paris : PUF Colin, Jean-Paul / Mével, Jean-Pierre (1990) : Dictionnaire de l ’argot. Paris : Larousse Décugis Jean-Michel / Zémouri, Aziz (1995) : Paroles de banlieues. Paris : Plon Goudaillier, Jean-Pierre (2001) : Comment tu tchatches ! Dictionnaire du français contemporain des cités. Paris : Maisonneuve et Larose Guiraud, Pierre (1973) : L ’argot (Que sais-je ? 700). Paris : PUF Guiraud, Pierre (1975) : Les gros mots (Que sais-je ? 1598). Paris : PUF Kacprzak, Alicja / Goudaillier, Jean-Pierre (éds.) (2009) : Standard etpériphéries de la langue. Lodz : Oficyna Wydawnicza LEKSEM Labov, William (1976) : Sociolinguistique. Paris : Les éditions de minuit Labov, William (1978) : Le parler ordinaire, la langue dans les ghettos noirs des Etats-Unis (Language in the inner city). Paris : Les éditions de minuit Lepoutre, David (1997) : Cœur de banlieue, codes, rites et langages. Paris : Odile Jacob Sokolija, Alma (2001) : Comparaison des argots de la région de Sarajevo et de la région

parisienne, approche historique, analyse linguistique et sociolinguistique des comportements et des attitudes, enquêtes et entretiens. Lille : ANRT, Thèse à la carte Sokolija, Alma (2009) : De l’importance d ’étudier l’argot dans l’enseignement de français langue étragère. Dans : Kacprzak, / Goudaillier, 291-301

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Doc.dr. Alma Sokolija Faculté de philosophie Université de Sarajevo Kranjceviceva 1 71000 Sarajevo Bosna i Hercegovina Mél : [email protected]

Alma Sokolija

F e r n a n d e R u iz Q u e m o u n

L e s d if f i c u l t é s d e l a t r a d u c t io n d e c o l l o c a t io n s À PARTIR DE CORPUS PARALLÈLES D’ALBUMS D’ASTÉRIX. COMMENT S’EMPARER EN CLASSE DE F L E DE CES COMBINAISONS ORIGINALES ?

Résumé Cet article est consacré à l ’analyse d ’un corpus de formules préconstruites ou structures figées présentes dans deux albums de bandes dessinées d ’Astérix. De nature pratique, il se consacre au phénomène des collocations et présente le problème de la traduction de ces formules. Les critères retenus seront non seulement la combinatoire morphologique et syntaxique mais aussi l ’aspect pragmatique de ces constructions et le registre de la langue source rendu en langue cible. En me focalisant sur quelques collocations répertoriées, j ’adopterai une perspective contrastive pour mettre en évidence les difficultés que pose la traduction de ces unités phrastiques. Quelques exemples pour mettre de relief la problématique de la traduction : en français On fa it la poussière, en espagnol : Limpiamos el polvo (on nettoie la poussière). En français On fa it la vaisselle, en espagnol : Fregamos. En français (Il n ’est) pas question, en espagnol : N i hablar (ne pas parler). En français On fa it des courses, en espagnol Uno tiene que salir (On doit sortir). En français : En faire voir à quelqu’un, en espagnol : Hacérselas pasar moradas (les faire passer violettes). En français On prend des photos, en espagnol Hacemos foto s (on fait des photos). Ces expressions ne sont pas censées être assumées par un étranger qui aurait tendance à faire la traduction mot à mot, il s’agit d ’une expérience qui va et vient dans le discours de tous les jours et que l’apprenant doit intégrer au fur et à mesure dans ses acquis.

1. Introduction En prenant le français comme langue de départ, j ’ai focalisé mon attention sur les collocations du langage quotidien présentes dans deux albums d ’Astérix afin de cerner les difficultés de la traduction. Nous allons donc avoir à nous intéresser à la phraséologie contrastive dans le but de mettre en lumière les collocations. Quelques collocations tirées d ’« Astérix en Hispanie » et leur traduction espagnole in « Asterix en Hispania », mettront en relief le « système de particularités expressives liées aux conditions sociales dans lesquelles la langue est actualisée, c ’est-à-dire à des usages » (Rey / Chantreau 1989, préface p. IX).

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Parmi les problèmes de traduction du français vers espagnol, j ’ai choisi de m ’arrêter sur les collocations qui sont, pour reprendre les propos de M el’cuk, (1997, 23), des expressions appartenant à la catégorie des phénomènes phraséologiques. Les unités phraséologiques rassemblent une telle variété de séquences linguistiques que la plupart des courants ont adopté un principe de description fondé sur l ’élaboration de typologies (pour le français, voir Gonzalez Rey 2002). En français, une collocation désigne une combinaison usuelle de mots unis dans un rapport syntagmatique. Ces combinaisons de mots ont été longuement étudiées sans qu’il y ait unanimité sur la façon de les concevoir et de les dénommer vu qu’elles posent certaines difficultés de définition (voir Halliday, 1962, 22). Elles appartiennent au système de la langue en tant que groupements usuels, syntaxiquement et sémantiquement contraints (voir Polguère 2003). Dans l ’enseignement du FLE, voire de la traduction, l ’une des difficultés rencontrées est la méconnaissance des collocations par les étudiants et le fait que cette idiomacité n ’admette pas de traduction littérale vers l ’autre langue. Si la traduction pose des problèmes en raison des différences de catégorisation et de grammaticalisation entre les langues, avec le figement les difficultés se multiplient. Cette petite étude contrastive des collocations répertoriées dans les deux albums parallèles d ’Astérix en français et en espagnol relève d ’une approche traductologique. Il faudrait retenir l ’aspect incontournable de la BD dans l ’apprentissage d ’une langue étrangère. Ce passe-temps enraciné de notre quotidien, outil pédagogique, bénéficie d ’une place d ’honneur en classe de FLE. L ’objectif de cet article est d ’essayer de proposer une description sémantique des énoncés répertoriés dans le corpus français lorsque la traduction « trahit » la langue source et de suggérer en langue d ’arrivée, l’espagnol, une collocation ou une paraphrase considérée éventuellement plus fidèle à la langue source. Quelques exercices amèneront nos étudiants à reconnaître ces unités lexicales dans leur contexte.

2. Méthodologie Cette recherche repose sur deux corpus parallèles parallèles (Astérix en Hispanie et Asterix en Hispania), il se base sur l ’analyse de contenu de vingt-cinq collocations. Le système d ’extraction de ces collocations fait appel à une analyse syntaxique du texte source, comme étape préliminaire. Premièrement, les paires de mots qui constituent des collocations candidates sont identifiées à partir de la structure de la phrase et de l ’ordre des mots. Deuxièmement une analyse plus complète permet leur interprétation dans un contexte plus large puisque l ’analyse syntaxique contribue à améliorer les résultats. Aussi, l ’analyse sémantique contribue à améliorer la précision de la traduction.

Les difficultés de la traduction de collocations dans les albums d ’A stérix

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Le choix du corpus présente un intérêt particulier à l ’étudiant espagnol qui y retrouve son espace puisqu’il s’agit d ’une traduction qui porte sur un espace qui lui est propre. Nous verrons que les collocations répertoriées à partir de corpus parallèles se composent d ’unités identifiables dans la langue et qu’elles se définissent par une sémantique qui leur est propre.

3. Les collocations

Dans le domaine de la phraséologie espagnole, je citerai la définition de Corpas Pastor (1998, 167) : Una unidadfraseolόgica (UF) es una "combination estable de unidades léxicas formada por al menos dos palabras grâficas, cuyo limite superior se situa en el nivel de la oraciôn compuesta”. [...] Donc, selon les mots de Corpas Pastor (2001, 91), « las colocaciones son unidades fraseolôgicas de pleno derecho ». Pourtant, souvent la phraséologie est considérée comme un fait étranger à la combinatoire dite libre. Toutefois, la réalité du fonctionnement des langues remet en question cette liberté combinatoire qui entrelace les liens d ’emplois et qui met en place les collocations. Les collocations sont définies comme des associations conventionnelles de mots, arbitraires et récurrentes, dont les éléments ne sont pas nécessairement contigus et dont la signification est largement transparente. Dans les collocations, la base conserve sa signification, mais le collocateur prend une nouvelle interprétation. Il s’agit donc de combinaisons partiellement compositionnelles. Pour Hausmann (1989), la collocation est formée d ’une base, qui est choisie librement par le locuteur, et d ’un collocatif qui est choisi en fonction de cette dernière. Leur structure est donc composée d ’une base, ou mot-clé qui constitue le nœud de la collocation et d ’un collocatif ou valeur de la fonction lexicale. Par ailleurs, le collocatif peut être remplacé par un synonyme ou par un antonyme. La base est autonome et possède une signification complète indépendamment du collocatif qui, lui, ne réalise son signifié qu’en combinaison avec une base. Selon Tercedor Sanchez (1999, chap II, § 2.3.5.2) pour distinguer les collocations des autres combinaisons de mots, il suffit de vérifier la permanence sémantique et la pleine autonomie de la base. Sin embargo, lo verdaderamente importante para distinguir las colocaciones de otros fenômenos de combination de palabras es que en ellas, la base o palabra clave mantiene su significado y goza de plena autonomia. Le sens de certaines collocations peut être élucidé, grâce à un degré de familiarité par le biais d ’une équivalence dans la langue maternelle de l’apprenant parce que

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proche de sa langue. Comme le disent Heid / Freibbott (1991, 78), la « lisibilité » d ’un texte repose sur « l ’apparition de collocations, c ’est-à-dire de combinaisons de lexèmes préférés par une communauté linguistique ». Les collocations sont des mots associés, c ’est-à-dire selon Mejri (2009, 155) [...] des co-occurrences discursives appropriées, on comprend d ’ores et déjà qu’il s’agit de corrélations établies entre les unités lexicales dans le cadre de leur enchaînement syntagmatique, corrélations le plus souvent privilégiées par rapport à d ’autres parce qu’elles sont figées plus naturelles (appropriées), et donc stylistiquement plus normées, raison pour laquelle les collocations relèvent à juste titre de l’idiomacité des langues

4. Quelle serait la place des collocations p a r rap p o rt aux autres combinaisons lexicales ? Selon André Clas (1994), les collocations se placent quelque part entre les combinaisons libres et les combinaisons figées. Elles se distinguent des premières par un certain degré de restriction et des combinaisons figées par la transparence. Les collocations, en tant que phénomène linguistique, possèdent des caractéristiques : - elles sont universellement présentes dans toutes les langues - elles sont omniprésentes dans les textes, oraux ou écrits - elles semblent plus ou moins arbitraires et ne peuvent pas souvent se traduire mot à mot d ’une langue à l ’autre, elles sont donc très difficiles à acquérir. Ce qui distingue la collocation de la locution, c’est la différence dans le degré de transparence et le degré de figement. Une combinaison est transparente lorsqu’on peut en saisir facilement le sens. Une combinaison est figée lorsque ses éléments constituent un tout indissociable. La collocation est un phénomène à la fois lexical et syntaxique puisqu’elle est habituellement associée à une construction syntaxique dans un contexte donné :faire la queue / prendre des photos. La locution fonctionne comme une seule unité lexicale qui appartient à une catégorie grammaticale donnée, locution nominale pomme de terre, adverbiale tout à coup, adjectivale comme il faut, pronominale quelque chose, ... Selon M el’čuk, le phénomène de la combinatoire lexicale d ’une expression figée se caractérise par sa non-compositionnalité sémantique qui distingue sa signification de celle de ses parties. Il en est de même pour le rapport des éléments à l ’intérieur de la collocation qu’il désigne par les termes de mot-clé (pour base, qui conserve sa signification) et valeur d ’une fonction lexicale (pour collocatif, qui est assujetti à la base).

Les difficultés de la traduction de collocations dans les albums d ’A stérix

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4.1. Comment se construit une collocation ? 4.1.1. 1)

Quoi ? J ’ai fait la queue et vous n ’avez q u ’à la faire aussi ! (Astérix en Hispanie, p. 28)

Faire la queue : La queue (A) est la base de la collocation etfaire (B) le collocatif. La base contrôle la collocation, car du point de vue du locuteur, c’est le collocatif qui est choisi en fonction de la base, non l ’inverse. L ’idée d ’être dans une file d ’attente avant de .... est rendue en langue cible ¿Qué... ? ¡Yo he hecho cola ! [J’ai fait queue] L ’article en français disparaît en espagnol. L ’emploi référentiel de l ’article défini dans « faire la queue » sert à actualiser et identifier cette queue en particulier. Par ailleurs, il est possible de dire J ’ai fa it une longue queue de deux heures avant de pouvoir rentrer au musée d ’Orsay. L ’introduction de l ’adjectif après le déterminant quantifie la queue, l ’article indéfini ajoute une idée de quantité à l ’actualisation de la queue et sert à déterminer ce qui n ’est pas encore identifié. 4.1.2. Les collocations se situent à la frontière de la liberté combinatoire et du figement. La base de la collocation est l ’élément sélectionné librement par le locuteur qui retient son sens dans la collocation et le contrôle. 2)

La bataille a été de courte durée, les légionnaires ayant exécuté une savante manœuvre de repli vers des positions préparées à l ’avance ... (Astérix en Hispanie, p. 14)

Selon la typologie que propose M el’cuk la collocation part de deux éléments A et B et donne un résultat C qui est la somme et la relation des deux éléments. Sur ce, les lexies B (courte) et A (durée) forment une collocation puisque pour produire cette expression BA, le locuteur a sélectionné A librement d ’après son sens alors qu’il a sélectionné B pour exprimer un sens C en fonction de A. Les mots ne sont pas choisis au hasard, c ’est l ’organisation du monde qui justifie ce choix. De même dans cet exemple, la base de collocation est l ’élément étiqueté A tandis que l ’élément étiqueté B est le collocatif. Donc la base contrôle la collocation, car, du point de vue du locuteur, c ’est le collocatif qui est choisi en fonction de la base et non l ’inverse. La bataille n ’a pas duré longtemps. Cependant, *Une bataille de brève durée n ’est pas acceptable, son anomalie est strictement sémantique. Observons les deux adjectifs qui nous occupent, court : qui ne dure pas longtemps, de peu de durée ; bref : momentané, instantané, éphémère. Le sémantisme du substantif durée exprime un espace de temps, une période mesurable pendant laquelle a lieu un événement, un phénomène, une action, un état. Nous observons que l ’écart

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entre les deux lexies courte et brève est trop grand pour que l ’on puisse les substituer dans notre contexte, ces deux éléments ne vont pas ensemble, on constate une certaine rigidité dans cette expression. La substitution du collocatif par un synonyme est ressentie comme non appropriée. 4.1.3. La collocation imagée 3)

Joue avecIdéfix, j ’ai une course à faire (Astérix en Hispanie, p. 17)

cette expression « faire une/des course/s» (faire des achats en vitesse), est rendue par « Juega con Idefix, tengo que salir » [Joue avec Idéfix, je dois sortir]. En langue cible l ’idée de faire des achats est implicite dans la périphrase verbale modale tengo que qui indique la nécessité de faire quelque chose : Je dois sortir pour ... , je suis pressé. Dans les deux cas faire une course et tener que salir, bien que sémantiquement éloignés les deux éléments de la collocation, gardent leur sens habituel, tandis que le collocatif prend une valeur métaphorique assez marquée « Je suis pressé, je dois sortir » puisque je suis pressé je vais « courir ». Nous dirons que la liberté combinatoire devient obscure à travers différentes manipulations. Les collocations peuvent subir des transformations grammaticales, comme dans les exemples suivants pour les collocations : faire une (des) course (s) ; avoir une (des) course (s) à faire. - la modification adjectivale : avoir une petite course à faire. - l ’interrogation : A-t-il fa it ses courses ce matin ? - la commutation : donner des livres / des fleurs / des bonbons (dans le sens d ’offrir) ; *Donner / transmettre / divulguer des idées, des renseignements, des consignes (dans le sens de communiquer) Il s’avère que la liberté combinatoire, selon la collocation, peut concerner les relations entre : - Déterminant et noms : un bateau de pêche1 [barco de pesca] - Nom sujet et verbe : les affaires marchent [los negocios marchan / van viento en popa « vent arrière » = sans problème] - Verbe et complément : taper dessus [liarse a palos : rouer de coups] - Nom et adjectif : courte durée (adj. antéposé) ; ... un réel succès (adj. antéposé) ; ... à bâtons rompus (adj. postposé2) - Préposition et nom : sur l ’heure ; en vitesse

1 Cf. Mejri (2011) pour un exemple semblable : amas de mensonges. 2 Cf. Mejri (2011) pour un exemple en langue de spécialité : une tumeur cérébrale bénigne.

Les difficultés de la traduction de collocations dans les albums d ’Astérix

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5. L ’identification des collocations Ces combinaisons lexicales se retrouvent au niveau du terme, au niveau du syntagme et au niveau de la phrase. - Au niveau du terme : potion magique (terme complexe) - Au niveau du syntagme : prendre l ’affaire en main (collocation en langue générale) ; perdre son latin (collocation lexicale) - Au niveau de la phrase : c ’est une toute autre histoire ; ça revient au même Or, cette connaissance n ’est pas facile à acquérir. Prenons quelques exemples de notre corpus : 4)

Jules César passe en revue sa vieille garde. (Astérix en Hispanie, p. 5)

Passer en revue3 : observer, contrôler, juger en expert. En espagnol : pasar revista = verbe + nom commun ; ce verbe ne régit pas en espagnol la préposition « en »4 5)

Il nous en aura fait voir. Heureusement que ce sont les copains de Babaorum qui auront à s ’en occuper bientôt. (Astérix en Hispanie, p. 10)

(Quelqu’un cause toutes sortes de soucis à une personne et elle lui fait subir des tracasseries) * Il nous aura fa it voir beaucoup de choses 5a)

¡Nos las habrá hecho pasar moradas! M enos mal que son los amigos de Pastelalrhum quienes se encargarán pronto de él. (Asterix en Hispania, p. 10)

3 Rey/Rey-Debove [Le Petit Robert] (1994) : « 3. passer en revue : assister au défilé ou parcourir le front des troupes afin de les inspecter au cours d’une revue. Revue : cérémonie militaire au cours de laquelle les troupes (immobiles ou défilant) sont présentées à un officier supérieur ou général, à une personnalité. Parade, prise (d’armes), défilé. Passer en : un nouvel état [passer en seconde (vitesse)] le verbe passer, dans son sens figuré, ne se combine qu’avec « première, troisième, quatrième, cinquième » avec lesquels il a des liens. Les deux éléments se combinent avec /passer en beauté/ Passer en silence / passer en coup de vent [se déplacer d ’un mouvement continu (par rapport à un lieu fixe, à un observateur)] / passer en sixième à la rentrée / passer en une heure un examen (se présenter pour subir) Le verbe « passer », dans son sens figuré, ne se combine pas avec, par exemple, orage, tempête. » 4 Maria Moliner (2007) : « Pasar revista a un conjunto de personas. 1. Inspeccionando la autoridad competente. 2. Presentarse las personas obligadas a ello en determinado sitio o a determinada persona para que sea comprobada su presencia u otra circunstancia ».

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= encontrasrse en una situación difícil. Pasarlo mal : Souffrir, en baver. Lors des processions de la Semaine Sainte en Espagne, certains pénitents portent des tuniques couleur violacée « moradas ». Le violet rappelle la couleur du sang qui représente le tourment du Christ. *pasarlas verdes/ rojas/ azules La langue évolue au fil du temps, donc en ce sens selon Williams (2001, 3) « La collocation doit être conçue comme un phénomène dynamique dont la signification est négociée et non figée. Or, comment savoir si le syntagme est figé ou libre ? Voyons quelques exemples : - Syntagme libre : Servir de proie (servir de victime ; fournir, produire du gibier, un butin) - Syntagme semi-figé : potion magique (breuvage imaginaire) (une potion : une boisson ; un médicament, un philtre, drogue) Une combinaison est figée lorsque ses éléments constituent un tout indissociable. En français on donne (accorde, prodigue) un coup de main, en espagnol se echa una mano (on jette un coup de main).

6. Comment travailler les collocations en cours de FLE ? Dans un enseignement programmé, surtout concernant la formation de futurs enseignants ou traducteurs, il importe que ces constructions soient enseignées, en langue cible, toujours dans leurs contextes. Les collocations peuvent être appréhendées à partir de corpus parallèles, dans notre cas il s’agit de BD. Sur ce, une typologie quelque peu variée d ’exercices dans un effort de contextualisation bien que, reconnaissons-le, artificiels illustreront notre exposé. Tout d ’abord la BD est appréhendée dans sa globalité, l ’album, comme toute BD, est motivant, je ne m ’attarderai pas sur ses bienfaits en classe de FLE. Après avoir répertorié quelques collocations dans l ’album français et les avoir repérées dans la traduction espagnole, un équivalent sera proposé afin de reconnaître, préserver l’original de toute altération et de respecter sa fonction pragmatique. 7)

Eh ! eh ! ma vieille couronne de laurier (Astérix en Hispanie, p. 6)

L ’ironie de l ’interjection redoublée trouve son équivalent en espagnol dans « ¡Vaya ! ». Le syntagme semi-figé de la collocation couronne de laurier joue sur des référents identiques, donc ne sera pas interchangeable par *couronne d ’olivier. Toutefois, dans un autre contexte couronne d ’épines sera acceptée.

Les difficultés de la traduction de collocations dans les albums d ’A stérix

7a)

¡Vaya, mi vieja corona de laureles! (Asterix en Hispania, p. 6)

8)

Je vais prendre l ’affaire en main personnellement (Astérix en Hispanie, p. 6)

8a)

M e ocuparé personalmente del asunto (Asterix en Hispania, p. 6)

9)

E t si tu ne veux pas perdre ton latin (Astérix en Hispanie, p. 8)

9a)

Ya que hablas de freir, si no quieres que te lo devolvamos « a la romana » (Asterix en Hispania, p. 8)

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La langue espagnole ne compte pas sur une traduction phraséologique, il s’agit de « redire » le texte source en ayant recours à une stratégie de compensation. Il n ’y a donc aucun inconvénient à reformuler la collocation en proposant une paraphrase plus souple « Y para que te enteres, si quieres que te lo devolvamos sano y salvo ». 10) Pas question. Allons les enfants, on retourne se coucher sans réveiller les autres. (Astérix en Hispanie, p. 13)

10a) N i hablar. Vamos hijos míos, volvamos para acostarnos sin despertar a los demás (Asterix en Hispania, p. 13)

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Le possessif met en évidence les rapports d ’Abraracourcix avec ses soldats. Bien que confronté á l ’usage, un équivalent plus spontanément dicible en langue d ’arrivée serait « !!Vamos chicos !! » 11)

E t c ’est pour faire peur à mon papa que cet imbécile de Jules César m ’a fa it emmener en Gaule mais ça n ’empêchera pas mon papa de donner des baffes à cet imbécile de Jules César. (Astérix en Hispanie, p. 14)

11a)

Y es para asustar a mi papá que ese imbécil de Julio César me ha hecho traer a la Galia, pero eso no le impedirá a mi papá darle una serie de tortas a ese imbécil de Julio César (Asterix en Hispania, p. 14)

12)

Eh bien, je retiendrai ma respiration ju s q u ’à ce q u ’il y en ait (Astérix en Hispanie, p. 15)

12a)

¡Muy bien, pues yo voy a contener la respiración hasta que haya ! (Asterix en Hispania, p. 15)

Dans la langue d ’arrivée, l ’interjection figée, placée en tête de phrase, troque son point d ’exclamation par une virgule, renforce la menace de Pépé. La même structure en langue d ’arrivée rend bien l’intention de la langue source. 13) Du poisson, je veux bien. (Astérix en Hispanie, p. 15)

Construction de la collocation : verbe + adv. 13a) Pescado, bueno (Asterix en Hispania, p. 15)

Il y a un risque de contresens, à cet égard il faudrait noter que cette collocation fait émerger une traduction erronée due à la ponctuation qui demandait pour rendre une traduction équivalente : ¿Pescado ? ¡Bueno ! L ’interrogation reprend l’accord faible de l ’énoncé français et l ’exclamation exprime la valeur affective de l ’enfant qui accepte la proposition. ¡Vale ! rend le registre enfantin du texte source. 14)

M ais tu es fo u ! Je ne les donne pas en location, mes poissons ! (Astérix en Hispanie, p. 17)

Les difficultés de la traduction de collocations dans les albums d ’A stérix

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14a)

¿Te has vuelto loco ? ¿Crees que yo alquilo mis pescados ? (Asterix en Hispania, p. 17)

15)

Tu peux faire confiance à mes hommes. Ils ne sont pas tombés de la dernière pluie ! (Astérix en Hispanie, p. 22)

(tombé de la « dernière pluie » représente ce qui est récent, frais, et est donc à interpréter dans le sens d ’innocence et d ’ignorance. Dire que l ’on n ’est pas tombé de la dernière pluie signifie donc que l ’on n ’est pas naïf, que l ’on a de l ’expérience) 15a)

Puedes confiar en mis hombres. ¡No se puede decir que son de esos que acaban de caerse del árbol! (Asterix en Hispania, p. 22)

La traduction n ’est pas fidèle au texte source cependant il existe en espagnol l ’unité phrastique Caerse de un guindo (tomber d ’un griottier) non pas [...] del árbol (de l ’arbre). Afin de récupérer fidèlement la fonction pragmatique du texte source, la restitution exacte de l ’hyponyme guindo devrait remplacer l ’hyperonyme arbre. No se puede decir [...] que acaban de caerse de un guindo. 16)

Du poisson, Obélix. Nous le pécherons au fur et à mesure (Astérix en Hispanie, p. 25)

16a)

Pescado, Obelix. Lo iremos pescando a medida que vayamos avanzando (Asterix en Hispania, p. 25) 17) E t le prem ier qui fait le malin servira d ’appât !!! (Astérix en Hispanie, p. 26) 17a) ¡ Y el primero que haga un chiste, servira de carnada!! (Asterix en Hispania, p. 26)

[faire / raconter une blague]. Une équivalence lexicale s’avère pertinente et maintient la réalité de la situation : ¡El primero que se haga el gracioso ! ! (tout faire pour se rendre intéressant). 18)

La nuit tombe. Nous n ’arriverons pas à Pompaelo avant demain... (Astérix en Hispanie, p. 30)

18a)

Cae la noche. No llegaremos a Pompaelo antes de mañana... (Asterix en Hispania, p. 30)

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19)

Eh bien, nous voici dans ton pays, Pépé ! Tu es content ? (Astérix en Hispanie, p. 30)

19a)

M uy bien, pues ya estamos en tu país, Pepe ¿Estás contento ? (Asterix en Hispania, p. 30)

20)

Si tu ne vas pas chercher de l ’eau, j e vais te frotter les oreilles p a r Toutatis ! (Astérix en Hispanie, p. 31)

20a)

¡Si no vas a buscar agua, te voy a tirar de la orejas, p o r Tutatis! (Asterix en Hispania, p. 31)

21)

Olé, Beau gosse (Astérix en Hispanie, p. 35)

21a)

¡Ole! ¡Guapetón! (Asterix en Hispania, p. 35)

En langue d ’arrivée, le suffixe -etón, un des plus expressifs de l ’espagnol, fait surtout référence à + humain et ajoute à l’adjectif guapo une nuance de grande taille ou d ’importance. La collocation française est rendue par un seul terme, grâce au degré d ’intensité élevé l ’adjectif devient alors un substantif et rend le signifié du collocatif : beau garçon/gosse. 22)

Eh bien, nous partagerons l ’autre. (Astérix en Hispanie, p. 41)

Cette fois-ci l ’interjection traduit implicitement la conclusion puisque c ’est comme ça, ... (puisqu’il n ’y a que deux chambres, nous en partagerons une). La traduction rend cette sorte de réaction conclusive : 22a)

Pues bien, compartiremos la otra. (Asterix en Hispania, p. 41)

7. Comment s’em parer de ces combinaisons originales ? Des activités quelque peu créatives seront proposées pour consolider le sens de collocations travaillées en cours.

Les difficultés de la traduction de collocations dans les albums d ’Astérix

201

7.1. Quelques exercices prétendant aider nos étudiants à appréhender des collocations 7.1.1. Par le biais d ’exercices de substitution, les collocations répertoriées dans la BD, sont présentées dans leur contexte et l ’apprenant les remplacera par un synonyme ou une explication. Grâce à ces arrangements formels qui visent à la fidélité à l ’original, l'étudiant pourra réutiliser la collocation dans un autre contexte. Cette phase plus créative façonnera la systématisation. 23)

C ’est un peu comme si nous allions faire notre marché (faire ses courses/ s’approvisionner pour faire ses repas) / (como si fuéram os al mercado)

24)

Il a toujours bonne mine (avoir l’apparence d ’une bonne santé) / (buen aspecto)

25)

M ais homme, ça ne marche pas ! Je n ’ai pas de roues de char à vous refuser ! il fa u t que je les commande et ça va prendre du temps... (il faudra attendre ; ce sera long) (lleva tiempo / habrá que esperar)

26)

Nous aurons du mal à trouver des roues pour réparer votre char... Je vais aller àHispalis, si c ’est votre route, je vous emmène (avoir des difficultés) / (costar + infinitif)

27)

M ais Nonpossumus joue de malchance, car, à aucun moment, la surveillance d ’A stérix, d ’Obélix et d ’I défix ne se relâche (ne pas avoir de chance) / (no tener suerte)

28)

Eh bien, nous voici dans ton pays. Pépé ! (Interjection : constatation) / (¡muy bien!)

29)

N ’agissons pas comme des poires (avec innocence, bêtement) /¡Que no se diga que actuamos como si estuviéramos verdes (como si fueram os bobos), en espagnol « être vert » ne pas être mûr = être plus ou moins innocent

7.1.2. À la recherche de définitions, de synonymes des collocations, nous tombons sur extrait de l ’album ayant une particularité : un accent africain. Le mousse / matelot africain ne prononce pas les « R ». Ceci peut être imité en espagnol. En effet, le [r] suivi d ’une consonne disparaît dans l’espagnol de Cuba, des îles Canaries et même de l’Andalousie. Par ex « carne » devient « ca’ne » La fonction significative du -r est remplacé par l ’allongement et l ’ouverture de la voyelle qui le précède dans l ’Andalousie murcienne jusqu’à la frontière de Lorca. Dans certains pays africains, le -r intersyllabique disparaît de la même façon.

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30)

Tu ne vois pas de navire pouvant nous servir de proie ? (Astérix en Hispanie, p. 25)

31)

Je ne vois q u ’une b a ’que de pêcheu’ ! Tout ce q u ’o n p o u ’’ait en t i ’é, c ’est une f ’’itu ’e ! (chalutier) (Astérix en Hispanie, p. 25)

31a)

¡ Zolo veo una b a ’ca de pescado, zi ze ñ o ’ ! Tó lo que ze p o d ’ia za c a ’ de una f ’itura ! (Asterix en Hispania, p. 25)

32)

La b a ’que a v i ’é de b o ’d et a ’’ive c a ’’ément s u ’ nous !!! (changer de direction) (Astérix en Hispanie, p. 25)

32a)

La b a ’ca ha virao de bo ’do y viene lanzá hacia n osot’os !!! Je propose « nozot’os » (Asterix en Hispania, p. 25)

33)

Comme un ve ’ de te ’’e ! (Astérix en Hispanie, p. 26)

33 a)

¡Como un guzano de tie ’’a, zi zeñ o ’ ! La langue espagnole ne spécifie pas ver « de terre », mais « gusano » (Asterix en Hispania, p. 26)

7.1.3. Autre excercice : chassez le/les intrus parmi les locutions suivantes et proposez la traduction: La nuit to m b e.....................................................................................[Cae la noche] Les invités arrivaient au fu r et à mesure.................Los invitados [iban llegando] * Faire un gâteau Voyager en bateau de p ê c h e ......................................... [Viajar en barco de pesca] Faire ses courses.............................................................................. [Ir de compras] * Avoir un char rouge Souhaiter bonne chance....................................................... [Desear buena suerte] * Faire ses devoirs Faire le m a lin .........................................................................[Hacerse el gracioso] * C ’est très loin Bien entendu............................................................................................[Claro esté] Faire dem i-tour........................................................................... [Dar media vuelta] Dans une perspective onomasiologique, on demande aux étudiants de trouver la bonne collocation dans son contexte. La contextualisation est le moyen le plus

Les difficultés de la traduction de collocations dans les albums d ’A stérix

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approprié d ’apprendre aux étudiants à les employer dans le discours en faisant attention au registre. L ’étudiant doit trouver l ’élément linguistique manquant : 7.1.4. Remplir le trou avec le mot qui convient Je vais prendre l ’affaire e n ....... personnellement. [main] Et l e ...... beau, c’est que ce sont les Gaulois qui vont vivre avec le petit monstre ! Ils vont comprendre ! [plus] ........... question. Allons les enfants, on retourne se coucher sans réveiller les autres. [Pas] Que ce soit nous ou les Gaulois qui gardions l ’otage, ça revient a u ........ [même] Pour y ................les vacances, tiens ! [passer] Mais c ’est une to u te ............. histoire ! [autre] L ’exercice suivant est productif, créatif, l’étudiant devra inventer une phrase avec chaque collocation : 7.1.5. Construisez des phrases en employant les collocations suivantes dans des phrases que vous inventerez Prendre des risques Prendre sa retraite La nuit tombe Perdre son latin Sur l ’heure

8. Conclusion Cette étude nous a permis de situer les collocations parmi l ’ensemble des combinaisons lexicales au niveau du syntagme, entre le terme et la phrase (figée et libre). Elle a également soulevé la problématique de la traduction qui relève de ce phénomène. Nous avons essayé de préciser la valeur sémantique de la base et de son influence sur le collocatif. Les descriptions ont pris la forme d ’une série de critères fondés sur des paramètres syntaxico-sémantiques. Il s’avère que la traduction du phénomène collocationnel nécessite une bonne connaissance des deux langues concernées par la traduction.

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Concernant l ’apprentissage de collocations en classe de FLE, les six activités proposées pourront, nous l ’espérons, aider nos apprenants à les identifier et les appréhender au fil du temps.

Note Cet article s’encadre dans le projet de recherche intitulé « Adquisición de la competencia idiomàtica y discursiva del francés lengua extranjera en contexto español: Elaboración de un corpus textual bilingüe con fines didácticos » (code FFI2010-15092), soutenu par le Ministerio de Ciencia e Innovación Español.

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Les difficultés de la traduction de collocations dans les albums d ’A stérix

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Fernande Ruiz Quemoun Universidad de Alicante Campus de San Vicente del Raspeig España Mél : [email protected]

Bande dessinée et argot

J e a n -P ie r r e G o u d a il l ie r

B a n d es d e s s in é e s f r a n ç a is e s , a r g o t e t la n g u e p o p u la ir e : d e s P ie d s N ic k e l é s a u x A s s is t é s

Résumé Depuis toujours les bandes dessinées françaises ont puisé dans le réservoir linguistique constitué de lexèmes et d ’expressions issus de deux registres particuliers du français, à savoir la langue populaire et les divers parlers argotiques. Pour les linguistes descriptivistes les bandes dessinées parues au XXe siècle et au début du XXIe siècle sont autant de réels témoignages de la langue parlée à différentes époques. À cet effet, il suffit de comparer, entre autres, les termes contenus dans les premiers volumes des Pieds Nickelés (années 1910-1920) à ceux relevés dans des bandes dessinées telles La honte aux trousses de Jano (1983a) ou Les Assistés de Dikeuss (2002 et 2004) et Les Banlieuzards (2008) du même auteur.

1. Introduction

En français les bandes dessinées (BDs désormais) sont des vecteurs importants de diffusion de l ’argot et de la langue populaire ; de ce fait il incombe aux linguistes de prendre en compte ce média dans leurs analyses des différents registres de la langue. Divers titres de BDs et leurs auteurs sont indiqués ci-après par ordre chronologique croissant de 1908 à 2012. Ces volumes de BDs contiennent des mots ou expressions en argot, ceci tant dans leurs parties narratives que dans les dialogues. Dans certains cas, les titres eux-mêmes sont en argot, comme par exemple Du raisiné à Paname de Pierre Guilmard en 2010. 1908-1980 : Les Pieds Nickelés (pour les auteurs, cf. ci-après en 2.) ; 1981-1985 : Kebra (Jano & Tramber, Jano) ; 1982-2009 : Nestor Burma (Jacques Tardi) ; 2001-2004 : Yoman (Monsieur B.) ; 2002 : Les Assistés, Tome 1 (Dikeuss (Kristijan Cvejic)) ; 2004 : Les Assistés, Tome 2 (Dikeuss (Kristijan Cvejic)) ; 2005-2006 : Wesh Wesh Crew (Rudo) ; 2008 : Les Banlieuzards (Dikeuss (Kristijan Cvejic)) ; 2010 : Du raisiné sur Paname (Pierre Guilmard) ; La position du tireur couché (Jacques Tardi) ; 2012 : Je veux une Harley (Frank Margerin / Marc Cuadrado).

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Jean-Pierre Goudaillier

Dans le présent article nous nous analysons certaines de ces BDs, réparties en trois grandes périodes selon le type de lexique utilisé (cf. 2., 3. et 4. ici-même), tout en envisageant la présentation d ’autres textes de BDs dans des publications ultérieures (cf. 5.).

2. Les Pieds Nickelés de Louis Forton (années 1910-1920) Les Pieds Nickelés, Croquignol, Filochard et Ribouldingue apparaissent pour la première fois en 1908 dans l ’hebdomadaire L ’É patant (illustration 1). Ils sont créés par Louis Forton (illustration 2), qui alimente la série jusqu’en 1934, année de sa mort. La série est d ’abord reprise par Aristide Perré de 1934 à 1938 puis par Albert Georges Badert de 1938 à 1940. Après la seconde guerre mondiale c ’est René Pellos qui sera en charge de la série, ceci jusqu’aux années 80, époque des derniers albums dignes d ’intérêt.

Illustration 1 : les Pieds Nickelés en couverture de l’hebdom adaire L ’épatant

Suivent trois exemples en énoncés, qui sont tirés d ’un volume de 1929 : 1)

Approchez, mes seigneurs ! Qui en veut du tafia ? Quatre-vingt-dix-sept degrés ! L ’enfer dans une bouteille ! (Forton 1929, 3 [1ere bande]).

Bande dessinée française, argot et langue populaire

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Tafia est l ’aphérèse de ratafia (eau-de-vie à base de canne à sucre), ce qui en fait un lexème du registre argotique. Pour le Trésor de la Langue Française informatisé (désormais TLFi), ce terme daterait du XVIIe siècle et il s’agirait d’un mot créole peut-être issu de la formule latine ratafiat (conventio) parce que cette formule, accompagnée d ’un toast, se serait prononcée à l’occasion d ’un marché conclu.

Prosper Mérimée et Gustave Flaubert emploient ratafia1 : 2)

Apporte-moi la bouteille de ratafia, une bouteille à quinze et un carafon d ’eaude-vie (Mérimée 1870, 171)

3)

Ils obtinrent, par la macération, des ratafias de framboise et d ’absinthe (Flaubert 1881, 54)

Dans la littérature, ratafia et tafia se font concurrence. Pour ce qui est de l ’aphérèse tafia on la trouve chez des auteurs tels Jules Verne ou Guy de Maupassant : 4)

. . . à chaque instant, éclataient les hurrahs du joyeux marin, quand il reconnaissait des barils de tafia, des boucauts de tabac... (Verne 1874, 458)

5)

... et elle ne s ’était jamais dégrisée depuis, car sa nourrice, disait-elle, se refaisait le sang à coups de tafia... (Maupassant 1890, 1340)

Elle est utilisée jusqu’aux années 1930, 1940, comme en témoigne, parmi d ’autres, l ’exemple suivant : 6

)

Pourtant on s ’était à peine arrêté, le temps d ’avaler une gorgée de tafia, de se détendre les reins.... (Roumain 1944, 19)

Pour n ’être employée principalement par la suite que par des auteurs originaires des Antilles françaises, tels Aimé Césaire ou Patrick Chamoiseau nés tous les deux en Martinique respectivement en 1913 et 1953. Dans le Dictionnaire de l ’argot, Jean-Paul Colin rappelle que tafia (attestée chez Moreau de Saint-Méry dès 1659) est bien l ’aphérèse de ratafia. Le Grand Dictionnaire de la Langue Française (GLLF) cité par Jean-Paul Colin2 mentionne l ’existence du dérivé tafiatique avec le sens d ’alcoolique. 7)

Alors, quand ils jugèrent la dose suffisamment soporifique, ces messieurs les argousins daignèrent s ’arrêter (Forton 1929, 16 [1ère bande]).

1 Toutes les citations littéraires sont tirées de Frantext (http://www.frantext.fr) 2 Colin 1990, 606.

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Jean-Pierre Goudaillier

De nos jours, argousin (policier) est communément considéré comme vieilli3. Sous la forme agosin ce lexème désigne au XVe siècle un bas officier chargé de la surveillance des forçats. Argousin est issu de la forme algouzin attestée au XVIe siècle (TLFi). 8)

« M on vieux, poursuivit Ribouldingue, notre devoir nous commande de nous assurer de ton importante personne et de la transporter subito au fo n d d ’un violon infect et nauséabond » (Forton 1929, 19 [ l ere bande]).

Violon (prison) désigne initialement une chambre d ’arrêt dans un poste de police ou de garde avant de signifier par extension une prison4. Pour le TLFi il y aurait une analogie entre les grilles de la prison et la disposition des cordes d ’un violon (étymologie parmi d ’autres possibles) et l ’on relève l ’emploi de ce terme de la langue populaire dès 1792, toujours d ’après le TLFi. Anatole France l ’utilise, comme le montre l ’exemple suivant : 9)

Crainquebille, dont l ’arrestation fu t maintenue, passa la nuit au violon et fu t transféré, le matin, dans le panier à salade, au dépôt (France 1904, 21).

Tafia, argousins et violon sont donc des termes que Louis Forton emploie à bon escient, puisqu’ils sont bien ancrés dans leur époque, tout comme le sont les expressions avoir une éponge dans le gosier (avoir soif), casser les rotules à quelqu ’un (ennuyer quelqu’un), faire fissa (faire vite), avoir une idée à la noix (avoir une mauvaise idée), plumer un pigeon (escroquer quelqu’un), etc., que l ’on trouve aussi sous sa plume. Certaines de ces lexies bien en vogue à l ’époque le sont restées ou sont devenues désuètes plus ou moins rapidement. L ’examen des volumes des Pieds Nickelés nous fournit aussi, entre autres, les lexèmes et expressions populaires et/ou argotiques aminches, être dans les vignes, gazer, se déguiser en aiguille dans une botte de foin , poteau, poularderie, prendre la tangente, profondes, réduire à quia, tricoter des pinceaux, vivre aux frais de la princesse, respectivement amis, être saoul, aller bien, se cacher, ami, police (2 fois), s’évader (de l ’école), poches, réduire au silence, courir, vivre aux dépends de qqu’un. Pour Jacques Cellard et Alain Rey, aminche (copain) est attesté dès 1878, très usuel jusqu’en 1930 et vieilli par la suite5. Aristide Bruant l ’utilise, entre autres, dans Les Bas-Fonds de Paris : 10)

- A nous les Aminches !... E t mort aux vaches !... (Bruant 1892-1902, 471).

3 Colin 1990, 14. 4 Colin 1990, 661. 5 Cellard / Rey 1990, 9.

Bande dessinée française, argot et langue populaire

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L ’expression être dans les vignes (être saoul) se trouve à la fin du XIXe siècle dans la littérature, chez Alphonse Daudet par exemple : 11)

A présent, rien que la vue d ’un verre de vin lui retournait l ’estomac ; en revanche, il avait pris le goût des douceurs, des cafés au lait, bavaroises, sirops d ’orgeat. E t ce n ’était vraiment pas de chance pour lui d ’être tombé sur un compagnon toujours dans les vignes (Daudet 1883, 287).

D ’après le TLFi, la locution être dans les vignes provient de mettre le pied dans la vigne du Seigneur (1690), elle-même devenue être dans les vignes (1718), voire être dans les vignes du seigneur (1808). Elle est ensuite une expression du registre populaire, d ’où son emploi par Louis Forton dans les Pieds Nickelés. Gazer (aller bien), le plus souvent employé en construction impersonnelle (ça gaze) est une verbalisation de l ’expression aller plein gaz et date de 19156. Jacques Cellard et Alain Rey, qui proposent la datation de 1873, rappellent que le sens d ’ami fidèle de poteau est basé sur une métaphone selon laquelle le complice en qui on a confiance se tient en poteau, quand il fait le guet7, ce qui est à rapprocher de compter sur un potot de l ’argot des forçats mentionné par le TLFi. Poularderie pour police est la suffixation en -ie de poulard8, un des nombreux dérivés de l ’argot poulet (policier). La tangente est l’épée du polytechnicien : 12)

« L ’épée, dit le Code X, se porte tangente à la bande, touche à terre et fa it voler la poussière. » D e là son nom de tangente, elle n ’a en effet q u ’un point de contact avec le corps, le point Q 9.

De ce fait, d ’après le TLFi, prendre la tangente signifie s’échapper de l ’école en argot des polytechniciens, ce que confirme Jean-Paul Colin, qui renvoie lui-même à Alfred Delvau10, car il s’agit d ’un emprunt à la géométrie, la tangente « s’évadant de la circonférence »n . Réduire à quia (réduire au silence) est utilisé à l ’époque de Louis Forton, à savoir le début du XXe siècle, par divers auteurs, parmi lesquels on trouve Marcel Proust : 13)

Pour les locutions, il était insatiable de renseignements, car, leur supposant parfois un sens plus précis q u ’ elles n ’ ont, il eût désiré savoir ce q u ’ on voulait dire exactement p a r celles q u ’ il entendait le plus souvent employer : la beauté du diable, du sang bleu, une vie de bâton de chaise, le quart d ’heure de Rabelais, être le prince des élégances, donner carte blanche, être réduit à quia, etc., et dans quels cas déterminés il pouvait à son tour les faire figurer dans ses propos (Proust 1913, 200)

6 Cellard /R e y 1990, 395. 7 Cellard / Rey 1990, 665. 8 Colin 1990, 511. 9 Lévy / Pinet (1894), 287. 10 Delvau 1866, 369. 11 Colin 1990, 607.

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Profonde(s) pour poche(s) est un emploi métonymique du terme usuel12. Tricoter des pinceaux (courir) semble être à notre avis un hapax. On connaît par ailleurs, parmi d ’autres, tricoter des gambettes, des flûtes, des compas13, autant de locutions ayant le même sens. L ’hapax se déguiser en aiguille dans une botte de foin (se cacher), quant à lui, est à rapprocher de l ’expression usuelle chercher une aiguille dans une botte de fo in . Aux frais de la princesse (aux frais de l’état, du gouvernement, de l ’administration, d ’une collectivité) serait une expression correspondant à un emploi humoristique d ’une ancienne locution datant de l ’Ancien régime14 et très familière au début du XXe siècle, ce que confirme Vidocq dan ses Mémoires en 1828. L ’analyse des termes et expressions qu’emploie Louis Forton permet de constater qu’il a su recourir avec justesse au lexique populaire et argotique en vogue à son époque, ainsi que nous l ’avons déjà mentionné, ce qui a peut-être pu contribuer au succès des Pieds Nickelés.

3. Kebra de Jano (années 1980) Changement d ’époque. Qu’en est-il de Jano, auteur de BDs de la fin du XXe siècle ? Voici des exemples extraits de quelques-uns de ces albums parus au cours des années 1980, qui mettent en scène son héros Kebra : 14)

Ouais dans ma tête, c ’est la tempête Un max de pêt, plus les amphêtes (Jano 1983c).

Amphêtes est l ’apocope d ’amphéamines, pêt est celle de pétard (cigarette de haschisch)15. 15)

Zieute le keupon ! Il a tout l ’matos !!! Ça ringue un max !!! (Jano 1983g).

Keupon est le verlan de punk ; ce terme fait partie du lexique du français contemporain des cités (FCC)16. Le synonyme crêteux existe, la coiffure particulière des punks (à l’iroquoise) étant alors prise en compte pour désigner par métonymie la personne dans son ensemble17. Matos désigne dans le cas présent tout ce qui est nécessaire (seringue, etc) à l ’injection d ’une drogue dure, telle la cocaïne ou l’héroïne. Il s’agit de l ’apocope de matériel suivie d ’une 12 Colin 1990, 516. 13 Colin, 1990, 635. 14 Colin 1990, 515. 15 Goudaillier 2001, 220-221. 16 Goudaillier 2001, 178. 17 Goudaillier 2001, 109.

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resuffixation en -o s 18. Ringuer qui signifie être démodé est un verbe formé à partir de l ’adjectif argotique ringard (démodé)19 ; la locution ça ringue un max ! utilisée ici par Jano correspond à ça craint un max !, c ’est craignos ! de l ’argot traditionnel. 16)

Waaah ! Kebra !! Kes tu zones là ?! (Jano 1982a).

Le verbe zoner, qui est à rapprocher de l’expression parcourir la zone, a pour sens errer, n ’avoir rien à faire20. 17)

Ouais.... T ’façon, quand tout s ’écroulera on aura palpé la tune et on s ’ra déjà sous les palmiers (Jano 1982b).

L ’expression palper la tune (recevoir, encaisser de l’argent) remonte au XVIIIe siècle21, le lexème tune (initialement orthographié thune) datant lui-même du XVIIe siècle avec le sens d ’argent reçu en aumône, bien avant de désigner une pièce d ’argent de 5 francs jusque 1920 et toute pièce ou billet d ’une valeur de 5 francs de 1920 à 194022. Tune est assez fréquemment employé par Jano ; en voici un autre exemple d ’utilisation par cet auteur de BDs : 18)

Alors, vieux cloporte ! Tu vas la cracher, la tune, maintenant, sinon j ’t ’aplatis comme un larf de chômeur un 31 du mois ! (Jano 1983e).

Larfeuil ou larfeuille, largonji23 de feuillard 2 4 fournit l ’apocope larf, qui est utilisée dans le cas présent. Ce terme appartient au registre du FCC25. 19)

A rg ! J ’ai l ’estom’ qui hurle à la mort !!... on va jaffer ! On devrait s ’démerder un peu d ’artiche d ’abord (Jano 1983f)

E stom ’ (apocope d ’estomac),jaffer (manger ; d ’un ancienjaffe (soupe) datant du XVIIe siècle) et artiche (argent) sont tous les trois des lexèmes de l’argot traditionnel, celui du polar français des années 1950 et 1960, ce que nous montrent, entre autres, les exemples suivants pour artiche et jaffer, ainsi que pour jaffe :

18 Goudaillier 2001, 193. 19 Goudaillier 2001, 244. 20 Goudaillier 2001, 294. 21 Cellard /R e y 1990, 279. 22 Cellard / Rey 1990, 781 ; voir aussi Goudaillier 2001, 277 (thune). 23 En ce qui concerne le largonji, jargon des bouchers voir, entre autres, Marc Plénat 1985 et Françoise Robert l’Argenton 1991, ainsi que Colin 1990, 363. 24 Colin 1990, 362. 25 Goudaillier 2001, 184-185.

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20)

Le môme Max, pas fou, plutôt que de confier son artiche aux dadas, à la glorieuse incertitude du turf, il l ’avait éparpillé dans les placements d ’avenir (Simonin 1953, 32)

21)

La tortore tenait une telle place dans l ’existence de Pierrot, que refuser de jaffer en sa compagnie lui apparaissait comme un affront mortel ; il restait de l ’époque où on prenait le temps de vivre, de déguster les choses (Simonin 1953, 32-33)

22)

Dans ces inhumains séjours au m itard- une jaffe et un bout de brignolet deux fo is pa r semaine (Le Breton 1953, 22)

23)

On est marié avec personne, dès q u ’on a de l ’artiche dans le morlingue ! (Simonin 1960, 173)

Notons l’emploi de l ’expression à la jaffe ! par René Fallet : 24)

Decaris arrive. Tour du propriétaire et à la jaffe !26 Le dur larbin m ’intimide et il n ’y a bien que lui. Croûte princière arrosée de rosé et que vient clôturer une hénaurme glace à s ’en pourlécher les badigoinces (Fallet 1947, 265)

Ainsi qu’il peut être constaté à partir de ces exemples, Jano utilise souvent des mots en verlan, ce qui est aussi le cas dans l ’exemple suivant extrait de l ’album Méganique mécanique chez les mystiques : 25)

... on kroutchou les tomos ! (Jano 1983d)

Tomos est le verlan de motos. Kroutchou est basé sur un jeu de mots construit à partir du verbe chourave, voler, réinterprété comme chou-rave puis comme chou­ croute ; de ce fait, choucroute(r) (chou + croute[r]) sur le modèle de chourave(r) (chou + rave[r]) veut dire lui aussi voler ; on doit toutefois noter que croutchou reste très peu utilisé27. Dans cette même bande dessinée on trouve peinard et taf. 26)

O.K ! On va t ’laisser illusionner peinard, nous on a du taf !! (Jano 1983d)

D ’après Jean-Paul Colin28 peinard (peine + suffixe -ard) avec le sens de peu fatiguant est relevé par Gaston Esnault dès 191829. T af pour désigner le travail a

26 Ce qui signifie dans le cas présent à la soupe I, à table I 21 Goudaillier 2001, 110. 2B Colin 1990, 466. 29 L’ouvrage de Gaston Esnault, auquel renvoie Jean-Paul Colin, est Le poilu tel q u ’il se parle, qui date de 1919 et non de 191B.

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une origine inconnue30. L ’emploi de ce terme très fréquent en FCC31 avec ce sens est plus récent que celui de peinard. De ce fait Jano a recours à deux tranches synchroniques différentes de l ’argot français, lorsqu’il utilise dans le même énoncé peinard et ta f On peut constater la même chose dans l ’album Les plans fête à Fuinette paru aussi en 1983 (Jano 1983b) : 2l)

Alors ?! On s ’p erm et d’palucher n o t’ m euf ?!

28)

Eh ! Les keums ! J ’ai l ’double bonus avec cte meufa

29)

M oi j ’ai les crocs ! On va s ’klaper un mac ?! Attends ! On va s ’licher quelques mousses ! Y ’a un p ’tit rade sympa près d ’ici !

SO)

Faites béton la nemo sinon même à la morgue y voudront pas d ’vous

Dans ces exemples Jano emploie à la fois des termes et expressions d ’argot traditionnel, voire de vieil argot, tels palucher, avoir les crocs, claper, licher, mousse, rade, et des lexèmes empruntés au FCC comme m euf meufa, keum, béton, nemo, qui sont tous, notons-le, des mots de verlan.

4. Les Assistés de Dikeuss (années 2000) Dikeuss (pseudonyme de Kristijan Cvejic) publie Les Assistés 1 en 2002 et Les Assistés 2 en 2004 (illustrations 3 et 4 ci-après). On trouve quelques bandes du premier volume dans le numéro 81 (juin 2000) du magazine L ’A ffiche32. Dans ces deux albums Dikeuss raconte les aventures d ’une bande de jeunes de banlieue (sur)nommés Dom-Dom, qui est Antillais, originaire des DOM-TOM, Gilles le Foncedé, Léo le vicelard, Bruno le parleur et Abdel le Meskin. Deux des surnoms comportent des lexèmes en langue des cités (FCC) : Gilles le Foncedé, et Abdel le Meskin. Foncedé, verlan de défoncé a plusieurs sens, à savoir saoul, drogué et fou. Pour ce dernier sens son emploi adjectival a de nombreux synonymes en FCC, parmi lesquels chtarbé, cramé, déjanté, destroy, foulek, guedin, mécra, msrot, o u f et shooté33. Meskin ou miskin, qui se prononcent respectivement [meskin], [miskin], désignent en FCC un pauvre type34, lorsqu’ils sont employés comme substantifs. D ’un point de vue étymologique, tout comme pour mesquin 3G Ce pourrait être une apocope de tafouilleux (chiffonnier, celui qui fouille dans les tas de chiffons (Colin 199G, 6G5). 31 Goudaillier 2GG1, 262. 32 Goudaillier 2GG1, 138, 197, 223, 237, 278, entre autres. Voir aussi Illustration 5 et l’analyse qui en est faite plus loin dans le texte. 33 Goudaillier 2GG1, 145. 34 Goudaillier 2GG1, 145.

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du français standard, voire académique, l’origine de ces deux termes est l ’arabe miskin, pauvre, qui a été introduit en ancien français (XIIe siècle, meschin, meschine, jeune homme, jeune fille) par l’intermédiaire de l’italien meschino, pauvre, chétif35. En FCC on relève même une forme féminine miskinette pour désigner une fille, une jeune fille considérée comme nulle.

Illustration 3 : couverture de Dikeuss, Les Assistés 1 (2002)

Illustration 4 : couverture de Dikeuss, Les Assistés 2 (2004)

Illustration 5 : Les asssistés - im age extraite du Tome 1 (L ’A ffiche, 81, ju in 2000, p. 3)

35 Dauzat I Dubois I Mitterand 1964, 460.

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Les énoncés 31)

...i paraît qu’Dom-Dom, il a enchaîné une trop bonne meuf ! I tourne avec elle dans son BM pour que tout l ’tiéquar la voye !

contenus dans la bulle supérieure comprennent des lexèmes de FCC, ce que l ’on constate aussi par ailleurs dans le Tome 1 (Dikeuss 2002), comme le confirment les exemples d ’énoncés suivants : 32)

Ta rate, c ’est une vraie bombe !!!

33)

Sérieux, ça s ’fait ap d ’pillave comme aç.

34)

Au lieu d ’gazer comme un teubé, fais sortir ta meuf qu’on lui dise bonjour, au moins !

Rate pour fille, femme, avec le sens de petite amie dans certains cas, est un emploi métaphorique du substantif usuel, tout comme l ’est souris de l ’argot36. Bombe, apocope de bombance en argot, signifie orgie ; en FCC une fille belle n ’est plus seulement l’objet de la bombe mais devient elle-même la bombe37. Gazer n ’a rien à voir ici avec l ’usage qui en est fait par Louis Forton (cf. plus haut dans le texte). Dans le cas présent, gazer, polysème en FCC, veut dire se vanter, frimer38. Pillave pour boire provient d ’un verbe tzigane, plus précisément romani, à savoir piav, qui a le même sens. Teubé (idiot) est le verlan de bête. Ces exemples confirment la présence importante de mots de verlan dans les textes de Dikeuss, qui sont le reflet de ce que l ’on constate effectivement en FCC. Les termes et expressions fracass (saoul, drogué)39, partir en yeucou (se dégrader, se désagréger, yeucou étant le verlan de couille)40, baltringue (balance, dénonciateur, mais aussi imbécile)41, seucai (voiture, verlan de caisse)42, bouffon (imbécile, idiot)43, faire nétour (partager avec quelqu’un une cigarette de haschisch - nétour est le verlan de tourner)44, ça s ’fa it ap (cela ne se fait pas), béflan (frimer, verlan de flamber)45, reunoi (personne d ’origine africaine ou

36 Goudaillier 2001, 2S1-2SB. 31 Goudaillier 2001, 11. SB Goudaillier 2001, 15B-159. En FCC les autres sens de ce polysème sont se moquer de quelqu’un, se dépêcher, sentir mauvais, agresser avec une bombe lacrymogène. 39 Goudaillier 2001, 141. 40 Goudaillier 2001, 214. 41 Goudaillier 2001, 56. 42 Goudaillier 2001, 253. 43 Goudaillier 2001, 12-13. 44 Goudaillier 2001, 136. 45 Goudaillier 2001, 61.

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antillaise, verlan de noir) 4 6 sont aussi relevés dans Les Assistés et attestent à nouveau de l ’importance numérique du verlan. L ’utilisation par Dikeuss de nombreux lexèmes de FCC, surtout ceux de type verlanesque, établit une différence importante par rapport à ce qui a été noté lors de l ’analyse des albums de Jano. Dans Les Banlieuzards, autre album dû à Dikeuss (2008), on trouve aussi de nombreux mots et expressions issus du FCC, tels : bébar (voler, verlan de bar(bot)er)41, défoncer sa race à quelqu ’un (battre violemment quelqu’un48, chelou (verlan de louche)49, avoir de la choune (avoir de la chance)50, avoir de la tune (avoir de l ’argent)51, lascar (jeune de banlieue ; gars de cité)52, etc. L ’étude de cet album confirme ce qui vient d ’être mentionné pour les deux volumes Les Assistés.

5. BDs et livres illustrés de Jacques Tardi inspirés de rom ans Avant même de conclure, il nous faut mentionner l ’existence de BDs (communément appelées versions graphiques) tirées de romans. Ainsi, Jacques Tardi, parmi d ’autres, s’est inspiré de la série Nestor Burma écrite par Léo Malet, qui a obtenu le Grand prix de la littérature policière en 1948. Jacques Tardi, Nestor Burma, BDs parues de 1982 à 2009 : Brouillard au pont de Tolbiac, 1982 120, rue de la gare, 1988 Une gueule de bois en plomb, 1990 Casse-pipe à la Nation, 1996 M ’as-tu vu en cadavre ?, 2000 La nuit de Saint-Germain-Des-Prés, 2005 Le soleil naît derrière le Louvre, 2007 L ’envahissant cadavre de la plaine Monceau, 2009 Léo Malet, romans de la série Nestor Burma parus de 1943 à1959 : 120 rue de la gare, 1943 ; 46 Goudaillier 2GG1, 241-242. 47 Goudaillier 2GG1, 6G. 48 Goudaillier 2GG1, 116. 49 Goudaillier 2GG1, 94-95. 5G Goudaillier 2GG1, 53-54, 99. 51 Goudaillier 2GG1, 277 et voir plus haut dans le texte en 3. . 52 Goudaillier 2GG1, 185-186.

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Le soleil naît derrière le Louvre, 1954 ; La nuit de Saint-Germain-des-Prés, 1955 ; M ’as-tu vu en cadavre ?, 1956 ; Brouillard au pont de Tolbiac, 1956 ; Casse-pipe à la Nation, 1957 ; L ’envahissant cadavre de la plaine Monceau, 1959. Il convient aussi de signaler l ’existence de livres illustrés publiés par Jacques Tardi, ce qui est le cas de Voyage au bout de la nuit, Mort à crédit et Casse-pipe parus respectivement en 2006, 2008 et 2007. Les romans de Céline utilisés comme modèles datent, quant à eux, de 1932, 1936 et 1949. Une analyse des correspondances et des différences entre les romans et leurs adaptations en versions graphiques ou en livres illustrés est actuellement en cours. Nous en publierons les résultats ultérieurement.

6. Conclusion La comparaison des lexèmes contenus dans les premiers volumes des Pieds Nickelés de Louis Forton parus au cours des années 1910-1920 avec ceux relevés dans les bandes dessinées La honte aux trousses de Jano (1983), Les Assistés (tomes 1 [2002] et 2 [2004]) et Les Banlieuzards (2008) de Dikeuss permet d ’établir que ces auteurs, qui ont su utiliser le stock lexical de leur époque, nous fournissent des témoignages relatifs au lexique populaire et argotique à diverses époques du XXe siècle. Les linguistes disposent ainsi d ’éléments, qui viennent compléter ceux déjà en leur possession pour une meilleure compréhension de l ’évolution lexicale du français au siècle dernier et au début de ce siècle.

Bibliographie D ictionnaires et artcles scientifiques Cellard, Jacques / Rey, Alain (1990) : Dictionnaire du français non conventionnel. Paris : Hachette Colin, Jean-Paul / Mével, Jean-Pierre / Leclère, Christian (1990) : Dictionnaire de l ’argot. Paris : Larousse Dauzat Albert / Dubois Jean / Mitterand Henri (1964) : Nouveau dictionnaire étymologique et historique (troisième édition revue et corrigée). Paris : Larousse Delvau, Alfred (1866) : Dictionnaire de la langue verte. Argots parisiens comparés. Paris : Dentu Esnault, Gaston (1919) : Le poilu tel qu’il se parle. Paris : Bossard

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Bruant, Aristide (1892-1902) : Les bas-fonds de Paris, Tome 1. Paris: J. Rouff Céline, Louis-Ferdinand (1932) : Voyage au bout de la nuit. Paris : Denoël et Steele Céline, Louis-Ferdinand (1936) : Mort à crédit. Paris : Denoël et Steele Céline, Louis-Ferdinand (1949) : Casse-pipe. Paris : Frédéric Chambriand Daudet, Alphonse (1883) : L ’Évangéliste Fallet, René (1947) : Carnets dejeunesse. Paris. Denoël Flaubert, Gustave (1881) : Bouvard et Pécuchet France, Anatole (1904) Crainquebille Le Breton, Auguste (1953) : Du rififi chez les hommes. Paris : NRF Malet, Léo (1943) : 120, rue de la gare. Paris Malet, Léo (1954) : Le soleil naît derrière le Louvre. Paris : Fleuve noir Malet, Léo (1955) : La nuit de Saint-Germain-des-Prés. Paris : Fleuve noir Malet, Léo (1956) : M ’as-tu vu en cadavre ? Paris : Fleuve noir Malet, Léo (1956) : Brouillard au pont de Tolbiac, Paris, Fleuve noir Malet, Léo (1957) : Casse-pipe à la Nation, 1957, Paris, Fleuve noir Malet, Léo (1959) : L ’envahissant cadavre de la plaine Monceau. Paris: Fleuve noir Maupassant, Guy de (1890) : Contes et nouvelles, tome 1 Mérimée, Prosper (1870) : La Chambre bleue Proust, Marcel (1913) :A la recherche du temps perdu - Du côté de chez Swann. Paris : Grasset Roumain, Jacques (1944) : Gouverneurs de la rosée. Port-au-Prince : Imprimerie de l'Etat, Collection ‘Indigène’ Simonin, Albert (1953) : Touchez pas au grisbi. Paris : Gallimard [Série noire] Simonin, Albert (1960) : Du mouron pour les petits oiseaux. Paris : Gallimard Verne, Jules (1874) : L ’Île mystérieuse Vidocq (1828) : Mémoires de Vidocq, tome 1. Paris : Tenon Bandes dessinées

Cvejic, Kristijan (alias Dikeuss) (2002) : Les Assistés, Tome 1. Paris : Septième Choc Cvejic, Kristijan (alias Dikeuss) (2004) : Les Assistés, Tome 2. Paris : Septième Choc Cvejic, Kristijan (alias Dikeuss) (2008) : LesBanlieuzards. Paris : Septième Choc Forton, Louis (1929) : Les Pieds Nickelés. Paris: Société Parisienne d’Edition (S.P.E.) Jano (1982a) : Écroule à la coule. Métal hurlant (N° 76 bis) Jano (1982b) : Le H.L.M. infernal. Métal hurlant (N° 81) Jano (1983a) : La honte aux trousses. Les Humanoïdes Associés Jano (1983b) : Les plansfête à Fuinette. Métal hurlant (N° 83) Jano (1983c) : Le rock’n ’roll me colle aux grolles. Métal hurlant (N° 83bis) Jano (1983d) : Méganique mécanique chez les mystique. Métal hurlant (N° 89) Jano (1983e) : Le casse crasse casque pas des masses. Métal hurlant (N° 92) Jano (1983f) : Voyage sauvage. Rigolo (N° 4) Jano (1983g) : Souk d ’enfer pour un look enfer. Rigolo (N° 5)

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Tardi, Tardi, Tardi, Tardi, Tardi, Tardi, Tardi, Tardi, Tardi, Tardi, Tardi,

Jacques Jacques Jacques Jacques Jacques Jacques Jacques Jacques Jacques Jacques Jacques

(1982) (1988) (1990) (1996) (2000) (2005) (2006) (2007) (2007) (2008) (2009)

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: Brouillard au pont de Tolbiac. Paris : Casterman : 120, rue de la gare. Paris : Casterman : Une gueule de bois en plomb. Paris : Casterman : Casse-pipe à la Nation. Paris : Casterman : M ’as-tu vu en cadavre ? Paris : Casterman : La nuit de Saint-Germain-Des-Prés. Paris : Casterman : Voyage au bout de la nuit. Paris : Gallimard : Casse-pipe. Paris : Gallimard : Le soleil naît derrière le Louvre, Paris, Casterman : M ort à crédit. Paris : Gallimard : L ’envahissant cadavre de la plaine Monceau. Paris: Casterman

Illustration 1 : http://phylacterium.wordpress.eom/2010/0/page/5/ (consultation 02_14) Illustration 2 : http://www.ricochet-jeunes.org/magazine-propos/article/26-les-pieds-nickelesont-100-ans (consultation 02_14) Illustration 3 : http://www.bedetheque.com/BD-Assistes-Tome-1-8621.html (consultation 06_14) Illustration 4 : http://www.bedetheque.com/BD-Assistes-Tome-2-Les-assistes-2-52537.html (consultation 06_14)

Univ.-Prof. Dr. Jean-Pierre Goudaillier Département des Sciences du langage Faculté SHS - Sorbonne Université Paris Descartes 45, Rue des Saints Pères F-7527G Paris cedex G6 courriel : [email protected]

Gr e g o r P erk o

L e d i a l o g is m e e n t r e a l t é r it é e t d iv e r s i t é : LA TRADUCTION DES BANDES DESSINÉES EN SLOVÈNE

Résumé L’article se propose d’évaluer la dimension dialogique, dans le sens bakhtinien du terme, dans un corpus choisi de bandes dessinées francophones et de leurs traductions en slovène. Il s’agit des séries d’Astérix, de Tintin et de Titeuf. Notre analyse se limitera aux aspects linguistiques, hétéroglossiques du dialogisme et s’organisera autour de deux pôles : celui de l’altérité, qui est la représentation de la langue d’un autre, d’un étranger, et celui de la diversité, qui désigne la représentation de différents types de variation linguistique propres à une communauté linguistique. Nous essaierons de démontrer qu’il est difficile de parler d’un « vrai » dialogisme et que ce dialogisme se limite le plus souvent à des passages isolés où l’auteur de la BD ne développe que quelques traits lexicaux, syntaxiques ou « phonétiques » qui fonctionnent comme des « indices » signalant l’altérité ou la diversité d’un personnage ou d’un discours. Nous verrons que la traduction de ces indices s’apparente, par de nombreux aspects, aux stratégies et aux procédés qu’on adopte pour la traduction des jeux de mots.

1. Introduction La bande dessinée est un texte juxtaposant deux systèmes sémiotiques, l ’un linguistique, l ’autre pictural, interagissant entre eux. Elle est donc, « par sa nature », dialogique. De plus, le récit est pour une bonne partie raconté sous forme de dialogues et comporte de nombreux traits d ’oralité (interjections, onomatopées, bruits etc.) qui permettent de créer l’atmosphère d ’un authentique échange verbal. Dans notre article, nous nous pencherons sur la question de savoir dans quelle mesure cette dimension « intrinsèquement » dialogique met en place un dialogisme dans le sens bakhtinien du terme (Bakhtine 1978), reposant sur l ’interaction entre différentes variétés linguistiques et englobant par conséquent à la fois l ’hétéroglossie et l’hétérophonie (Todorov 1981). Notre corpus se limitera aux BD francophones qui ont été traduites en slovène. Il s’agit des séries d ’Astérix, de Tintin et de Titeuf.1Avant d ’aborder les problèmes liés à la traduction, nous essaierons de cerner la dimension dialogique des BD analysées et de définir, au préalable, les notions d ’altérité et de diversité. 1 Nous avons écarté les séries d’Iznogoud, de Lucky Luke et de Gaston Lagaffe qui se sont révélées de peu d’intérêt pour notre propos.

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2. A ltérité et diversité Notre analyse s’articulera autour de deux pôles, celui de l’altérité et celui de la diversité, et de la zone de transition qui les relie. En s’inspirant de la définition de D.-H. Pageaux2, nous pouvons dire que l ’altérité, qui s’oppose à l’identité, se réfère à l ’image que l’on perçoit de quelqu’un que l ’on considère comme étant un étranger, un autre. L ’altérité concerne à la fois la dimension culturelle, dans le sens large du terme, impliquant la langue, les us et coutumes, la religion, les habitudes vestimentaires, les propriétés physiques et les traits de caractère. Les BD d ’Astérix offrent d ’innombrables exemples de propriétés stéréotypées que les Français attribuent, entre autres, aux Belges, aux Grecs, aux Suisses, aux Espagnols, aux Égyptiens, aux Allemands et à leurs cultures. La diversité se manifeste au sein d ’une communauté et peut concerner l’appartenance régionale et sociale ou bien des traits de personnalité. La différence entre l ’altérité et la diversité est donc essentiellement question de degré : la diversité n ’est pas une non-identité et celui qui est différent n ’est pas considéré comme un autre, comme un étranger. La ligne de démarcation est parfois difficile à tracer et le tracé dépend de la vision qu’en donne l ’auteur. Dans Astérix chez les Bretons, par exemple, les Britanniques (les Bretons) sont présentés comme des « cousins », descendant des mêmes tribus et parlant la même langue, mais avec « une façon un peu spéciale de s’exprimer. » La représentation des Britanniques relève-t-elle de la diversité ou de l ’altérité ? Nous reviendrons à cette question au § 3.3. Dans la suite de notre article, nous nous limiterons aux seuls aspects linguistiques de l ’altérité et de la diversité. L ’analyse du corpus a montré qu’une authentique hétéroglossie ou même une vraie hétérophonie étaient rares, qu’elles se limitent à des passages isolés et qu’elles ne développent que quelques traits lexicaux, syntaxiques ou « phonétiques » fonctionnant comme des « indices »3 qui signalent l ’altérité ou la diversité d ’un personnage ou d ’un discours.4 Ces indices exploitent les fonctions métalinguistique et poétique de la langue et sont dans la plupart des cas mis au service de la dimension ludique des BD. 2 « [T]oute image procède d ’une prise de conscience, si minime soit-elle, d ’un Je par rapport à l ’Autre, d’un Ici par rapport à un Ailleurs; l ’image est donc l ’expression, littéraire ou non, d ’un écart significatif entre deux ordres de réalité culturelle. » (Pageaux 1994, 60) 3 Selon Ch. S. Peirce (1978, 140), l’indice est un signe renvoyant à l’objet qu’il dénote en vertu du fait qu’il est en connexion avec lui, qu’il est affecté par lui. 4 Le dessinateur Tito, auteur de la série Tendre Banlieue, évoque deux types de raisons pour lesquelles, dans ses BD, qui racontent la vie dans les banlieues parisiennes, il adopte le français standard, courant. D ’un côté, peut-on s’offrir le luxe de choisir un seul quartier précis et comment peut-on garantir l ’authenticité du parler de ce quartier ? De l ’autre, que faire des difficultés qu’un tel sociolecte poserait aux lecteurs ? (Communication personnelle, à l’Université de Nantes en juillet 2012).

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3. T raduction de l’altérité et de la diversité Dans la traduction des BD, les traducteurs adoptent en général des stratégies ciblistes et tentent de minimiser des effets « dépaysants » : ils privilégient les attentes linguistiques, stylistiques et socioculturelles des lecteurs. Si le problème de la traduction de l ’altérité, comme nous le verrons plus tard, reste relativement marginal, la traduction de la diversité linguistique, c ’està-dire la traduction des variétés diatopiques, diastratiques et diaphasiques, lance au traducteur de lourds défis : comment établir dans une autre situation linguistique un équivalent crédible à une situation nationale spécifique ? En passant d ’une langue à l ’autre, la variété perd son ancrage culturel, social, historique, régional. S’il est en règle générale impossible de garantir l ’authenticité, il est n ’est pas non plus toujours possible d ’assurer la vraisemblance et la cohérence des équivalences établies. On ne peut ne pas être d ’accord avec F. Gadet lorsqu’elle met en question la pertinence de la notion de niveau de langue pour la traduction : Je pense donc qu’elle est dépourvue de tout caractère opératoire (même en tant qu’approximation pédagogique). Il n ’y a pas non plus lieu de la remplacer par une autre notion du même ordre, car le seul travail utile consiste à explorer les dimensions proprement linguistiques de la variation, et à décrire le fonctionnement et les contraintes de chacun des traits variables dans chaque langue. (Gadet 1996, 35)

Il convient de rappeler que les rapports entre différents axes de la variation linguistique ne sont pas les mêmes dans toutes les langues. Lorsqu’on compare le français et le slovène, on relève facilement que le français, depuis le déclin des patois au début du XXe siècle, développe surtout l ’axe diastratique au détriment de l ’axe diatopique, tandis qu’en slovène l’axe diatopique reste très important, alors que l ’axe diastratique ne s’est jamais tout à fait départi des facteurs liés à l ’appartenance régionale : il est pour l’instant impossible d ’identifier un registre familier ou populaire « de base », partagé par l ’ensemble du territoire slovène. La problématique de la traduction de la diversité et, dans une moindre mesure, celle de l ’altérité s’apparente, par de nombreux aspects, aux problèmes que pose la traduction des jeux de mots (Henry 2003). La traduction littérale étant en règle générale impossible et la traduction « fidèle », reposant sur des équivalences parfaites, peu probable, le traducteur doit recourir à la traduction libre, comprenant des procédés d ’adaptation, de compensation ou de soustraduction. Dans notre article, les notions d ’altérité et de diversité ne réfèrent pas à une réalité linguistique, historique, sociale ou culturelle, dotée d ’un solide système de traits pertinents, mais désignent un ensemble plus ou moins cohérent d ’indices souvent isolés qu’il convient de repérer pour en trouver des « équivalents » dans une autre langue.

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3.1. Problèm es spécifiques de la traduction des BD en slovène B. Gradisnik, l’un des traducteurs slovènes les plus connus5, évoque ainsi les problèmes sur lesquels risque de buter un traducteur de BD slovènes (Gradisnik 2000). Le décalage entre les registres standard (la terminologie slovène « officielle » préfère le terme littéraire) et familier ou parlé reste important et bien des locuteurs slovènes répugnent à « faire passer l’oral dans l ’écrit ». Cette situation pose de grands problèmes à un traducteur qui est obligé de traduire les dialogues, censés évoquer une communication orale. Le traducteur s’en tient à une imitation intuitive de la syntaxe « orale ». De plus, il « parsème » son texte de mots ou d ’expressions « marqués ». Par souci de pédagogie, les BD étant destinées en premier lieu aux enfants et aux adolescents, le traducteur est toutefois tenu de respecter, dans la mesure du possible, l ’orthographe et la grammaire, comme par exemple, le respect du duel et du genre neutre, l ’emploi du génitif après la négation, etc. 3.2. S ur deux exemples de traduction « déton(n)ants » Avant d ’aborder le cœur de la problématique, je vais mentionner deux traductions d ’Astérix quelque peu « détonantes », où l’altérité est traduite par des moyens que l ’on pourrait juger comme extrêmes. La première est le résultat d ’une activité pédagogique que Pavle Zdovc, lecteur de slovène à l ’Université de Vienne, a fait faire à ses étudiants lors de ses cours de traduction. Dans leur traduction d ’Astérix chez les Helvètes (Zvezdniks pri Svicarjih), publiée en autoédition en 2000, les Hélvètes parlent le dialecte de la région de Ribnica, dans le sud de la Slovénie. Le choix d ’un dialecte, qui reste un cas isolé dans l ’espace slovène, a été sans doute inspiré par la solide tradition des traductions des BD d ’Astérix dans différents dialectes allemands. Le deuxième exemple concerne la première traduction croate d ’Une aventure d ’A sterix le Gaulois (Asterix Gal), parue en 1992, donc en pleine guerre de Croatie. Cette traduction présente un exemple intéressant de l ’utilisation ou du « détournement » de la traduction à des fins politiques : les soldats romains y sont assimilés aux soldats yougoslaves et aux tchetniks serbes. Prenons quelques exemples : 1)

(Caïus Bonus à ses soldats) : « Ave, ave les enfants! » Trad. croate : « Ave, ave drugovi vojnici » (littéralement : Ave, ave camarades soldats)

5 B. Gradisnik est, entre autres, le traducteur de la série Alan Ford, créée par Magnus et Max Bunker, peu connue en France, mais qui a connu un solide succès dans toutes les républiques de l’ancienne Yougoslavie.

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(Caïus Bonus au druide ) : « T u auras des sesterces! Des tas de sesterces !!! » Trad. croate : « Im at ces denariusa! Brdajugodenariusa!! »

L ’emploi du syntagme camarade soldats fait clairement allusion à l ’armée yougoslave et assimile le centurion romain à un officier de l’armée yougoslave. Les « faux-latinismes » denarius et jugodenarius (littéralement yougodenarius) évoquent la monnaie de l ’ancienne Yougoslavie, le dinar. Dans la traduction des noms propres, on relève des allusions à quelques personnalités de sinistre renommée de l ’époque. Dans la traduction de Marcus Sacapus par Anus Mladikus, on reconnaît sans difficulté le nom de Radko Mladic et dans le nom donné dans la traduction à un bourreau anonyme, Cedus Seselius, celui du chef autoproclamé des tchetniks, Vojislav Seselj. 3.3. Traduction d ’indices d ’altérité Dans un texte littéraire ou paralittéraire, l’altérité linguistique n ’est que rarement marquée par la présence de passages dans une langue étrangère, une langue autre. En effet, ces passages, notamment s’ils sont trop longs, risquent de rendre le texte incompréhensible. L ’ajout de notes en bas de pages ou l ’intégration des traductions dans la narration (par exemple, lorsque la traduction est assurée par un des personnages) peuvent en revanche alourdir le texte. Dans les BD analysées, l ’altérité est signalée essentiellement par deux types de moyens. À la différence de la littérature, la BD peut s’appuyer sur la dimension picturale. L ’altérité peut être métonymiquement signalée par le lettrage, donc par la forme des caractères dans les bulles. La série d ’Astérix offre d ’excellents exemples d ’utilisation de ces moyens : le grec est marqué par la forme de caractères qui rappellent l ’écriture grecque, l ’allemand (le gotique) est marqué par des caractères rappelant l ’écriture gothique, l ’égyptien (ancien) par des symboles rappelant les hiéroglyphes. Dans la plupart des cas, la traduction slovène respecte l ’original. Dans les traductions d ’Astérix aux Jeux Olympiques (Asterix na Olimpijadi) (3a-b) ou d’Astérix et les Goths (Asterix in Goti), par exemple, les paroles des Grecs et des Goths sont rigoureusement marquées par les caractères grecs et gothiques respectivement. La traduction d ’Astérix légionnaire (Asterix legionar), par contre, est moins homogène et moins respectueuse du lettrage de l ’original. Dans l’original, l ’altérité langagière des légionnaires égyptien, grec et goth est systématiquement signalée par des caractères rappelant les écritures hiéroglyphique, grecque et gothique (4a, 5a). Or, si, dans la traduction slovène, l ’interprète traduit les paroles du centurion par des hiéroglyphes et des caractères gothiques (4b), les légionnaires grec et goth, quelques pages plus loin, s’expriment en « caractères romans » (5b).

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3a Astérix aux Jeu x Olympiques

3b Asterix na Olimpijadi

4a Astérix légionnaire

4b Asterix legionar

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5a Astérix légionnaire

5b Asterix legionar

Un deuxième type de moyens consiste à ajouter des indices qui exploitent des traits stéréotypés attribués ou attribuables à la syntaxe, au lexique ou à la prononciation de la langue de l ’autre. Prenons d ’abord l’exemple de Tintin au Congo où les membres de la tribu les Babaoro’m emploient une syntaxe simplifiée (emploi abusif de « y en a » ou d ’infinitifs, ellipse de la copule être, emploi exclusif de la forme tonique des pronoms personnels) : 6)

Amener l ’artillerie lourde !... Nous y en a bombarder li !... Nous y en a bien voir si li sorcier !.... En batterie !

Il est intéressant de voir que le traducteur slovène n ’a pas pris en compte ces indices et a opté pour une syntaxe respectant toutes les règles de grammaire.6 7)

Pripeljite topnistvo ! Najvecje !... Bomo videli, a lije res carovnik !... Napolni !

Revenons à la question de savoir si la représentation des Bretons « d ’outreManche » relève de la diversité ou de l ’altérité (voir § 2). Les indices qui 6 Le traducteur voulait-il atténuer le caractère « raciste » de la représentation de cette tribu ?

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parsèment la langue de ces Bretons renvoient tous à l ’anglais. De ce point de vue, nous avons plutôt affaire à l ’altérité. Parmi les traits les plus saillants, mentionnons les suivants : - « Tag questions » : Ce spectacle est surprenant. Il est, n ’est-il pas ? - la place de l ’adjectif : une romaine patrouille, la magique potion - calques phraséologiques : Je demande votre pardon. - exploitation de « faux-amis » franco-anglais : Splendide !! Splendide !! Pour le transfert d ’une partie de ces indices, le traducteur slovène a utilisé les mêmes procédés : il s’agit notamment des « Tag questions » (Hudo osupljiv prizor. Kaj ne da res, da je prav tak?) et des calques phraséologiques (Prosim vase oproscanje). Comme la place normale de l ’adjectif slovène est l ’antéposition, le traducteur a dû avoir recours à des procédés assez créatifs : - procédés dérivationnels « fautifs » : rimovska (au lieu de rimska) patrulja - interversion de syllabes : napojni carob (au lieu de carobni napoj) Les « faux-amis » franco-anglais sont compensés par des mots rares ou recherchés (Divno ! Predivno !). 3.4. T raduction d ’indices de diversité Nous commencerons notre analyse par des indices qu’on pourrait attribuer aux variétés régionales du français. Les exemples de ces indices sont assez rares et dans notre corpus limités exclusivement à quelques numéros d ’Astérix, notamment au Tour de Gaule d ’A stérix. Même si dans la « transcription » de la réponse d ’un paysan normand que croisent Astérix et Obélix, on pouvait voir l’indice d ’une variété dialectale, cette réponse est sans doute principalement motivée par la locution figée réponse de Normand. 8)

P ’têt ben q u ’oui; P ’têt ben q u ’non

Le traducteur slovène a choisi le dialecte de la Haute-Carniole : 9)

Mrbitja; Mrbitne

Mais ce qui semble plus important que le choix d ’un dialecte précis, ce sont les connotations que véhicule cette réponse : ce sont celles de roublardise et de méfiance. Il n ’est pas rare que l’indice ne soit pas traduit. Par exemple, pour traduire la réplique suivante d ’un Marseillais, le traducteur a opté pour un registre neutre : 10)

A Nicae ? P ar la mer ?? Avé ce mistral qui se prépare, que l ’éruption du Vésuve, en comparaison c ’était de la rigolade !! M ais vous n ’êtes pas bien ?

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11)

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VNìcae ? S colnom? Tak mistral bo, daje izbruh Vezuvaprava sala.A vi niste cisto gladek?

Dans la série de Titeuf, la diversité linguistique couvre des indices renvoyant aux axes diastratique, diaphasique, générationnel et bien évidemment idiolectal. La BD met en scène une famille aisée de classe moyenne, dans des situations de vie quotidienne. Le clivage principal concerne l’axe générationnel et sépare les adolescents (Titeuf et ses amis) des adultes (les parents, les professeurs). Le parler jeune est marqué par un certain nombre d ’indices, facilement repérables : • au niveau du lexique : nul, gueuler, frangine ; troncations, « préfixes » superlatifs hyper, méga...), • des traits d ’oralité (ben, ouais,pô, c h u is,j’dirais; t ’auras...) • la syntaxe du français familier (omission de ne, de il impersonnel, nombreuses dislocations etc.) Il ne faut pas non plus oublier de nombreux tics de langage, lapsus et hapax propres au seul langage de Titeuf. La traduction slovène essaie de rendre compte de cette complexité originale, ce qui a souvent obligé le traducteur à appliquer des procédés de traduction créatifs, dont le but est de produire chez le lecteur slovène le même effet que l ’original produit chez le lecteur français, tout en employant, bien évidemment, des moyens linguistiques différents7 : • de nombreux germanismes (stala, plac, ziher, cvek) et anglicismes (ful, frend, kes, dzogat, nabildan) ; • ordre des mots marqué (En bonbon mi dej /fr. Donne-moi un bonbon/, l ’ordre neutre serait : Dej mi en bonbon) • formes courtes d ’infinitifs (spat /fr. dormir/, poslusat/fr. écouter/, povedat /fr. dire/, hodit /fr. marcher/ à la place des formes « standard » (spati, poslusati, povedati, hoditi) • réduction vocalique (prjatli /fr. amis/ pour prijatelji, dost mam /fr. il y en a marre/ pour dosti imam) • emploi du démonstratif affaibli (ta) dont la valeur est proche de celle de l’article défini, qui n ’existe pas en slovène standard (A te ni nie strah povedat ta starim /fr. Tu n ’as pas peur de le dire aux parents/, en slovène standard le nom (stari) soit figurerait seul, soit, dans ce contexte précis, il serait accompagné du possessif tvojim /fr. tes/) • emploi du numéral en (fr. un) dont la valeur est proche de celle de l ’article indéfini inexistant en slovène standard (Zgleda kot ena brezvezna podgana /fr. On dirait un rat tout pourri/) 7 Les exemples sont tirés de la traduction slovène de Mes meilleurs copains (Moji najboljsi prjatli). Les traductions françaises entre barres obliques sont des traductions qui se veulent littérales.

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• emploi de la construction analytique avec la préposition od (fr. de) à la place du génitif synthétique (DNK od dinozavra /fr. l ’A D N d ’un dinosaure/ pour donozavrova DNK) Étant lui-même originaire de la capitale slovène, il n ’est pas surprenant que le traducteur ait choisi comme « base » le slovène familier tel qu’il est parlé à Ljubljana par la classe moyenne. Le choix de ce parler est en outre justifié par la connotation d ’urbanité qu’il véhicule, car il semble être le parler qui s’est le plus affranchi de l’« emprise dialectale ».

4. Conclusions Au terme de l ’analyse de notre corpus, nous pouvons constater qu’il est difficile de parler du dialogisme dans le sens bakhtinien du terme où les langues et les variétés linguistiques qui se manifestent de manière cohérente dans le discours des BD entreraient dans des relations dynamiques et dialectiques entre langues et variétés linguistiques. L ’hétéroglossie est réduite aux manifestations plus ou moins isolées d ’indices, reposant le plus souvent sur des stéréotypes, qui renvoient soit à l’altérité, soit à différents types de diversité linguistique. Son rôle semble secondaire, mis au service des jeux de mots et d ’effets comiques et ludiques. La seule exception est constituée par la série de Titeuf, où une forme de dialogisme s’établit entre, d ’un côté, la langue des adolescents et celle des adultes, et de l ’autre, entre l ’idiolecte de Titeuf et les langages des autres personnages. Les traducteurs slovènes étaient conscients du caractère métalinguistique et ludique de ces représentations de l ’altérité ou de la diversité. Il n ’est donc pas étonnant que les stratégies et les procédés adoptés soient ceux qu’on applique pour traduire les jeux de mots (traduction créative, adaptation, compensation). Nous avons également relevé plusieurs exemples, où, pour des raisons qu’il est difficile d ’élucider, les indices n ’ont pas été transférés ou « traduits » en slovène.

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Gregor Perko Faculté des Lettres Université de Ljubljana SI-1000 Ljubljana Slovénie Mél : [email protected]

Gregor Perko

S a b in e B a s t ía n

La

l a n g u e p a r l é e e t a r g o t iq u e

dans la

Ba n d e D e s s in é e « je u n e » : - problèm es

p r o b l è m e s d ’a n a l y s e

d e t r a d u c t io n

Résumé Dans le domaine de la recherche sur la Bande Dessinée, les travaux qui portent sur les moyens linguistiques en rapport étroit avec les images ne font pas défaut. Souvent, on a - à juste titre mis en relief l’usage des phénomènes caractérisant notamment les dialogues, donc qui imitent avec une certaine authenticité la langue parlée ; rappelons les études multiples sur les onomatopées et les interjections. C ’est toujours dans cette optique que cetarticle s’intéresse plus spécialement aux expressions « jeunes », souvent argotiques et verlanisées. Partant d ’une description, inspirée par un regard croisé franco-allemand entre langues et cultures, nous nous interrogerons ensuite sur les façons (réelles ou potentielles) de traduire ces termes et formules. Les études récentes sur les traductions existantes pour ce genre d ’expressions dans les BD plutôt « classiques », comme celles des séries « Les aventures de Tintin » avec leur version allemande : « Tim und Struppi » de Hergé (Biemann 2011, voir aussi Farr 2009 et Groensteen 2006) nous ont servi d’inspiration ; ou comme « Titeuf » de Zep (Partzsch 2009) d ’exemples méthodologiques à discuter.

1. introduction Parmi les supports servant de vecteurs de distribution des formes néo-argotiques telles certaines expressions jeunes, figure la Bande Dessinée (BD), nommée en allemand par le terme anglais Comic. Son importance ne cesse de croître, notamment aux temps de la mondialisation et d ’internet grâce à une diffusion très popularisée, accessible à un public très large, et cela de façon extrêmement rapide. C’est particulièrement vrai pour l ’Allemagne où l ’on observe d ’une part une augmentation de la production « indigène » mais d ’autre part toujours un marché important pour les BD ou Comics traduits d ’autres langues, notamment du français (cf. Schmitt 1997, Kaindl 2004 et 2008). Malgré la longue tradition des traductions dans le domaine et le nombre croissant de réflexions théoriques et méthodologiques, nous devons constater que les études descriptives, comparatives et traductologiques des BD écrites pour et par les « jeunes » sont plutôt rares (cf. cependant Spillner 1980 et Rohrlack 2004 pour les problèmes sémiotiques dans la traduction des BD ; Gillmeier 2007 et

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Sabine Bastian

Partzsch 2009 pour les parlers jeunes). Il nous semble donc intéressant de reprendre certains des premiers résultats obtenus en vue d ’une systématisation et d ’un approfondissement des connaissances tirées des corpus de BD « jeunes ». Nous partirons d ’abord des exemples des BD « banlieusardes » comme « Les assistés » (Dikeuss), « Poungi la racaille » (Chanmax) ou « La vie de ma mère » (Chauzy / Jonquet). Par la suite, nous présenterons des résultats récents d ’une recherche sur les expressions argotiques dans l ’œuvre de Riad Sattouf. Ces albums reflètent les observations de l ’auteur sur « la vie secrète des jeunes » réunissant en deux tomes des « trouvailles » des années 2004 à 2007 (tome 1) et des années 2007-2010 (tome 2). Finalement, nous discuterons des exemples trouvés dans les albums de Titeuf (Zep) notamment pour ce qui est de la traduction de ce genre de BD.

2. Langues, langages et cultures Les langues-cultures qui nous intéressent tout particulièrement tiennent donc essentiellement à des espaces particuliers, comme c ’est le cas des zones « sensibles » urbaines, souvent désignées de « cités » ; d ’où les termes pour désigner leur langage : « Français Contemporain des Cités » (Goudaillier 2001), langues des banlieues, langues de quartier ou encore en allemand « Kiezsprache(n) » (Wiese 2010). Les locuteurs représentent la population typique de ces quartiers : souvent d ’origine multiethnique, avec une forte composante « jeune ». Ces jeunes se trouvent très souvent dans une situation précaire, marquée par l ’exclusion sociale et par un manque multiple - manque de perspectives, d ’orientation, de valorisation / reconnaissance sociale ; manque également de moyens (surtout mais pas uniquement) financiers et de lieux de rencontre, pour n ’en citer que quelques-uns. Les conséquences de cette situation difficile ne sont pas trop surprenantes : violence (réactive), recours aux drogues et à l ’alcool, à la criminalité... Les parlers jeunes se font le miroir de la vie des locuteurs, ils reflètent notamment la rupture sociale qui se traduit dans une rupture linguistique. Les procédés et structures des formes créées après une déconstruction de la langue standard prouvent une grande créativité et richesse linguistique de ceux qui s’approprient la langue selon leurs besoins. Depuis une vingtaine d ’années, on constate une multiplication des études descriptives, notamment pour la langue française, mais aussi pour l ’allemand qui nous intéresse en tant que langue-cible de la traduction et que nous allons traiter dans la deuxième partie de cette contribution. Si l’on part d ’une vision « regard croisé » franco-allemand en étudiant les particularités des « langues des jeunes », on constate une grande similarité, mais aussi des différences sensibles entre les deux langues.

La langue parlée et argotique dans la Bande Dessinée « jeune »

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Commençons par l ’allemand : pour ce qui est de la variation sémantique, les exemples sont nombreux1 qui sont marqués par un glissement de sens comme dans fundamental (super, la classe), Bonsai (nabot), Eisbeutel (péj. poche de glace = personne « froide»). Ceci peut aboutir à une extension sémantique (addition) comme dans cool, supporten, fe tt (super, sehr, gut/ schön, voll in Ordnung - super, bien, très bien/ trop), hämmern (« marteler »; carburer ; = hart arbeiten/ travailler dur), Message (*prononcé à l ’anglaise* ; konkrete Aussage, spezielles Anliegen; message). Un autre sous-groupe concerne les nouvelles créations, donc des néo­ logismes et des hapax : alken, picheln, Kolben zwitschern (trois variantes pour « se soûler »), Fossilscheibe (Oldie, « vieux disque »), Heizkeks (personne qui « chauffe » une boum, à ne pas confondre avec « une chauffeuse »), Sumpfziege (personne laide de sexe féminin ; littéralement « chèvre des marais ») L ’économie de l ’oral conduit à des simplifications comme aso (ach so « Ah bon ! »), schlafn (schlafen / dormir), Poli (péj. Polizei - police), Proggi (programme d ’Internet). Pour ce qui est de la morphologie et plus précisément de la formation des mots, on constate une tendance à la création de superlativismes à l ’aide de préfixes et préfixoïdes tels les formes allemandes hammer- (marteau) p.ex. hammergeil (très / trop cool), super-, mega-, extra-, p.ex. superlustig (très amusant), Superbirne (personne pas trop ou bien au contraire très intelligente). Les trois derniers préfixes comptent aussi parmi les formes les plus usitées dans les corpus français. Une autre tendance actuelle en allemand est la verbalisation dénominale : müllen (quatschen, dummes Zeug daherreden, vains bavardages ; de M üll ^ ordures), zoffen (streiten, sich ausgiebig zanken; de Z o ff → baston) ainsi que la verbalisation d ’adjectifs comme cool, prononcé bien sûr à l ’anglaise : abcoolen. Si l ’on garde dans certains cas (très connus et répandus) l’orthographe originale, il se trouve de plus en plus d ’exemples phonétiquement adaptés, parfois pour signaler un glissement de sens par rapport à la forme existante parallèle : l ’exemple Workmän (qn. qui travaille dur) n ’est pas à confondre avec Workman (baladeur, walkman) ; le verbe händeln (faire bien / de façon rapide / sûre) se distingue clairement par sa prononciation reflétée par la graphie de son « cousin germain » handeln (prononcé à l ’allemande avec un [a] et qui signifie tout simplement agir). L ’exemple konnäckten (se connecter / se lier) reflète aussi bien la volonté d ’aliéner le verbe emprunté à l ’anglais (to connect) en l ’adaptant à la graphie allemande que le phénomène d ’utiliser un anglicisme tout simplement pour être « cool ». 1 Les exemples ont été choisis après un dépouillement « critique » des dictionnaires spécialisés (Pons : Wörterbücher zur Jugendsprache 2001 - 2013 ; Langenscheidt : Hä ? Jugendsprache unplugged 2013).

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3. La bande dessinée Parmi les vecteurs qui contribuent à la diffusion des structures et notamment du lexique typique des « parlers jeunes », la bande dessinée occupe une place primordiale en France. Lacassin l ’a définie dès l ’année 1971 comme un neuvième art, ce qui reflète la grande reconnaissance dont elle jouissait déjà parmi les lecteurs. En Allemagne, l ’essor des « Comics » n ’est pas comparable à celui de la BD en Belgique et en France, mais on constate depuis quelques années une vraie montée en flèche (Goethe-Institut 2013). Il y a donc aujourd’hui une scène qui se développe et se popularise, non en dernier lieu par Internet (Comicportal, Deutschsprachige Comics). Pendant une longue période, les traductions des éditions anglo-américaines et francophones étaient dominantes ; entretemps de nouvelles sources se sont ajoutées (p.ex. les mangas), et la production locale en profite en s’inspirant pour une bonne partie de ces prédécesseurs. La popularité de la BD et des Comics parmi les jeunes est incontestée. Elle ne cesse de croître notamment par la recherche d ’authenticité des auteurs qui réalisent un langage proche d ’une oralité « vraie » ou tout au moins vraisemblable. Nous allons présenter nos premiers résultats de repérage et d ’analyse des traces de cette langue parlée des jeunes dans les BD francophones dans le souci de poser par la suite la question de savoir comment on a / on aurait dû rendre ces textes dans la traduction vers l ’allemand. Nous allons commencer par la description de l ’usage du verlan2 (chapitre 5), un des marqueurs caractéristiques du parler jeune. Ensuite nous présenterons les résultats du dépouillement d ’un corpus récent en élargissant la gamme des phénomènes argotiques et populaires étudiés (chapitre 6) pour terminer par une discussion d ’exemples tirés du dépouillement d ’un corpus qui est un exemple de la « traduction » des BD du français vers l’allemand.

4. Le corpus Les résultats présentés dans le chapitre 5 sont basés sur une étude des albums suivants : - Les assistés / Les assistés 2 (Dikeuss, Éditions Septième choc, depuis1998) - Pascal Brutal. La nouvelle virilité (Satouff, Éditions Fluide Glacial 2006) - La vie de ma mère. Face A et B. (Chauzy / Jonquet, Paris : Casterman 2003) - Poungi la racaille I et II (Chanmax, Paris : Éditions Danger Public, 2006)

2 Pour une définition et une description du verlan actuel, nous renvoyons aux travaux de Méla (1997) et de Goudaillier (2001).

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Dans le chapitre suivant, nous avons adopté une vision plus globale incluant une vaste gamme de marqueurs « jeunes ». Comme corpus, nous avons choisi deux tomes plus récents : - La vie secrète des jeunes (Sattouf, Éditions Association, Paris. 52010) - La vie secrète des jeunes II (Sattouf, Éditions Association, Paris. 2010) Les textes de l’étude traductologique sont tirés des albums sur un petit garçon : Titeuf : - Titeuf - tômes 1 - 12 (original français ; auteur : Philippe Chappuis alias Zep, Éditions Le septième Choc, Paris 1993 - 2008) - Titeuf - Bände 0 - 11 (traduction allemande par Marcel Le Comte ; 1998 2008)

5. Les formes verlanisées dans la BD « jeune » (Gillmeier 2007) L ’étude susmentionnée date de l ’année 2007. L ’auteure avait procédé à l’analyse de 4 titres de BD très connus en France (voir 4) comprenant au total 7 tomes. Les occurrences verlanesques repérées sont au nombre de 488, parmi elles 86 formes différentes qui se répartissent comme suit : 48 noms, 16 verbes, 12 adjectifs, 6 pronoms, 2 adverbes et 2 expressions. La plus grande partie des verlanismes étaient des bi-syllabiques du type cité -> téci (39 occurrences) suivis des monosyllabiques comme flic —>keuf (26 sur 86). Une analyse des exemples dans leurs contextes a abouti à deux classements : un premier reflète les champs sémantiques du lexique sujet à la verlanisation, le deuxième, alphabétique, était destiné à montrer les fréquences (relation type : token) dans les textes et à documenter les contextes. Un aperçu des champs sémantiques les plus fréquemment utilisés montre très clairement, une fois de plus, les « préoccupations » dans la vie quotidienne des jeunes : C rim es et violence bébar (barber) garba (bagarre) kécra (craquer) keuss(sac) pécho (choper) péta (taper) reurti (tireur) séka (casser) vécreu (crever) znessbi (business)

Femmes / sexualité çesu (sucer) cheum (moche) dass (sida) einsses (seins) gnonemi (mignon) guédra (draguer) meuf (femme) pécho (choper) tasspé (pétasse) téma (mater) teub (bite)

Désigner les hom m es caillera (racaille) céfran (français) cistra (raciste) deumon (monde) feuj (chnouf) gogol (mongol) ieuv (vieux) keum/ kem (mec) keuf (flic) kisdés (qui se déguisent) ouf (fou)

Drogues bédo(dope) drépou (poudre) foncedé (défoncé) méfu (fumer) oinje (joint) teuch (shit)

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teuche (chatte) teupu (pute)

rabza (arabes) renoi (noir) reubeu (beur) reuf (frère) reum (mère) teubè (bête)

Fig. 1 : C ham ps sém antiques (figure basé su r Gillmeier 2007)

Dans le classement alphabétique, représenté ici par un extrait comprenant des mots / expressions commençant par la lettre « c », on constate des fréquences très différenciées. Une bonne partie des occurrences ne figure qu’une seule fois, mais il y a également des formes comme « meuf » qui apparaissent plus de 100 fois.

ça com

[sakom]

loc.

comme ça

D ja m el, des p la n s reurti ça com, il en a v a it ja m a is vu.

12x

caillera

[kajra]

n. f.

racaille

Ça va les cailleras ?

2x

céfran

[sefra]

n. m.

Français

L a u r e n t c ’é ta it u n c éfra n c o m m e m oi.

3x

çésu

[sesy]

v.

sucer

No ! J ’vais pas t ’ çesu !

4x

chelou

[talu]

adj.

louche

T 'e s l ’g a rs a u x c h aussures c h elo u !

6x

cheum

[iœm]

adj.

moche

H a h a , trop cheum la g o n zesse !

3x

cim er

[sime:r]

n. m.

merci

N o n , c ’e s t toi c im er batard.

2x

cistra

[sistra]

n. m.If.

raciste

Ta Z ora, c ’e s t p a s u n e cistra ! Isla m o u p a s Isla m , du m o m en t que t ’a llonges la thune, c ’e s t b o n n a rd !

4x

Fig. 2 : Classement alphabétique —l’exemple de la lettre « c » (Gillmeier 2007)

Cette première étude, certes restreinte, nous a incitée à poursuivre et élargir la recherche en dépassant les seules formes verlanisées (dont la présence constitue, bien sûr, un indice fort de l ’usage d ’un parler jeune dans ces BD).

6. R iad Satouff : « L a vie secrète des jeunes» La cinquième réédition du premier tome et la sortie du tome 2 de « La vie secrète des jeunes » - reprise des pages qui ont paru depuis l ’été 2004 dans Charlie Hebdo - nous a semblé une occasion intéressante pour la description synchronique et

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même le début d ’une analyse « diachronique» de ce lexique en pleine évolution. En plus, nous avons repris le tome de « Pascal Brutal » pour saisir les formes dépassant le cadre de la verlanisation. Sur les 160 pages doubles de « la vie secrète» et les 45 pages de « Pascal Brutal », ont été retenues 250 expressions d ’un « parler jeune et argotique», une centaine d ’occurrences différentes par tome de « la vie secrète » et une cinquantaine dans « Pascal Brutal ». Ensuite nous avons procédé à une analyse classée selon des critères de forme et de sens pour créer les bases d ’une discussion sur la traductibilité de ces textes. 6.1. Les formes phonétiques Un des traits caractéristiques est l ’usage du parlé sous sa forme « orale », à savoir la scripturalisation de la prononciation (non-conforme à la norme de l ’écrit). La première série d ’exemples 1)

Bonjoureu, auteureu, bandeu dessinnée, bien sûreu, votreu, et aloreu, viengue

a été trouvée dans des contextes où l’auteur imite de façon ironique le parler des « bourges ». Une transposition possible vers l ’allemand ne semble pas trop difficile, en (re)créant des formes comme Guttön Tagg, Autör, Cömmick, natürlich... La prononciation habituelle du français se trouve représentée par l ’utilisation d ’une « ortograf fonétik » : 2)

e tt’ (être), faupa, bin, kesskya, kesstumfé, cékikéla, kesta

Là aussi, une transposition vers l ’allemand peut être réalisée par des formes com m egutt ( ‘b in ’), ‘isn los? (kesskya), w ers’n das? (cékikéla) ’hastn? (kesta). 6.2. L a form ation des mots Les formes repérées se rangent dans l’affixation (p.ex. suffixation en -ard: clébard, nullard), parmi les abréviations (apocope, aphérèse, avec ou sans réduplication : asso (association), instit (institutrice), tel (téléphone), dispo (disponible) ; tain (putain) ; dodo, clodo). Dans la plupart des cas, des équivalents allemands existent dans les registres sub-standards comme pour les exemples Köter (clébard), Null (nullard; en allemand avec une connotation plus faible). Pour d ’autres exemples, il faut chercher plus loin, restant toujours dans le registre correspondant : verdammt (tain); Penner (clodo); deidei (dodo). Pour certaines expressions, l ’allemand ne connaît pas vraiment des équivalents : Asso (association) Verein (forme neutre), instit (institutrice) Lehrerin.

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6.3. Lexique et phraséologie du sub-standard L ’analyse de notre corpus a révélé une fois de plus le rôle primordial du lexique marqué comme appartenant au sub- et au non-standard, cependant différencié selon les niveaux de langues de l ’oral : du français familier et populaire, argotique, mais aussi vulgaire, parfois difficiles à rendre en allemand vu le fait que les registres ne sont pas répartis ni décrits de la même façon. Les exemples suivants en donnent une impression : 3)

putain, chier, bite / queue, → propositions allemandes : (selon le contexte) verdammt, Scheiß(e), Schwanz

4)

pouffe, nana, racaille → Tussi, Tante ; Gesindel, Gesocks, Abschaum, Pack (en allemand : marqué très négativement)

5)

naze → bescheuert, (nicht ganz) dicht, im Eimer (sein)

6)

fricoter, picoler → etwas am Laufen haben, saufen /picheln.

Un cas particulier se présente quand il s’agit de rendre le lexique des emprunts : ces derniers dépendent très largement des langues-cultures caractérisant le langage des jeunes qui vivent une réalité de « mosaïque linguistique ». Il s’ensuit des problèmes quand on change non seulement de langue mais aussi de culture (en l ’occurrence d ’immigration) : 7)

Maboule (de l’arabe mahbwl « fou, débile ») → le sens peut être rendu par le terme Vollidiot ou bien par l’expression « komplett einen an der Klatsche haben ».

Comme on l’a vu dans le dernier exemple, parfois le respect du sens et des connotations demande un recours à des expressions, ce qui se retrouve également dans le cas inverse, comme dans les exemples suivants : 8)

Kesskisspass ? → Was geht ? / Was läuft ? / Was is am Bach ? / ‘I sn los ?

9)

Péter la gueule/le cul de qn. (battre) →jm . a u f die Fresse hauen/geben

10)

Aller en boîte (sortir) → feiern gehen; a u f die Piste gehen (ici l’allemand est peut-être un peu plus marqué « jeune» que le français)

11)

Il s ’habille caillera —> der läuft ghettomäßig rum (l’allemand est un peu moins marqué, surtout par manque d ’un moyen comme le verlan - racaille - caillera)

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12)

J ’vous l ’ dis cash direct - sagen, was ‘P h a se’ ist (L’expression ne se rend pas par un anglicisme malgré le fait que le parler des jeunes allemands se distingue par une plus grande affinité pour l’anglais.)

13)

C ’est casse-couille - es geht mir a u f den Sack

14)

Tu fa is chier /pu ta in fa it chier - Scheiße, das nervt

15)

Vazi ta gueule - komm halt die Fresse

On constate partiellement une bonne variabilité de l ’allemand, mais aussi des nuances connotatives qui divergent d ’une langue à l’autre, ce qui n ’est pas surprenant. En même temps, ces quelques exemples ont montré les chances d ’égaliser au niveau du texte les « pertes » ou « manques » en rajoutant dans d ’autres cas, ce qui est connu comme l ’équivalence (textuelle) décalée.

7. Problèm es traductologiques Pour compléter nos réflexions présentées au chapitre 6 qui reposent uniquement sur nos propositions (et celles de nos étudiants), cette dernière partie reprend quelques exemples tirés d ’une étude traductologique des albums de « Titeuf » et de ses traductions publiées. D ’abord il faut souligner une fois de plus les problèmes pour rendre l ’oralité fictive, néanmoins très proche d ’une langue parlée authentique, qui sont fréquents et parmi les plus marqués dans « Titeuf ».3 •

l ’usage d ’un langage hyperbolique : hyper-violent est rendu par l’allemand mega-brutal, ce qui est parfaitement adapté.

3 Les exemples ont été choisis parmi ceux publiés dans le corpus de Partzsch 2007. La numérotation des tomes (F1-F12 et D-D11) s’oriente sur celle donnée dans la bibliographie.

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Fig. 3a: Titeuf-F 4: 35/2



les gros mots : ici, la situation permet une transposition « mot-à-mot » du terme merde mais souvent, l’allemand est moins « explicite »...

Fig. 4a: Titeuf-F 1: 8/7



Fig. 4b: Titeuf-D 0: 8/7

l’argot français : ici rendu par un terme équivalent du sub-standard marqué péjoratif :

Fig. 5a: Titeuf-F 1: 31/10



Fig. 3b: Titeuf-D 3: 35/2

Fig. 5b: Titeuf-D 0: 31/10

les interjections : il s’agit ici des interjections typiques du parler des jeunes, d ’ailleurs graphiquement adaptées selon la prononciation / l’intonation sous-entendue : LA VAAAACHE ! ^ EEEEEECHT ?

La langue parlée et argotique dans la Bande Dessinée « jeune »

Fig. 6a: Titeuf-F 11: 18/2



Fig. 6b: Titeuf-D 10: 18/

les emprunts : ici les anglicismes - top look ! Cooles outfit ! L ’exemple révèle que les anglicismes « préférés » des jeunes Français ne sont pas toujours les mêmes que pour les jeunes allemands. (Problèmes des fréquences et aussi de fugitivité.)

Fig. 7a: Titeuf-F 7: 42/6



247

Fig. 7b: Titeuf-D 6: 42/6

la suffixation qui pose souvent problème et qui réussit malgré tout : dans le premier exemple, le terme « fastoche » a été neutralisé ; cependant des équivalents marqués existent en allemand, qui à ces fins recourt de nouveau à l ’anglais easy ou bien à une expression récente, voll einfach.

Fig. 8a: Titeuf-F 8: 20/4

Fig. 8b: Titeuf-D 7: 20/4

Dans l’exemple suivant, la traduction nous semble particulièrement réussie dirlo devient en allemand Direx :

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Fig. 9a: Titeuf-F 6: 28/3

Fig. 9b: Titeuf-D 5: 27/3

D ’autres exemples pour une bonne transposition des valeurs exprimées par des formes comme horrib’ ou dégueu se trouvent dans les traductions par ätzend ou voll eklig. Pour l’allemand des jeunes on constate que l’usage de voll (traduction littérale : plein(e)) se fait régulièrement dans des cas de renforcement. Le procédé de la traduction « décalée », ce qui correspond à une équivalence réalisée dans une case suivante, dont l’original n ’était pas particu­ lièrement marqué, s’observe bien dans notre dernier exemple :

Fig. 10a: Titeuf-F 2: 11/6 und 11/7

Fig. 10b: Titeuf-D 1: 11/6 und 11/7

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Le terme allemand Präser (à la place de Präservativ) anticipe l ’effet stylistique qui se trouve par contre dans la suite de l ’original avec l ’utilisation du terme hosto traduit - celui-ci - par un terme neutre Krankenhaus par manque de terme marqué.

8. Conclusions Les comparaisons et les analyses des BD francophones et - le cas échéant - de leurs traductions allemandes ont révélé d’une part que le Neuvième Art peut apporter une bonne part à la diffusion des parler jeunes, mais aussi à la « stimulation » des jeunes lecteurs à la créativité lexicale. En ce qui concerne l’authenticité, surtout au niveau des sujets traités, nous avons constaté la valeur des BD comme corpus intéressant pour la recherche à propos des « langues des jeunes ». La créativité est non seulement caractéristique de la production des BD, mais encore plus des procédés de traduction à adopter. Des problèmes se posent quand il s’agit de termes sans équivalences « directes » comme les verlanismes ; cependant là aussi les traductions réussies peuvent servir d ’exemples et d ’inspiration pour les traducteurs de textes « marqués jeunes ».

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Univ.-Prof. Dr. Sabine Bastian Institut für Angewandte Linguistik und Translatologie (IALT) Universität Leipzig Beethovenstr. 15 D-04109 Leipzig Mel : [email protected]

Traduction allemande 0. Gott, Sex und Hosenträger (2000) 1. Ganz schön spannend... (1998) 3. Wie ungerecht... (1998) 5. Zum Totlachen... (1999) 6. Das Wunder des Lebens (1999) 7. Fass mich an die Füße! (2001) 10. Meine besten Kumpels (2006)

A g n ie s z k a W o c h / A n d r z e j N a p ie r a l s k i

La

v is i o n d e s é t r a n g e r s d a n s l a b a n d e d e s s in é e

A s t é r ix :

é t u d e c o m p a r a t iv e f r a n ç a is / p o l o n a i s

Résumé La communication porte sur les clichés ethniques relevés dans six séries de la version française de la bande dessinée Astérix et sur la manière dont ils sont rendus en polonais. Les auteurs rendent compte de la façon dont sont adaptés dans la langue d ’arrivée des mots et des expressions venant de la langue source. Ils insistent sur la différence dans la conceptualisation du monde des deux cultures en question et sur les problèmes de traduction.

1. Introduction Le cycle des bandes dessinées de René Goscinny et Albert Uderzo qui porte sur les aventures d ’Astérix le Gaulois a été traduit dans beaucoup de langues. Son caractère d ’une BD destinée a priori essentiellement aux enfants n ’enlève rien à l ’intérêt que peuvent porter les linguistes à l ’analyse de son discours ainsi qu’à ses traductions. Parmi différents thèmes qu’inspirent ces études, il nous semble intéressant de voir la façon dont sont présentés dans six séries d ’Astérix (à savoir Astérix chez les Bretons, Astérix chez les Normands, Astérix en Hispanie, Astérix chez les Helvètes et Astérix chez les Belges) des stéréotypes concernant les peuples en question. Vu la difficulté de la traduction des faits culturels1 et des jeux de mots qui sont associés à des stéréotypes ethniques, notre contribution porte sur ce type de clichés relevés dans la version française d ’Astérix et sur la manière dont ils sont rendus en polonais. Nous nous proposons donc de rendre compte de la façon dont sont adaptés dans la langue d ’arrivée des mots et des expressions venant de la langue source, témoignant de la différence dans la conceptualisation du monde des deux cultures en question.

1 En ce qui concerne la culture, nous nous inspirons de Cuche 1996.

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Agnieszka Woch / Andrzej Napieralski

2. Les stéréotypes concernant les traits caractéristiques des peuples et la culture Selon Charlotte Schapira, les stéréotypes constituent « des moules de pensée, des moules stylistiques, des moules lexicaux » formant notre mentalité et façonnant notre usage de la langue (Schapira 1999, 1). Dans la bande dessinée Astérix, nous avons à voir surtout avec les stéréotypes de pensée constituant un ensemble de croyances, de convictions ou de préjugés des Gaulois sur les habitants des pays visités. Ils sont parfois accompagnés de stéréotypes de langue, par exemple « boire en Helvète2 ». Les clichés pouvant varier d ’un pays à l ’autre, leur transposition du français en polonais constitue un vrai défi pour le traducteur. Parmi les stéréotypes3 relevés dans les six séries analysés, on distingue ceux qui se réfèrent aux pays en question, à savoir : l’Angleterre, la Belgique, la Suisse, l ’Espagne et la « Normandie », qui semble être en même temps le pays des Vikings et une région française. Les ethnotypes concernant des peuples venant des pays mentionnés sont montrés et commentés du point de vue d ’un « Gaulois », donc d ’un Français moyen. Ils constituent une transposition plaisante de préjugés nationaux des Français d ’aujourd’hui. Les clichés ethniques relevés ne surprennent pas le lecteur, surtout celui de nationalité française. Ils sont bien connus et intelligibles et ils se divisent en stéréotypes concernant les traits caractéristiques du peuple et en stéréotypes concernant les éléments de la culture, tels qu’entre autres : le rituel, la cuisine, le sport, la mode vestimentaire, la politique du pays, les goûts musicaux, etc. Ainsi, il est possible de noter dans le comportement des Bretons les traces de l ’avarice supposée des Écossais d ’aujourd’hui : « Une coupe pour trois ? Vous êtes Calédoniens, je présume 4 ? » (A35). Les habitants du pays sont doués pour certains sports : « Jolitorax a été élevé dans la tribu des Cambridges qui sont d ’excellents rameurs » (A7). Les rituels britanniques donnent lieu à une série de stéréotypes, parmi lesquels on peut noter : le rituel du five o ’clock tea : « Ils s ’arrêtaient tous les jours à 5 heures, pour boire de l ’eau chaude ... » (A6) et du week-end : « Et en plus, ils s ’arrêtaient deux jours tous les cinq jours... » (A6). Les Bretons cuisinent d ’une façon particulière et bizarre aux yeux d ’un Gaulois : « Mais bouilli avec de la sauce à la menthe... » (A15). Ils circulent d ’un autre côté de la rue : « Mais... Tu conduis du mauvais côté de la route, Jolitorax » (A17), et en plus leurs bus sont à l’impérial : « C ’est étrange ces chars à deux étages... » (A24). Les Bretons prennent soin de leur fameuse pelouse : « Avec 2000 ans de 2 Boire en Suisse p.9 3 Pour les stéréotypes et les clichés nous nous appuyons sur Amossy / Herschberg-Pierrot 1997. 4 Les citations seront suivies d ’une référence indiquant le volume et la page, les lettres correspondant aux volumes seront les suivantes : Astérix chez les Belges (B), Astérix chez les Bretons (A), Astérix chez les Helvètes (H), Astérix en Hispanie (E), Astérix chez les Normands (N). A côté de la lettre il y aura le numéro de la page.

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soins, je pense que mon gazon sera fo rt acceptable » (A18), et ils ont une manière bizarre de mesurer : « Les Romains mesurent les distances en pas, nous en pieds... Il fa u t six pieds pour faire un pas » (A18). Enfin, les Bretons semblent avoir une mode vestimentaire distincte avec des accessoires nécessaires à un gentleman anglais comme : un parapluie : « ces petits toits portatifs » (A24) et un chapeau melon : « Ce Londonien est coiffé d ’un melon ! » (A24). En ce qui concerne les Belges, vu la proximité géographique et culturelle avec la France, ce sont surtout les stéréotypes concernant la langue et la cuisine qui abondent. On fait référence à des bandes dessinées belges : « Je dirais même plus : Cules Jésar est arrivé en Gelbique5 » (B31), à une dénomination différente des repas, à savoir ‘dîner’ et ‘souper’ : « Vous dînez de bonne heure... A quelle heure déjeunez-vous ? » (B19) et à la cuisine belge : « Des moules... Je me demande si ça n ’irait pas bien avec des pommes frites » (B46). Les Suisses, donc les Helvètes vus par le Gaulois moyen, sont aussi exacts que leurs horloges à coucou : « Ce sablier est très exact ; fabrication helvétique. Mais il fa u t que vous veilliez. Chaque fois que je crierai « coucou », c ’est qu ’il sera l ’heurepour tous les clients de l ’auberge de retourner leurs sabliers » (H26). Ce stéréotype donne même naissance à une expression intéressante : « avoir un coucou de retard » (H30). L ’ethnotype d ’un Suisse propre et politiquement neutre se confirme également dans la bande dessinée : « Et puis leur manie de la propreté ! ... Une orgie ça doit être sale ! ... Cessez de frotter, par Jupiter ! » (H 19); « Ce sont des choses comme ça qui vous poussent à la neutralité » (H33). D ’autres éléments culturels se référant à une image stéréotypée d ’un Helvète sont : les fameux comptes bancaires : « Ce que vous mettez dans le coffre, ne me concerne pas. La discrétion est totale; pour moi, vous ne serez que deux numéros anonymes » (H29), les conférences ayant lieu à Genève : « La conférence internationale des chefs de tributs la C.I.C.T » (H34), l’exercice militaire national : « Avec ces armes, vous aurez l ’air d ’H elvètes allant faire leur exercice militaire. Tous les ans, nous devons nous exercer une none et une calende avec les armes qui nous sont confiées » (H33), la Croix Rouge : « Vous... vous me tapez dessus et vous me soignez ensuite ? - C ’est une vocation : nous secourons tous les belligérants quelle que soit leur nationalité... » (H43) et bien sûr la figure de Guillaume Tell : « Très bonne flèche, et pourtant je suis un peu déçu » (H40). En ce qui concerne la vie quotidienne, un Helvète, selon le Gaulois moyen, mange « la fondue » et « le fromage avec des trous » et excelle dans les chants tyroliens : « Oléléiiiii! Yodléiooooo » ! Un autre pays visité par Astérix et Obélix c ’est l ’Hispanie, le pays des Ibères dont les habitants sont « d ’une race fière et noble » (E5) et où, vu le climat, on peut passer des vacances agréables : « Nous allons en Hispanie (...) pour y passer les vacances, tiens ! Le cours du sesterce est avantageux et on est sûr de 5 Fameuse contrepèterie des frères Dupond de la bande dessinée d ’Hergé « Tintin ».

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trouver du soleil ... » (E27). Cela vaut la peine de s’y rendre même si l ’attitude des Ibères envers les étrangers n ’est pas toujours exemplaire : « Nous sommes des bandits de grand chemin et que voulez-vous, nous aussi nous profitons de la saison touristique » (E4). Il y a en Hispanie d ’autres inconvénients, par exemple, il est difficile d ’y conclure une affaire à cause de la sieste : « Emmenez-le ! Nous reprendrons cette conversation après la sieste » ; « C ’est que c ’est l ’heure de la sieste. Tout le monde se repose » (E12). Cependant on peut admirer les danseurs de flamenco : « Pas très, mais ses genoux fo n t un joli bruit » (E37), « Ça accompagne bien la musique ! » (E37) ou bien voir une corrida : « Lâche tes lions, Romain ! Des lions, nous n ’avons pas, Gaulois... Nous avons ça ! Un auroch ! Un auroch sauvage ! » (45). Il est même possible de rencontrer Don Quichotte en personne « Des moulins ? A l ’attaque ! » (E32) En ce qui concerne la cuisine : « (...) il fa u t se méfier ; ils ne savent pas préparer le sanglier ! » (E31) ; « C ’est cette cuisine à l ’huile... Je n ’aiplus l ’habitude » (E33). L ’ethnotype d ’un Normand dans la bande dessinée reste ambigu. On y retrouve les traits des Vikings mais également des habitants de la région française. Les hommes du nord, donc les Normands « sont d ’une race fière et redoutable, ce sont de merveilleux marins et de hardis guerriers » (N9). Ils ignorent la peur et c’est pour cette raison qu’ils souffrent d ’ « une maladie presque inguérissable » (N9) - le hoquet. Leurs routes ne sont pas sûres et on peut s’y faire voler. Par contre la cuisine normande de la bande dessinée fait penser à la cuisine de la Normandie française basée sur la crème fraîche. Nous voyons continuellement le chef des Normands, Grossebaf, en train de manger ce type de plats : « Dans le camp normand, Grossebaf achève une sole (N16)/une escalope (N17) /un poulet (N21) /un sanglier (N24) /des saucisses (N42) à la crème ». Les repas sont accompagnés de calvados : « Que l ’on serve notre boisson nationale, le calva, dans des crânes de vaincus ! » (N10). De même pour la fameuse réponse normande : « Vous ... vous croyez q u ’on s ’est fa it rouler, chef? P ’têt ben qu ’oui, p ’têt ben que non ... En tout cas, à l ’avenir, faudra être méfiants ! » (N47).

3. Jeux lexicaux et stylistiques et les problèmes de traduction Les bandes dessinées du cycle « Astérix » abondent en différents types de jeux de mots et de paraphrases qui les rendent intéressantes pour un travail de linguiste. Le travail sur les étrangers et leurs représentations dans l ’œuvre d ’Uderzo et Goscinny a permis de retrouver et d ’analyser certains procédés linguistiques qui sont volontairement utilisés par les auteurs. On retrouve parmi d ’autres : les calques, les imitations de syntaxe et les imitations des noms propres des habitants des pays visités par les irréductibles Gaulois. Dans les bandes dessinées en général, la façon de parler d ’un habitant d ’un pays étranger est représentée par une modification de la graphie du signifiant français, cela est aussi le cas d ’Astérix

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où l ’on retrouve, par exemple, un caractère d ’écriture spécial pour les Goths, des pseudo-hiéroglyphes pour la langue des Égyptiens ou des substitutions de ‘o ’ par des ‘0 ’ pour les Normands. Dans la recherche de moyens toujours plus sophistiqués pour amuser davantage le lecteur, Goscinny et Uderzo recourent aussi à des procédés de néologie6 de forme tels que le calque. Ceux-ci apparaissent surtout dans « Astérix chez les Bretons » et il semble que l ’anglais soit la langue étrangère la plus exploitée par les auteurs du cycle, ce qui donne comme résultat un nombre important de jeux de langue opérés sur les lexèmes et la syntaxe de l ’anglais. On retrouve surtout des calques syntaxiques comme : 1)

« J e demande Votre pardon ? » (A6) de l’expression I beg you pardon ?

2)

« C ’est un joyeux bon garçon » (A24) de la cantilène populaire anglaise H e ’s a jo lly goodfellow.

Il est nécessaire de noter ici que l ’intention des auteurs n ’a pas été bien reprise par la traductrice de la version polonaise, qui traduit ces expressions sans garder le calque syntaxique : 3)

Coproszç ? ‘Pardon ?/De quoi ? ’

4)

To dobry wesoly chlopak ‘C ’est un bon joyeux garçon’

Dans cette bande dessinée, on retrouve aussi des calques lexicaux d ’expressions figées anglaises. On peut citer les exemples de : 5)

« Il est devenu complètement noix ! » (30) de to go nuts (devenir fou),

6)

« Secouons-nous les mains » (A8) de shake hands (se serrer la main)

7)

« Ils n ’ont pas été franc je u » (A44) de fa ir play (la fameuse devise du sport professionnel)

Dans la version polonaise, le traducteur défige ces expressions en omettant l ’élément ludique et en donnant les équivalents : 8)

Calkiem zglupial ‘il est devenu complètement dingue’

9)

Oni nie walczyli czysto ‘Ils n ’ont pas lutté proprement’

Ce n ’est que dans le deuxième cas (ex. 6, shake hands) que l ’auteur utilise le calque Potrzqsnijmy sobie dionie qui correspond exactement aux mots anglais de départ. Les auteurs de la BD s’amusent aussi à faire des calques lexicaux avec le 6 Pour les néologismes, se reporter à Sablayrolles 2000.

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titre du journal The Times traduit en « Le Temps » (A33) et la sentence cliché qui se trouve au-dessus de la cheminée Home sweet home qui donne « Foyer doux foyer » (A33) ; pour la version polonaise le titre du journal Czas est bien l ’équivalent du mot anglais, ce qu’on ne peut pas dire à propos de kominek mify kominek ‘cheminée gentille cheminée’, version très fantaisiste de cette expression populaire. Afin de distinguer la façon de parler des Bretons (les supposés ancêtres des Anglais) de celle des Gaulois, les auteurs de la bande dessinée ont eu l ’idée d ’adapter les mots français à la syntaxe anglaise. Ainsi on retrouve souvent des réponses anglaises aux questions comme dans la phrase : « - Ce spectacle est surprenant ? - Il est, n ’est-il pas ? » (A6) provenant de it is, isn ’t it ? Afin de rendre les énoncés des personnages belges plus comiques, les auteurs d ’Astérix chez les Belges ont souvent recours à des clichés utilisés dans la langue des habitants de ce pays. On trouve une phrase avec le marqueur discursif « tu sais » : « Ah oué, par ici vous risquez d ’en rencontrer, tu sais... » (A14) ou l ’utilisation du pronom démonstratif ‘ça’ avant le verbe, comme dans : « Restez derrière avec tes hommes, là où ça est pas dangereux » (A14). Les différences dans la syntaxe et le lexique sont flagrantes pour les Français qui savent comment imiter leurs voisins et leur façon de parler. Dans le cas de la traduction en polonais, il n ’est plus question d ’appuyer l ’humour sur le même principe que dans le cas de la relation franco-belge, la solution serait donc peut-être d ’utiliser un dialecte polonais à la place des énoncés des Belges ? Cependant la solution choisie par l ’auteur de la traduction s’avère décevante, du fait que les Belges dans la version polonaise parlent comme des analphabètes en utilisant des infinitifs (O tek, tutaj wy ryzykowac spotkanie z nimi wiesz... ‘O ouais, ici vous risquez rencontre avec eux, tu sais...’) ou de façon complètement incompréhensible pour le lecteur (Zostah ze swoimi ludzmi z tyiu, tam gdzie to, tam jest niebezpiecznie ‘Reste avec tes hommes derrière. Là où c ’est, là-bas c ’est dangereux’). En ce qui concerne la syntaxe « pseudo anglaise », les lecteurs français reconnaissent tout de suite la répétition du syntagme verbal « il est » it is, qui est utilisée afin de parodier la façon de s’exprimer des Anglais, comme dans : « - il est trop cher mon melon ?!? - i l est » (A24). Dans la version polonaise, un procédé similaire a été employé : « - moj melon za drogi je st ?!? - on j e s t » « - mon melon trop cher il est ?!? - il est’», toutefois on ne retrouve pas le même effet comique dans la langue cible du fait que le placement du verbe en position finale de la phrase fait plutôt penser à la syntaxe latine, et surtout à cause de « l ’écart culturel » qui ne suggère pas aux Polonais les mêmes connotations concernant les étrangers (c’est le cas de la répétition du syntagme verbal it is) qu’aux Français. Dans les bandes dessinées analysées on relève souvent des jeux de langue basés sur l ’homonymie. On retrouve une situation où un client au marché après une dispute avec le vendeur se prend un melon sur la tête. Cela amène Obélix à faire le commentaire : « ce Londonien est coiffé d ’un melon » (A24) qui est

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transposé en ten Londynczyk nosi melon na giowie ‘Ce londonien porte un melon sur la tête’. La remarque d ’Obélix est humoristique, car pour le même signifiant ‘melon’ deux signifiés sont possibles dans cette situation (le fruit et le chapeau). Dans la traduction, l ’effet comique est atténué du fait que le signifiant pour le chapeau c ’est la forme diminutive du lexème melon - melonik, la forme melon étant essentiellement utilisée pour le fruit. Dans la version polonaise d ’« Astérix » on retrouve souvent des choix douteux du vocabulaire utilisé pour la traduction, c’est le cas de la question : « quel genre de monnaie utilisez-vous, ici ? » (A20) qui fait l ’objet d ’une confusion autour du lexème ‘monnaie’ qui est traduit littéralement en jakiej monety tutaj uzywacie ‘quelle monnaie vous utilisez ici’, ce qui renvoie plutôt à la qualité de l ’objet en question (quelle type de monnaie, ses traits caractéristiques) qu’à l ’instrument de mesure qui fonctionne dans la langue polonaise sous le lexème waluta. L ’expression belge : « passez les loques à reloqueter » (B20) (passer la serpillère) semble ne pas être comprise par la traductrice qui choisi de donner sa propre interprétation wiozcie swoje ubrania ‘mettez vos vêtements’. Sur une des images, les auteurs de la bande dessinée essayent d’une façon humoristique de montrer l ’étymologie de la provenance des frites : ainsi, l ’un des deux chefs Belges demande à l ’autre quelle est la friture qui est préparée dans la marmite du Romain, l ’autre l ’informe qu’il ne sait pas, car le Romain qui préparait la friture est « tombé dans les pommes » (B25). Cette constatation fait réfléchir le chef des Belges qui connote la pomme avec la friture en essayant d ’imaginer le goût d ’une pomme frite. L ’expression figée « tomber dans les pommes » n ’existe pas dans la langue polonaise, ce qui a conduit l ’auteur de la traduction à essayer de la contourner en utilisant l ’expression figée upasc plackiem ‘tomber comme une galette’. Cela n ’est une bonne solution que provisoirement, puisque l ’enchaînement des événements fait réfléchir le chef des Belges sur l ’idée de faire des smazone placki ‘galettes en friture’, ce qui n ’a rien avoir avec la culture gastronomique belge que les auteurs de la bande dessinée voulaient présenter en parlant de frites. Dans cette bande dessinée, on retrouve une deuxième fois le jeu autour du mot ‘frite’ quand Obélix montre au chef belge un morceau d ’épave d ’un bateau sur lequel se trouvent des moules en lui demandant si celles-ci sont comestibles ; le chef belge absorbé par sa récente découverte culinaire se demande si les moules se mangeraient bien avec des frites. Cette réflexion est tout à fait compréhensible dans la version originale de la bande dessinée, à l ’opposé de la version polonaise dans laquelle les lecteurs sont conduits à se demander quel est le rapport entre les ‘galettes en friture’ et les moules. La langue française qui est parlée aussi bien en France qu’en Belgique permet de faire des jeux de mots basés sur les variantes du français existant dans ces deux pays. Ainsi sur une des images nous retrouvons Obélix, étonné par l ’heure prématurée à laquelle les Belges dînent, qui leur demande à quelle heure

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ils déjeunent. Cette question résulte de la différence dans les appellations des repas (en Belgique le ‘déjeuner’ désigne le petit déjeuner et le ‘dîner’ désigne le déjeuner). Dans la version polonaise, le lecteur peut être intrigué par le dialogue dans lequel il apprend que les Belges déjeunent assez tôt et prennent le petit déjeuner juste après leur réveil. Les expressions figées posent beaucoup de problèmes dans la traduction ; du fait de leur valeur idiomatique, le texte cible perd de sa qualité, si l ’expression du texte source n ’est pas remplacée par une autre expression propre à la langue d ’arrivée. Dans la bande dessinée « Astérix chez les Helvètes » nous retrouvons un représentant de ce pays qui se sert un verre de vin en affirmant joyeusement qu’il est enfin seul et qu’il peut « boire en Helvète » (H33). Cette paraphrase de l ’expression « boire en Suisse » (boire seul, en cachette) est mal interprétée par l ’auteur de la traduction, qui suppose que cette expression a comme signification bez koniecznosci dzielenia siç ‘sans nécessité de partager’. Les Gaulois de la bande dessinée qui visitent différents pays font la connaissance de leurs habitants et découvrent à chaque fois des patronymes curieux et divergents de ceux connus en Gaule. Les noms de famille des habitants des pays visités par les Gaulois sont construits à base d ’une imitation visant à mettre en valeur l ’élément stéréotypé commun et caractéristique des patronymes de chaque pays. Tout comme la dérivation d ’un substantif avec l’ajout du suffixe ‘- ix ’ pour les patronymes gaulois (Astérix, Obélix, Idéfix etc.), on retrouve d ’autres suffixes pour les étrangers, notamment ‘-k e ’ pour les Belges (Amoniake, Nicotineke) ou encore ‘- a f ’ pour les Normands (Dactilograf, Autograf). La dérivation par suffixation n ’est pas la seule méthode pour créer les noms des citoyens d ’autres nations. Dans le cas des Ibères (ancêtres supposés des Espagnols) le jeu se fait sur la longueur du nom et sur la conjonction ‘y ’ introduite entre les deux éléments du patronyme comme dans : « Lachélechampignon y Causon » ou « Soupalognon y Crouton ». Dans le cas des noms helvètes (les ancêtres supposés des Suisses) on retrouve le même suffixe ‘- ix ’ que pour les Gaulois, cependant le signifié de ces patronymes renvoie à des mots liés au pays comme « Petisuix » (de petit suisse - le yaourt) ou « Zurix » (de Zurich - la ville). Les noms des Bretons sont en général des mots anglais adaptés graphiquement à leur prétendue prononciation française, comme p.ex « Zebigbos 7 » ou « Relax ». Les auteurs du cycle de bandes dessinées « Astérix » essayent de construire les patronymes de leurs héros en suivant un modèle commun pour chaque nation, tout en essayant d ’y ajouter une dose d ’humour. Ainsi relève-t-on le nom quasi ibère « Dansonssurlepon y Davignon » construit autour de la paraphrase de la chanson « Sur le pont d ’Avignon », le nom normand « O laf Grossebaf » (grosse baffe) ou encore les noms bretons « Boulimix » (boulimie) et « Selfservix » (self-service).

7 De l’ang. The big boss

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Dans les patronymes des personnages on note parfois des éléments culturels comme la bière ‘gueuse Lambic’ dans le nom du Belge « Gueuselambix ». Dans la traduction des patronymes en polonais, l ’auteur de la traduction a suivi le modèle des auteurs français, en conservant la longueur et la conjonction ‘y ’ pour les noms espagnols (Panientaniec y Mostawinion ‘DansesdesDemoiselles y Pontavignon’) et les suffixes pour les noms normands (Daktylograf). Pourtant on peut observer que dans le cas des noms belges la base commune (le suffixe) a été omise (Amoniak, Nikotynek). Le changement de patronyme doit souvent sa forme à une différence culturelle du type référentiel. Ainsi, en raison d ’absence de ‘petit suisse’ en Pologne, l ’auteur de la traduction a été amené à transformer le patronyme du personnage Helvète en Miniseryks ‘Minifromagix’. Le nom du chef breton « Zebigbos » est laissé dans sa forme originale, ce qui rend plus difficile la compréhension du jeu de mot, du fait que les Polonais n ’utilisent pas le phonème [z] pour la graphie anglaise ‘th’. L ’intention de l ’auteur serait plus compréhensible si on renommait le chef ‘Debigbos’, le ‘th’ étant prononcé en Pologne plutôt comme [d]. Dans la traduction d ’ « Astérix chez les Bretons », ce qui peut aussi étonner c ’est la transformation du nom authentique du chef légendaire des tribus anglaises ‘Cassivellaunos’ en Kabanos, ‘saucisson sec’. Ce dernier exemple peut constituer la preuve de l ’intention de l ’auteur de la traduction de cette bande dessinée à la placer au rang de lecture exclusivement pour les enfants (en donnant au chef de la tribu une dénomination ludique).

4. Conclusion Notre analyse nous a permis de constater que les stéréotypes en général ne posent pas de problèmes dans la traduction et dans la compréhension pour les lecteurs polonais, surtout quand ils se réfèrent aux nations telles que les Bretons, les Helvètes et les Ibères. Ces clichés sont assez connus et intelligibles pour un Polonais moyen qui sait que les Anglais roulent du côté gauche de la rue, que les Espagnols font la sieste et utilisent souvent l ’interjection olé et que les Suisses ont des banques sûres et des montres de qualité. Par contre, la compréhension de certains ethnotypes concernant les habitants de la Normandie et les Belges est beaucoup plus facile pour les Français du fait qu’ils se rapportent à la culture française. On retrouve ainsi des allusions : à la cuisine régionale normande, à la fameuse réponse normande ambiguë, aux différences entre le français parlé en France et en Belgique et aux petits conflits entre les habitants des deux pays en question. Un Polonais moyen va donc très bien comprendre les stéréotypes et les nuances concernant les relations entre la Pologne et l ’Allemagne et/ou la Russie, mais pas ceux qui touchent les Français et leurs voisins belges. Les ethnotypes constituent des figures simplifiées à considérer selon les normes sociales et à analyser dans un contexte particulier et dans une société donnée. Pour cette raison,

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la traduction ou plutôt l ’adaptation dans la langue cible de certains clichés nationaux et des stéréotypes langagiers qui en découlent n ’est pas toujours réussie et amusante pour un lecteur Polonais. Par contre, il est à souligner que dans la version polonaise il y a beaucoup de notes en bas de page qui n ’existent pas dans la version française et qui sont censées faciliter la compréhension de certains phénomènes ou même de faits historiques, comme par exemple : Lqdowanie w Normandii ‘Le débarquement en Normandie’. Il faut remarquer que pour ce qui est des procédés de la néologie de forme comme les calques lexicaux et syntaxiques, la traduction littérale ne s’avère pas toujours être la meilleure solution, car on obtient parfois une traduction douteuse de certains fragments de la bande dessinée. Afin de conserver l ’humour, il est nécessaire de trouver des solutions de traductions qui relèvent du caractère de la langue polonaise, il serait peut-être plus judicieux de puiser dans les parlers régionaux pour l ’adaptation de la bande dessinée dans la version polonaise ? Néanmoins, il est certain que la barrière culturelle qui sépare les deux communautés linguistiques provoque un problème d ’intraduisibilité qui est parfois insurmontable.

B ibliographie Goscinny, Goscinny, Goscinny, Goscinny, Goscinny,

René René René René René

/ Uderzo Albert / Uderzo Albert / Uderzo Albert / Uderzo Albert / Uderzo Albert

(1979) (1996) (1970) (1969) (1967)

: Astérix chez les Belges. Paris : Hachette (B) : Astérix chez les Bretons. Paris : Hachette (A) : Astérix chez les Helvètes. Paris : Hachette (H) : Astérix en Hispanie. Paris : Hachette (E) : Astérix chez les Normands. Paris : Hachette (N)

Goscinny, René / Uderzo Albert (1995) : Asteriks u Belgow. Warszawa :Egmont Polska Goscinny, René / Uderzo Albert (1992) : Asteriks u Brytow. Warszawa : Egmont Polska Goscinny, René / Uderzo Albert (1994) : Asteriks u Helwetow. Warszawa : Egmont Polska Goscinny, René / Uderzo Albert (1993) : Asteriks w Hiszpanii. Warszawa : Egmont Polska Goscinny, René / Uderzo Albert (1992) : Asteriks i Normanowie. Warszawa : Egmont Polska Traduction des bandes dessinées polonaises ci-dessus : Jolanta Sztuczynska. Amossy, Ruth / Herschberg-Pierrot, Anne (1997) : Stéréotypes et clichés. Paris : Nathan Cuche, Denys (1996) : La notion de culture dans les sciences sociales (coll. Grands Repères). Paris : La découverte Sablayrolles, Jean-François (2000) : La néologie en français contemporain. Paris : Honoré Champion Schapira, Charlotte (1999) : Les stéréotypes en français. Proverbes et autres formules. Paris: Ophrys

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Woch Agnieszka / Napieralski Andrzej ul. Sienkiewicza nr 21 90-114 Lodz Polska Mél : [email protected] / [email protected]

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Z d e n k a S c h e jb a l o v â

A s t é r ix c h e z l e s B r e t o n s : C O M P A R A IS O N D E S T R A D U C T IO N S E N T C H È Q U E E T E N S L O V A Q U E

Résumé L ’œuvre de Gosciny et Uderzo, Astérix chez les Bretons, sous forme de bande dessinée et de dessin animé, représente pour un traducteur un défi à son érudition professionnelle. Le présent article apporte une comparaison des traductions en tchèque et en slovaque illustrée par des exemples. Le dessin animé doublé en tchèque est un exemple d ’un transfert altéré, il néglige complètement le style de l’original, en plus le traducteur invente des répliques ou traduit des non-sens. La version doublée en slovaque, par contre, se montre meilleure, toutefois elle ne rend pas certaines allusions culturelles et des jeux de mots d’une façon adéquate. La traduction de la bande dessinée en tchèque remplit, par contre, les attentes d ’un transfert adéquat et équivalent. Nous trouvons la traduction en slovaque plutôt insipide par rapport à celle tchèque.

1. Introduction Il existe un grand nombre d ’ouvrages théoriques qui traitent de l’adéquation et de l ’équivalence de la traduction (Hrdlicka 2003, Knittlova 2000, Kufnerova 1994, Levy 1957, Mounin 1994, Oustinoff 2003, Sabrsula 2007, Sekvent 2000, Taraba 2005). Celle-ci dépend de la compétence linguistique et des connaissances de culture générale de la langue source et de la langue cible du traducteur. Le doublage, l ’adaptation des dialogues en langue cible, est un domaine spécifique de la traduction, il s’agit d ’un processus complexe qui englobe non seulement la traduction du script, mais aussi d ’autres facteurs particuliers (tels que la forme orale, la postsynchronisation, l ’interprétation des acteurs, ...) qui influencent essentiellement le produit final. Dans leur article intitulé Des caractéristiques de la translation audiovisuelle Montero et Reichwalderova (2011, 163-170) exposent les composants fondamentaux du processus de doublage et expliquent leur spécificités et des écueils de traduction. Ils mentionnent, entre autres, l ’expérience visuelle du traducteur, en tant qu’un des premiers pas du processus complexe du doublage. Avant de procéder à la traduction du script, en regardant le film dans sa version originale, il appartient

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Zdenka Schejbalovâ

au traducteur de suivre l’image et le son, d ’examiner le style, de se rendre compte du rythme et de l’orchestration générale de l ’œuvre. Montero et Reichwalderova soulignent aussi l ’équivalence/adéquation culturelle. Parmi les problèmes translatologiques, le transfert adéquat ou l ’adaptation réussie de l’humour linguistique témoigne incontestablement du talent et des compétences linguistiques et culturelles du traducteur. De ce point de vue et d ’autres, les bandes dessinées, ainsi que les films, adaptations cinématographiques de la série des dessins animés Aventures d ’A stérix le Gaulois, et les dessins animés, eux mêmes, représentent pour un traducteur un défi à son érudition professionnelle. Un scénario de 70 pages environs (de courts textes et dialogues réduits en bulles) ou un script pour le dessin animé de 75 minutes, ... pourraient nous faire penser que la traduction sera facile. Il y a encore une autre apparence trompeuse et c’est celle qu’il s’agit d ’ouvrages destinés uniquement aux enfants. Or, les auteurs Goscinny et Uderzo ont su créer des ouvrages condensés, à deux niveaux intellectuels : enfant et adulte, pénétrés d ’humour linguistique et de références à la culture générale. Bref : des (raf)finesses traductologiques. Nous allons essayer de montrer sur des exemples tirés du dessin animé et de la bande dessinée Astérix chez les Bretons à quel point les traducteurs en langues tchèque et slovaque ont réussi, rendu insipide ou altéré leur transfert.

2. Analyse des traductions 2.1. Dessin animé Astérix chez les Bretons de Pino van Lamsweerde, Gaum ont International 1986 - version doublée en tchèque Asterix v Britànii, traduction et dialogues Jana Chladkova, mise en scène Jin F. Svoboda, Télévision tchèque 1995 - version doublée en slovaque Asterix v Britànii, traduction Bronislava Markusova, dialogues et mise en scène Martin Benuska, Télévision JOJ, Agence ETA 1995 1.1.1. Caractéristique générale de la manière de parler des personnages Original français Le parler des Gaulois et des Romains se situe dans les mêmes registres de langue, à savoir courant et familier. Par contre tous les personnages d ’origine britannique essaient de parler un style soigné avec un fort accent britannique (même le personnage du voleur).

Astérix chez les Bretons en tchèque et en slovaque

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Au niveau phonétique, la langue des Bretons est caractérisée par un accent tonique prononcé sur la deuxième syllabe, dans la plupart des cas. Les personnages prononcent dans les mots la consonne r à la manière anglaise /r/. Pour ce qui est la morphologique, le caractère anglais est représenté par l ’antéposition systématique de l ’adjectif qualificatif. Au niveau lexical - il y a des calques de l’anglais. Version tchèque Le traducteur tchèque n ’a pas réussi à maintenir le même niveau stylistique de tous les personnages, tel qu’il se trouve dans l ’original. La langue des Bretons repose plutôt sur le registre courant (obecnâ cestina - tchèque commun) ou familier, parfois il y a des tournures du registre soigné. Il y manque une certaine cohésion. Niveau phonétique : il n ’y a pas de différence dans l’accent, tous les personnages prononcent le /r/ apical tchèque, ce qui conduit à un appauvrissement de l’effet comique. Au niveau morphologique, on se sert des terminaisons du tchèque commun. Le parler des Bretons affiche des terminaisons du tchèque standard, dans certaines situations apparaissent des terminaisons du registre courant (obecnâ cestina). Le choix du lexique n ’exploite pas les capacités de la langue tchèque, comme il le faudrait pour une traduction adéquate, dans certains cas. Toutes les nuances, tous les calques de l ’anglais n ’ont pas été compris. Il y a des dialogues, des répliques qui ne figurent pas dans l ’original, le traducteur ajoute des idées inutiles. Nous trouvons également des non-sens qui trahissent l ’incompréhension de la part du traducteur. D ’autre part, le traducteur, au lieu de traduire un dialogue qui n ’est pourtant pas intraduisible, en invente un autre sans que l ’on comprenne pourquoi. Version slovaque Sous certains aspects, elle est mieux réussie que la version tchèque. Le personnage principal breton parle avec un accent britannique, il prononce r à la manière anglaise /r/. Malheureusement, les autres Bretons manquent d ’accent britannique. Il y en a même un (cultivateur de gazon) qui prononce un r grasseyé /R/, ce qui a un effet bizarre. Pour ce qui est de la morphologie, c ’est le registre plutôt soigné qui caractérise le parler des Bretons, la cohésion est plus ou moins conservée. Le lexique correspond mieux à l ’original, surtout la façon courtoise de parler des Bretons, mais il y a aussi des tournures maladroites, inadéquates.

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2.1.2. Exemples 1)

En français : « Alors, p a r Toutatis, de la poigne, plus vite. » En tchèque : « Vie, vy morskÿ psi, no tak se do toho voprete, tak rychlejc, rychlejc, nebo vâm dam nasaditpouta ! »

En slovaque : « Zaberte, lenivci, rychlejsie,pocujete,plny vykon ! » Le traducteur tchèque ajoute en plus la dénomination des pirates « morsky psi » (chien de mer > loup de mer en fr.) et il introduit, à notre surprise, une phrase qui non seulement ne figure pas dans l ’original, mais aussi qui est complètement erronée : ou bien je vais vous faire mettre les menottes. Il ne s’agit pas des esclaves, mais des pirates. En slovaque, il y a la dénomination « lenivci » (paresseux). Le juron « par Toutatis » n ’est pas rendu dans les deux langues cibles. 2)

En français : « Beauté gracieuse ! Ce spectacle est surprenant. » En tchèque : « U vsech svatych, zertovny pohled, ze ano. » En slovaque : « Kristepane, my lord ,ten p o h l’a d je neuveritelny. »

L ’exclamation de surprise « Beauté gracieuse » est traduite en tchèque : « par tous les saints », en slovaque : « Seigneur Christ ». Ce sont des expressions liées au christianisme, leur utilisation est donc un anachronisme. L ’adjectif surprenant est exprimé en tchèque par drôle, en slovaque par incroyable. Les deux langues utilisent pohled (vue) pour rendre spectacle (predstaveni). En tchèque la réplique est terminée par la locution adverbiale interrogative servant de questiontag : « n ’est-cepas ». 3)

En français : « Il est, n ’est-il pas? » En tchèque : « Presné tak, i ty sprymafi ! » En slovaque : « Myslite, ze nâm neco hrozi ? »

La question-tag en français est un calque de l ’expression anglaise. Les traductions en tchèque et en slovaque sont inadéquates, les traducteurs inventent leurs propres répliques :juste comme ça, farceur (en tchèque), Croyez-vous qu ’on soit menacé ? (en slovaque). 4)

En français : « Si vous permettez. » En tchèque : Il n ’y a pas de réplique. En slovaque : « Och, to som nechcel, prepâcte, nebolelo -vas to, prepâcte, aie steprotivnik, a k e d -vas to neurazi, aie musim -vas dorazif,lebo ste Riman. »

Astérix chez les Bretons en tchèque et en slovaque

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Nous nous trouvons au moment du combat entre les Bretons et les Romains. En français il n ’y a qu’une espèce d ’excuse de la part d ’un Breton, par contre en slovaque nous pouvons entendre toute une série d ’excuses. Le traducteur tchèque ne traduit rien. 5)

En français : « C ’était une bonne partie. » En tchèque : « Je tam ta fesnâ Viky, to je kost. » En slovaque : « Ta rana se mi vel’m ipàcila, bola to dobrâparticka. »

Tandis qu’en slovaque la réplique correspond plus ou moins à l’original, à part l ’ajout : « J ’ai beaucoup aimé ce coup », en tchèque le dialogue tourne autour de la femme qui sert de l ’eau chaude aux combattants bretons. En plus le traducteur a employé le registre parlé : « Il y a la chouette Viky, quelle caille ! » 6)

En français : « Puis-je avoir un nuage de lait dans mon eau chaude? » En tchèque : « K o té , mohl bychpozâdat o krapitek mléka ? » En slovaque : « Prepâcte, ze obt’azujem, madame, mohol bysom dostat’kvapku mlieka ? »

Le slovaque maintient la forme soutenue de l ’original avec le terme d ’adresse « Madame » et le vouvoiement. La dénomination « kotë » (mignon, mon petit chat) en tchèque renvoie au registre parlé. 7)

En français : « Sûr, vous pouvez. » En tchèque : « Jistë, mûzes. » En slovaque : « Zaisté, my lord.»

Le slovaque maintient le caractère poli en utilisant la dénomination anglaise « my lord ». Dans la version tchèque, on a employé le tutoiement « sûr, tu peux », ce qui prive l ’œuvre d ’un des traits stéréotypés choisis intentionnellement par les auteurs pour caractériser les manières des Bretons. L ’usage du langage parlé, y compris le tutoiement, témoigne de l ’ignorance et de l ’incompétence translatologiques de la part du traducteur tchèque. 8)

En français : « Notre breton village est encerclé, et les romaines légions se préparent à attaquer. » En tchèque : « Je to tak, ze je nase vesnice kolem dokola obklicena tëmi hroznÿmi rimskymi vojâky, 'vite. » En slovaque :« Nas dedina britskÿ je obkl’u ceny a legie Rimanov sa nâs chystajû atakovat. »

L ’antéposition des adjectifs qualificatifs propre à l ’anglais est utilisée en français comme stéréotype caractérisant le parler des Bretons tout au long de l’histoire ; elle produit quelques situations comiques dans les réactions et répliques des

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Gaulois. Les traducteurs tchèque et slovaque n ’ont pas réussi à rendre ce trait d ’une façon adéquate. En tchèque, nous trouvons des formes de langue littéraire, en slovaque, il y a un effort pour exprimer les choses autrement, mais le traducteur s’est servi des formes fautives dans l ’accord de l ’adjectif (masculin) et du pronom possessif (masculin) avec le substantif (féminin), ce qui paraît bizarre. Dans d ’autres dialogues, le personnage breton J o lith o r a x ne commet pourtant pas de fautes morphologiques. 9)

En français : « Regardez, ma petite réserve! » En tchèque : « M ojeAlibabovajeskynë ! » En slovaque : « Moja malà zàsoba ! »

Tandis que la version slovaque correspond à celle de l ’original, en tchèque nous trouvons : « m a c a v e rn e d ’A lib a b a ». Nous ne pouvons aucunement expliquer la motivation du traducteur de changer un mot commun, facile à traduire, contre une « m é ta p h o re » (un lieu rassemblant diverses choses) tout à fait inappropriée et inutile dans le contexte de l ’histoire. 10)

En français : « Splendide, splendide. » En tchèque : « To byla aie sou, vâznë,jstepëknë silnej chlap. » En slovaque : « Splendid, vyborne. »

En slovaque, le traducteur conserve l ’adjectif « s p le n d id » en tant qu’anglicisme et le fait suivre par l ’adverbe slovaque « v y b o rn e » (très bien). Son choix est convenable. La version tchèque apporte, de nouveau, d ’autres mots que l ’original en utilisant, en plus, le registre parlé: « Q u e l sh o w q u e c ’était, vra im en t, v o u s ê te s un m e c b ien f o r t ! ». 11)

En français : « Capitaine, est-ce que c ’est comme ça tous les voyages? » En tchèque : « Vite, kapitâne, cojsem se stalpirâtem, tak hodnë casto plavu. » En slovaque : « Kapitàn, takto j e to na kazdej plavbe. »

La traduction en slovaque est en rapport avec l’original français. Le traducteur tchèque invente, sans motif apparent, sa propre interprétation : « V o u s savez, ca p ita in e, d e p u is le te m p s q u e j e s u is d e v e n u p ir a te , j e n a g e tro p so u ve n t. ». 12)

En français : « Q u ’est-ce que c ’est que cette tenue, vous autres ? De la dignité ! De l ’allure ! Prenez exemple sur moi ! »

En tchèque : « Vypadàtejako sprâskané kocky ! » En slovaque : « Otvor, ak ti j e zivot mily ! »

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Ni la traduction tchèque, ni celle slovaque ne rendent l ’original. En tchèque on trouve « Vous avez l ’air comme des chats battus » (comme un chien battu), en slovaque il y a « Ouvre si la vie t ’est chère ! ». 13)

En français : « Je dis, il est interdit de marcher sur le gazon! » En tchèque : « Vâzenej pane, byl byste tak laskav a rychle opustil müj trâvnik ! »

En slovaque : « Vravím, chodit’p o trávnikuje u násprisne zakâzané ! » Alors que la traduction slovaque répond, plus ou moins, à l ’original, la version tchèque emploie la dénomination avec les terminaisons du registre parlé de l ’adjectif « vâzenej pane » (cher monsieur, serriez-vous si gentil et quitteriez-vous vite mon gazon ?) 14)

En français : « Secouons-nous nos mains. » En tchèque : « Tési mê, pane, râd bych, aby me p otfàsl rukou. » En slovaque : « Chodmepriatelu, zatriasme si rukami. »

En français, il s’agit d ’un calque de l ’anglais « to shake hands » (se serrer la main), l ’expression tchèque est tout à fait neutre et appartient au registre courant ; bien que le slovaque dispose de la même expression potriast’, le traducteur a employé un autre préfix za- : zatriast’ signifiant remuer avec force. La traduction slovaque produit ainsi le même effet amusant qu’en français. 15)

En français : « Pas avant deux jours. Fin de semaine. Désolé !... » En tchèque : « Sbohem, odjízdíme na víkend. Mâme dva dny fraj. » En slovaque : « Nie, vel’m i l’utujem, a zp o zajtra. Futujeme, zacal sa víkend. »

L ’expression française fin de semaine (utilisée couramment en québécois) est une traduction littérale de l ’anglais week-end. En tchèque et en slovaque l ’anglicisme víkend est passé dans le registre courant. Dans la traduction tchèque il y a « Nous avons deux jours de repos », mais l ’expression fraj appartient au registre populaire, issue de l’allemand freí. Son utilisation n ’est pas adéquate. 16)

En français : « Ce ne sont pas des gentils hommes. » En tchèque : « No, vzdyt’ríkám, takhle se nechovaji dzentlmeni. » En slovaque : « Vravel som, ze to vôbec nesúprijm eni ludia. »

L ’anglicisme utilisé en tchèque dzentlmeni traduit l’original d ’une façon plus appropriée que l ’expression slovaque prijemni l’udia (des gens agréables).

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2.2. Bande dessinée Goscinny, R. / Uderzo, A. (1966) : Astérix chez les Bretons. Paris et al. : Dargaud Goscinny, R. / Uderzo, A. (1995) : Asterix v Britànii. Praha : Egmont (Traduction en tchèque: Katefina Vinsova) Goscinny, R. / Uderzo, A. (1995) : Asterix v Britànii. Bratislava : Egmont Neografia (Traduction en slovaque: Anna Blahova) 2.2.1. Caractéristique générale de la manière de parler des personnages Original français Dans le parler des Bretons, l ’auteur imite, systématiquement, le style anglais en le traduisant littéralement : l ’antéposition de l ’adjectif, certaines tournures syntaxiques. Les Bretons s’expriment d ’une manière polie et utilisent le registre soutenu. Version tchèque La traductrice a réussi, d ’une façon appropriée, à rendre l ’accent britannique en utilisant la diphtongue /ou/ à la place de /o/ à l ’initiale et à l ’intérieur des mots. Le sens du mot ne change pas, il n ’existe pas en tchèque l ’opposition monophtongue /o/ - diphtongue /ou/. On a créé ainsi un effet comique par excellence, qui est présent presque dans toutes les répliques des Bretons, même là où il n ’y en a pas dans l ’original, parce que l ’usage en est systématique. Ensuite, la traductrice emploie les expressions et tournures du registre soutenu, elle a recours à des archaïsmes, ce qui accentue encore le comique des personnages et des situations. La tournure interrogative qui peut terminer une phrase, typique de la syntaxe anglaise (tag-question : n ’est-il pas) est rendue par la tournure archaïsante abrégée neni-liz, le substantif-sujetpravda (vérité) est omis - « neniliz pravda » : n ’est-il pas vrai ?, li/liz étant une particule interrogative. Dans la langue parlée tchèque, pour confirmer une proposition déclarative, on se sert de la particule interrogative ze au sens de n ’est-ce pas. La tournure Je dis (I say) est exprimée par une locution adverbiale, plutôt dialectale, « jàrku », il s’agit d ’une fusion de jà rku, voir la forme verbale archaïque rikàm (je dis). Cette tournure correspond parfaitement à l ’original et de nouveau un effet comique est assuré. Version slovaque La version slovaque en comparaison avec la version tchèque paraît moins amusante, souvent l ’effet comique est neutralisé. Les tournures anglaises sont traduites, dans la plupart des cas, mot à mot, parfois même pas.

Astérix chez les Bretons en tchèque et en slovaque

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2.2.2. Exemples (sigles utilisés : p. - page, c. - case) 17)

En français : « Bonté gracieuse ! Ce spectacle est surprenant !» p. 6, c. 2

En anglais on a l ’interjection « g o o d g r a c io u s ! » - bonté divine ! 18)

En tchèque : «Ou, mâ ty doubroto!» « Jakprekvapivâpoudivanâ.»

L ’interjection de surprise « o ,o h » est remplacée par la diphtongue o u . Elle est utilisée aussi dans les mots d o b ro ta (bonté), p o d iv a n â (spectacle) - d o u b ro to, p o u d iv a n â . La locution « m â ty d o b ro to » (ma bonté) est archaïsante. La structure de la proposition exclamative renvoie au caractère archaïque. 19)

En slovaque : « M ilâ Dorota! T ojeprekvapujûcipohl’a d ! »

L ’expression d ’exclamation « C h è re D o ro th é e », même si le nom propre vient du grec « d o n d e d ie u », n ’est pas réussie. En plus, dans la langue parlée, on désigne par le nom propre D o r o ta une jeune fille ou une femme désagréable. D ’ailleurs, traditionnellement, c ’est le nom de la méchante sœur de Cendrillon. 2 0)

En français : « Il est, n ’est-ilpas ? » p. 6, c. 2

Allusion aux tags anglais, questions de fin de phrase pour dire « n ’e st-c e -p a s ? » 2 1)

En tchèque : «Vskutku, neni-liz?»

2 2)

En slovaque : «T oje ci nieje!»

La traduction en tchèque est bien appropriée, par contre dans la version slovaque, il y a une locution créée « c ’e s t o u ce n ’e s t p a s ? » qui n ’existe pas dans la langue slovaque. 2 3)

En français : « Je demande votre pardon. » p. 6, c. 4

Allusion à l’anglais « I b e g y o u r p a r d o n » - je vous demande pardon. 2 4)

En tchèque : « Prousim o vase prouminuti.»

La traductrice accentue la formule de politesse en employant le verbe p r o s it (prier - J e v o u s p r ie de v o tr e p a r d o n ). L ’effet comique repose dans la diphtongue /o u / - p r o u s it, p ro u m in u ti, qui remplace la voyelle /o/ - p ro s it, p ro m in u ti. 2 5)

En slovaque: «Prepâcte.»

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La traductrice slovaque a employé une formule neutre, courante (excusez), qui ne contient aucun trait comique. 26)

En français : « E t en plus, ils s ’arrêtaient deux jo u rs tous les cinq jours... » « Fin de semaine. Désolé !... » p. 6, c. 6

Il s’agit d ’une traduction littérale de « week-end » - fin de semaine. 27)

En tchèque : «Kounec tydne, j â lituji ... »

En tchèque, ainsi qu’en slovaque, on se sert de l ’expression « víkend », empruntée à l ’anglais, mais parfaitement adoptée dans le système morphologique. L ’expression « konec tydne/koniec tyzdña » peut signifier aussi la fin de la semaine ouvrable, c ’est-à-dire vendredi. Le mot tchèque konec est transcrit avec la diphtongue /ou/ - kounec. L ’usage du pronom personnel jâ a le rôle d ’accentuer la personne (moi), mais ici c ’est perçu comme une manière d ’être poli à la bretonne (anglaise). 28)

En slovaque : «Koniec tÿzdna,je mi lûto ...»

La formule de politesse « je mi luto » (je suis désolé) est neutre. 29)

En français : « Puis-je avoir de la marmelade pour les rôties ? » p. 6, c. 6

C’est un jeu de mots entre les sens « toast » - tartine grillée et « to toast » - rôtir, l ’emploi de la 1ère personne du verbe pouvoir dans l ’inversion puis-je renvoie au registre soutenu. 30)

En tchèque : « M ouhl bych doustat toupinky s marmelâdou? »

Il n ’y a pas de jeu de mots, mais l ’effet comique est garanti par les diphtongues mohl, dostat, topinky. Par contre dans la forme du mot marmelâdou la diphtongue est une désinence de l’instrumental féminin de la déclinaison tchèque. La forme du conditionnel mohl bych exprime une demande polie. 31)

En slovaque : «M ôzem dostat’na hrianku dzem? »

En slovaque, il n ’y a pas d ’effets spécifiques, sauf l ’expression « dzem » qui est un anglicisme, mais assimilé dans la langue courante. 32)

En français : « Ce ne sont pas des gentils hommes » p. 6, c. 8

Ici, nous avons la traduction littérale de « gentleman » - homme du monde.

Astérix chez les Bretons en tchèque et en slovaque

3 3)

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En tchèque : « Ouni snad nejsou dzentlmeni! »

La traductrice introduit de nouveau la diphtongue /ou/ dans le pronom personnel de la 3ème personne du pluriel o u n i (oni). La proposition exclamative exprime une surprise qui est accentuée par l ’adverbe s n a d (est-ce possible ?). L ’anglicisme d z e n tlm e n i bien adopté dans la langue tchèque signifie un h o m m e h o n n ê te, p o li, d istin g u é, d ’â m e noble. 3 4)

En slovaque : « Co sü to za ludia! »

La traduction slovaque ne traduit pas le style noble (Qu’est-ce que c ’est comme hommes !). 35)

En français : « Je dis messieurs : pourriez-vous m ’indiquer la résidence de M r Astérix ? » p. 8, c.4

C’est une traduction littérale de « I say! » - dites !, interjection pour attirer l ’attention. 36)

En tchèque : « Jârku, dzentlmeni, müzete mi rici, kde j e rezidence MR Asterixe?»

L ’utilisation de l ’interjection archaïque (fusion de « jà rku » forme archaïque de la 1ère personne du sg. : fikàm - je dis) pour attirer l ’attention, des substantifs d ze n tlm en i, rezid en ce , de l ’infinitif verbal à la terminaison archaïsante -ci, tout cela rend parfaitement la phrase de l’original. 3 7)

En slovaque : «Vravim, pâni, mohli byste m ipovedat’, kde bÿvaMr. Astérix?»

La version slovaque est plate. A part « J e d is » qui est traduit mot à mot « v ra v im », l ’expression hyperbolique « résidence » est remplacée par le verbe neutre byvat’ (habiter - o ù habite ...). 3 8)

En français : « Secouons-nous les mains ! » p. 8, c.5

Nous avons là la traduction littérale de « to sh a k e h a n d s » - se serrer la main. 3 9)

En tchèque : « Poutfesme si rukou! »

Toutes les deux expressions stisknout si ruce/potrâst si rukou (serrer, secouer) existent en tchèque courant, mais la traductrice a rendu l ’expression spécifique, amusante à l ’aide de la diphtongue -ou. 4 0)

En slovaque : « Stisnime si ruky! »

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L ’expression slovaque est complètement neutre et inappropriée, sur l ’image on peut voir à quel point Obélix secoue la main, plus exactement tout le corps de Jolithorax. 41)

En français : « Vous avez-vu mon chien petit ? » p. 9, c. 6

Obélix inverse la position de l ’adjectif pour faire comme en anglais, alors qu’ici l ’adjectif en français serait antéposé au substantif. 42)

En tchèque : « Ukrutnë ràdnavstivim vàs düm. » « A vidêljstem éhoukrutného pejska? »

La traductrice a employé l’adjectif ukrutny (cruel, terrible) et joue avec le sens de l ’adverbe ukrutnë (terribly en anglais) et de l ’adjectif utilisé comme hyperbole par rapport à Idéfix. Imitant le parler anglais, l ’adjectif ukrutny et l’adverbe ukrutnë traduisent en tchèque les expressions terrible, terribly. Le substantifpejsek est un diminutif de pes. 43)

En slovaque : « A videli ste uz môjho psika malého? »

L ’adjectif maly (petit) postposé en slovaque a le même effet que dans l ’original, mais le substantifpsik exprime déjà le diminutif de pes. L ’antéposition est typique pour le slovaque, de même que pour le tchèque, sauf pour la terminologie scientifique. 44)

En français : « Les Romains mesurent les distances en pas, nous en pieds... Il fa u t six pieds pour faire un pas. » p. 18, c. 8, 9

L ’allusion au système de mesure anglais provoque une incompréhension d ’Obélix pour qui « pour faire un pas, il faut deux pieds ». 45)

En tchèque : « ...je n p à r kroukü,jak rikaji Rimani. M y ouvsem mërime na stoupy. » « N ajeden kroukje treba tri stoup. »

La diphtongue ou est systématiquement utilisée au lieu de la voyelle o : krok (pas) - krouk, stopa (empreinte de pieds) - stoupa, ovsem (certainement) - ouvsem ce qui reste l’objet de l’humour. Le nombre de pieds (stopa) a été réduit à trois, un pas pris comme un pas simple (passus romain = un double pas 1,483m). Le ressort de l ’humour pas/pied n ’agit pas en tchèque krok/stopa. 46)

En slovaque : « Rimania merajù vzdâlenosti na passusy, stopy. » « Jedenpassusje p a t stôp. »

my na

Astérix chez les Bretons en tchèque et en slovaque

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La traductrice slovaque se sert de l ’expression latine passus et donne un chiffre rond de cinq pieds (stopa - empreinte de pieds), car un double pas fait 4,867 pieds. Il n ’y a pas d ’effet comique. 47)

En français : « C ’est étrange ces chars à deux étages... » « En l ’hommage à l ’empire romain, on les appelle des impériales. » p. 24, c.6

C’est une allusion aux autobus à impériale britanniques qui ont deux étages. 48)

En tchèque : « Coje to za zvlâstni vysoké vozy? » « Jsou to dvoupatroubusy. Velmi pohodlné. »

Le néologisme, un substantif composé, créé par la traductrice, dvoupatrobus (bus à deux étages) avec une diphtongue à la place de o rappelle le substantif trouba (four) et apporte ainsi un jeu de mot amusant (dvoupatroubus). 49)

En slovaque : « Cudné tietoposchodové vozy. » « N apocest rimského impéria ich volajû imperiâlne. »

La version slovaque est traduite mot à mot de l ’original français et manque d ’humour quelconque. 50)

En français : « Il est trop cher mon melon ?!? » « Il est ! » « Tu as vu Astérix ? Ce londonien est coiffé d ’un melon ! » p. 24, c. 7,8

51)

En tchèque : « Mé zbouzije mouc drahé?! » « Ouvsem. » « Tam je na spadnuti bourka.A nëkteriji nosi na hlavé. »

Le jeu de mots entre le « melon », le fruit, et le « chapeau melon » n ’existe pas en tchèque. Par contre, le chapeau de type londonien est appelé « boufka » (orage), c ’est pour cela que la traductrice joue avec le phénomène atmosphérique : « Le temps est à l ’orage et il y en a qui la portent sur la tête. » Les diphtongues ne manquent pas pour imiter le parler des Bretons. 52)

En slovaque : « Ja ze mâm drahé melony? » « Veru âno! » « Asterixi, videl si? Ten Londÿncan mâ na hlave melon! »

La traductrice slovaque suit l ’original à la lettre, mais la traduction de « chapeau melon » ne donne pas le sens en slovaque. 53)

En français : « Ilfaut aller aider Obélix, il n ’est pas dans son état normal. » « Il a un état normal ? A-t-il ? » p. 27, c.5

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54)

En tchèque : « Musíme j í t Obelixovi na pomoc, j e chudákpod obraz. » « Byva-li nékdy v oubraze? »

55)

En slovaque : « Tfeba íst’napom oc O belixovi,jepodparou. » « On byva aj bez pary? »

Tandis que le français joue avec les expressions ê tre d a n s so n é ta t n o rm a l/a v o ir u n é ta t n o rm a l, dans la langue tchèque nous trouvons des expressions du langage parlé b y t p o d o b ra z /v o b ra ze (ê tre s o u s l ’im a g e = être ivre, ê tre d a n s l ’im a g e = être au courant) ; la version slovaque contient l ’image métaphorique b y t p o d p a r o u /b y t b e z p a r y (ê tre s o u s la v a p e u r = être ivre, ê tre s a n s v a p e u r = être sans énergie). Les deux traductions rendent l’original de manière adéquate. 56)

En français : « Joyeuse bonne idée. » p. 32, c.1

Il s’agit d ’une traduction littérale de « j o l l y g o o d id e a » (rudement bonne idée). 57)

En tchèque : « Radostné doubrÿ nâpad. »

L ’adverbe tchèque ra d o s tn é (joyeusement) est employé convenablement. Toute l ’expression est bien choisie pour le calque de l’anglais. 58)

En slovaque : « Vyborny nápad. »

L ’expression slovaque „u n e e x c e lle n te id é e “ reste neutre. 59)

En français : « Foyer doux fo yer » p. 33, c. 4,6

Le calque de l ’anglais correspond à « h o m e s w e e t h o m e ». 60)

En tchèque : « M ujdûm, mûjhrad. »

Le choix de la locution anglaise « m y h o m e , m y c a stle » en tchèque peut être considéré comme plus ou moins approprié, car la locution est généralement connue à la différence de « h o m e s w e e t h o m e ». 61)

En slovaque : « Kde sa dobre varí. »

Le proverbe « K d e sa d o b re varí, ta m s a d o b re d a rí » (Où est une bonne cuisine, la vie est bonne) figure souvent, brodé et exposé dans la salle à manger, dans les foyers slovaques et tchèques. Or, la traductrice n ’a employé que la moitié du proverbe local, laissant sous-entendu le reste, et elle a omis, également, toute référence à la civilisation britannique.

Astérix chez les Bretons en tchèque et en slovaque

62)

277

En français : « Ipipourax ! » p. 39, c.8

Le nom propre fait allusion à l ’exclamation « H ip , hip, hip, h o u ra ! ». 63)

En tchèque : « H ip H ipH urax! »

L ’exclamation tchèque est : « H ip , hip, h u r à », la traduction du nom est donc adéquate. 64)

En slovaque : « Ipipurax! »

La traductrice slovaque n ’a pas compris, probablement, en laissant le même nom propre du joueur de football comme à l’original, ne modifiant que les voyelles ou - u. L ’exclamation slovaque correspond, néanmoins, à celle tchèque. 65)

En français : « Ils n ’ont pas été franc je u ! » p. 44, c.3

Les auteurs ont employé une traduction littérale de « f a i r p la y ». 66)

En tchèque : « To od nich nebylo fér! »

L ’adjectif f é r de l ’usage parlé vient de l ’anglais « f a i r p la y », anglicisme utilisé couramment. 67)

En slovaque : « Nehrali poctivû hru! »

La phrase en slovaque « I l s n ’o n t p a s j o u é u n j e u h o n n ê te » traduit correctement l ’idée, mais elle reste neutre, sans renvoyer à un phénomène lié au monde britannique.

3. Conclusion La comparaison des traductions du dessin animé et de la bande dessinée A s té r ix c h e z le s B r e to n s en tchèque et en slovaque nous a montré que le texte-source (dessin animé et bande dessinée en français) n ’a pas été rendu d ’une façon adéquate, dans un assez grand nombre de cas. La version tchèque du dessin animé a complètement omis l ’accent britannique tout en employant le registre parlé et le tutoiement là où les auteurs se sont servi d ’expressions du langage soigné exagéré pour caricaturer le style poli des personnages bretons. Certains calques de l ’anglais n ’ont pas été compris du tout. Le traducteur tchèque a inventé des idées, a fait de rajouts de ce qui ne figurait pas dans l ’original, il y a aussi des non-sens. Il a fait preuve, plusieurs fois, de son incompétence linguistique, ainsi que culturelle. Son choix

278

Zdeñka Schejbalová

d ’expressions a gâché la conception stylistique et la visée des auteurs français. Le spectateur tchèque a été privé de la subtilité linguistique, des jeux de mots générant des scènes comiques, amusantes, qu’offre l’original. Nous trouvons que le traducteur a gravement sous-estimé le texte-source. C ’est un exemple d ’une mauvaise transmission. Cependant celui qui ne connaît pas le français, heureusement, ne se rend pas compte de tous les dégâts. La version slovaque paraît meilleure que la version tchèque, néanmoins, elle contient, elle aussi, assez de tournures maladroites inutiles. Par contre, pour la traduction de la bande dessinée, nous trouvons la version tchèque bien réussie grâce, entre autres, au fait que la traductrice a produit un effet comique continuel en remplaçant la voyelle o par la diphtongue ou dans le parler de tous les personnages bretons pour imiter ainsi l ’accent britannique. Ailleurs, elle a su rendre le texte-source avec adéquation plus ou moins proche de l ’original tout en maintenant des allusions à la civilisation britannique et en manifestant de l ’esprit. La bande dessinée en slovaque est plutôt médiocre, inférieure à celle en tchèque. Il y a des expressions qui ont été rendues par des formules neutres sans une allusion ou effet comique quelconques. Une transmission adéquate d ’une langue étrangère dépend de la culture générale, de l’érudition linguistique et du talent du traducteur, et dans le cas de la traduction d ’Astérix, il est indispensable que le traducteur soit également doté d ’un bon sens de l ’humour et d ’un goût marqué pour le jeu langagier.

Bibliographie B ibliographie du corpus Goscinny, René I Uderzo, Albert (1966) i Astérix chez les Bretons. Une aventure d ’Astérix. Paris et al. i Dargaud Goscinny, René I Uderzo, Albert (1995) i Asterix v Británii. Asterixove dobrodruzstvá XI. Bratislava i Egmont Neografia (Traduction en slovaquei Anna Blahová) Goscinny, René I Uderzo, Albert (1995) i Asterix v Británii. Díl XI. Praha i Egmont (Traduction en tchèque: KaterinaVinsová) Lamsweerde, Pino van (1986) i Astérix chez les Bretons. Gaumont International (film doublé en tchèque et en slovaque) Bibliographie scientifique Bellot-Antony, Michel (éd.) (2000) i Etudes françaises en Slovaquie. Volume IV -1999. Bratislava i SPN Biloveskÿ, Vladimir / Pliesovskà Lubica (éds.) (2011) i Preklad a tlmocenie 9, Kontrastivne stúdium textov aprekladatel’s kàprax. Banská Bystrica i Univerzita Mateja Bela, FHV Hrdlicka, Milan (2003) : Literám ípreklad a komunìkace. Prahai ISV nakladatelství Knittlová, Dagmar (2000) i K teorii ipraxiprekladu. Olomouci Univerzita Palackého Kufnerová, Zlata (1994) i Prekládání a cestina. Jinocany: H & H

Astérix chez les Bretons en tchèque et en slovaque

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PhDr. Zdenka Schejbalovâ, Ph.D. Département de langue et littérature françaises Faculté de Pédagogie, Université Masaryk Porici 9 603 00 Brno République Tchèque Mél : [email protected] http://is.muni.cz/osoba/2213

Dictionnaires et argot

C a m il l e M a r t in e z / A l e n a P o d h o r n â -P o l ic k â

D e s c h a n s o n s d e r a p a u x d ic t io n n a ir e s : r e g a r d s c r o is é s E N T R E L A M É T A A R G O T O G R A P H IE E T L A M É T A L E X IC O G R A P H IE

Résumé Le but de cet article est de confronter trois corpus pour étudier des lexèmes français substandard, et notamment argotiques. Le premier corpus est constitué de dictionnaires généraux en un volume parus pendant une période d ’une quinzaine d ’années. Le deuxième corpus est composé des principaux dictionnaires d ’argot qui existent pour le français. Le troisième corpus est un recueil de textes de chansons de rap, dans lesquels le lexique substandard est très bien représenté. Il s’agit alors d ’explorer ces corpus pour voir si leurs données se recoupent, et pour tester l ’hypothèse d’un « circuit néologique » du lexique substandard, depuis son apparition jusqu’à sa description lexicographique, en passant par sa diffusion et sa médiatisation. On commence par tirer des dictionnaires généraux une liste d ’argotismes entrés récemment dans les nomenclatures. Ceux-ci sont ensuite recherchés dans une série de dictionnaires spécialisés pour l ’argot, pour voir si la description proposée par ces derniers vient en amont de celle des premiers. De même dans l’autre sens : on recherche les lexèmes substandard les plus fréquents dans les textes de rap afin de voir le traitement qui leur est réservé dans les différents types de dictionnaires.

1. Introduction Le recours aux dictionnaires de langue monolingues en un seul volume est une activité quasi-quotidienne pour les enseignants, les traducteurs ou les chercheurs, notamment pour ceux dont la langue maternelle n ’est pas le français. Ce recours suppose une confiance en la qualité et en l ’actualité des entrées répertoriées. Pour les entrées du registre standard, les dictionnaires satisfont à cette exigence. En revanche, les lexies substandard ne sont pas régulièrement répertoriées dans les dictionnaires généraux, sans doute à cause de la dynamique et de la variabilité diatopique propres à l ’innovation lexicale. Les politiques éditoriales des dictionnaires en un volume excluent généralement les « marges » lexicales. On pratique donc, pour ces registres marginaux, des recherches complémentaires dans des ouvrages spécialisés, comme les recueils « argotographiques », qui emportent en général moins la confiance de leurs utilisateurs, et sur lesquels on se permet plus aisément de porter un regard critique, sans doute parce que ce

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Camille Martinez / Alena Podhornâ-Polickâ

champ spécifique de la lexicographie manque d ’une description méthodique approfondie. Or, existe-t-il une méthode d ’insertion des nouveaux items substandard dans les dictionnaires de référence ? Peut-on arriver à « contrôler » l ’exhaustivité du lexique substandard présent dans les dictionnaires, par l ’intermédiaire des corpus et selon un critère fréquentiel ? Y a-t-il des similarités dans la critique métalexicographique générale et dans la critique « métaargotographique » ? Cet article tentera de répondre à ces questions, en montrant les résultats d ’une analyse comparative entre trois corpus du français - l ’un qui cible la nouveauté dans les dictionnaires de langue générale, un deuxième constitué de dictionnaires d ’argot, et un troisième qui cible la nouveauté lexicale et identitaire caractéristique des jeunes dits « des cités ».

2. Nouvelles entrées dans les dictionnaires de langue générale : innovation ou rénovation lexicale ? Le processus de lexicalisation des éléments discursifs contenant des hapax (souvent perçus d ’abord comme de simples effets stylistiques), qui se diffusent dans l ’usage et deviennent ainsi des « néologismes-candidats lexèmes » à une éventuelle entrée dans les dictionnaires, a été bien décrit par les chercheurs, notamment en morphologie lexicale et d ’un point de vue cognitif (Guilbert (éd.) 1974, approche réévaluée par Mortureux2012, 11-24). En revanche, le processus de dictionnairisation, qui sera au centre de notre intérêt dans cet article, semble échapper à une description catégorielle. En étudiant la néologie dans la langue standard, Jean-François Sablayrolles fait un double constat concernant l ’absence d ’exhaustivité des dictionnaires : « les mots ne sont pas non-néologiques parce qu’ils sont dans le dictionnaire, mais on peut renverser la proposition : les mots entrent dans le dictionnaire parce qu’ils ne sont plus néologiques » (Sablayrolles 2000, 181). Le rapport entre la néologie et la dictionnairisation étant une impasse, ne faudrait-il donc pas s’interroger sur la légitimité d ’un mot, son droit d ’être répertorié ? En prenant pour exemples les trajectoires de quelques argotismes, Marc Sourdot, dans son article de 1998 dans La Linguistique, s’interroge sur « le cheminement de la néologie », c ’est-à-dire sur les critères qui favorisent le passage d ’un mot de l ’état d ’hapax à une entrée dans des dictionnaires de langue générale. Sourdot propose pour cela les critères « 4B », postulant que : « le néologisme doit d ’abord répondre à un véritable besoin dans l ’échange social », et qu’il doit « concilier brièveté, beauté et bienséance » (Sourdot 1998, 66). Une vérification quantitative et surtout exhaustive de ce constat poétique semble être un réel défi, surtout si l’on prend en compte les frontières dynamiques et floues entre différents registres du langage substandard. Et cela d ’autant plus lorsque

Des chansons de rap aux dictionnaires - métaargotographie et métalexicographie

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l ’on est conscient de la subjectivité d ’attribution des marques lexicographiques que Pierre Corbin dénomme « marques stylistiques / diastratiques (s/d) » (Corbin 1989) et de leur variabilité dans le temps et selon les approches adoptées. Grâce à notre premier corpus, celui de C. Martinez (2006-2013), la réalité dictionnairique peut être confrontée à la fois avec les critères proposés par Sourdot et avec le « paradoxe néologique » décrit par Sablayrolles. À partir d ’un corpus de 34 dictionnaires - 16 Petit Larousse (désormais PL) et 16 Petit Robert (désormais PR) millésimés 1997 à 2012, ainsi que des deux derniers Dictionnaires de l ’A cadémiefrançaise (désormais DAF, 1992 / 2000) jusqu’à la lettre F - , nous avons pu relever la liste de tous les articles entrés dans ces dictionnaires (environ 14 000), des articles sortis (environ 6 000), ainsi que de nombreuses autres informations, concernant notamment l’orthographe (corpus présenté dans Martinez 2009). Revenons sur ce paradoxe néologique à l ’aide d ’un exemple concret, en l ’occurrence les nouveaux mots introduits dans les PR du corpus. L ’analyse du corpus laisse voir que la réactivité du PR à la saisie des néologismes largement diffusés est considérablement ralentie par les « rattrapages » des mots jusqu’alors ignorés par le dictionnaire pour diverses raisons. Partant de l ’écart entre la date d ’insertion et la date de première attestation du lexème (information qui ne figure pas dans les PL), nous avons estimé l ’âge moyen d ’entrée des nouveaux mots dans les PR à environ 70 ans. Cela dit, dans la période 1997 à 2012, on distingue trois sous-périodes correspondant à trois dominantes du programme lexicographique. Tout d ’abord, dans les millésimes 1998 à 2006, les lexicographes ouvrent largement le PR aux néologismes, et l’âge moyen des nouvelles entrées est de 40 à 60 ans. Pour les éditions 2007 et 2008, ils font entrer de grandes quantités de mots de la francophonie et des régions de France, parfois très anciens : l’âge des entrées est alors de 110 à 120 ans en moyenne. Enfin, de 2009 à 2012, une majorité de termes techniques appartenant à des lexiques spécialisés sont intégrés dans la nomenclature, et l’âge moyen des entrées est alors de 80 à 90 ans. Comme on le voit, bien que certains mots entrent dans le dictionnaire quelques années seulement après leur apparition1, la moyenne d ’âge des entrées est toujours relativement élevée.

1 Citons par exemple le mot malbouffe, dont la première datation est 1999, et qui est entré dans le PR millésimé 2001 (mais paru en 2000), soit de facto seulement un an plus tard (cf. Sablayrolles 2011, 93).

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2. M arques « stylistiques / diastratiques (s/d) » dans le corpus de dictionnaires généraux comparés Les trois phases du programme d ’insertion de mots nouveaux dans le PR se démarquent aussi pour les entrées substandard (voir ci-dessous, graphique 1). En effet, les lexèmes substandard, principalement ceux marqués fam., entrent en plus grand nombre dans les millésimes 2007 et 2008 que dans les autres - également parce que le nombre total de mots nouveaux est plus élevé dans ces deux éditions.

G raphique 1 : R épartition des 218 nouveaux mots avec une des « m arques s/d » dans les PR

Le PR, dictionnaire de référence de nombreuses études linguistiques, est considéré par un bon nombre d ’argotologues comme l’ouvrage de loin le plus sensible à la dynamique de l ’argot commun (passages de la marque arg. vers fam ., insertion de la marque combinée arg. fam., abandon systématique de la « marquefossile » pop., etc. - à ce sujet, voir Podhorna-Policka 2009). S’y ajoute sans doute également l ’autorité d ’Alain Rey, connu parmi les argotologues en tant que coauteur du Dictionnaire du français non-conventionnel (Cellard / Rey 1980, désormais DFNC). Or, le PR mérite-t-il ce statut de dictionnaire favori, tout au moins pour ce qui est de ses 15 dernières éditions, si on les compare avec celles du PL ou avec le dernier DAF ? Dans les dictionnaires étudiés, le marquage des unités substandard se traduit par l’emploi de marques relevant de la diastratie (argotique

Des chansons de rap aux dictionnaires - métaargotographie et métalexicographie

287

- arg., populaire - pop.), de la diaphasie (familier - fam., plaisant (PR) ou par plaisanterie (PL) - plais. / par plais.) où l ’on peut partiellement ranger les marques relevant de la bienséance (vulgaire - vulg., trivial - triv. (uniquement dans les DAF) et péjoratif - péj., et encore terme d ’injure (PR), injurieux - injur. (PL)). Laissant de côté les débats que l ’on pourrait lancer à propos du bien-fondé de leur emploi ou de la logique présidant à leur emploi, le tableau suivant récapitule le nombre d ’unités portant ces marques2.

fam. arg. péj. vulg. pop. plais. /p a r plais.4 terme d ’injure / injur. triv. TOTAL

PR

PL

186 14 63 4 4 3 1 0 218

309 19 29 2 0 7 0 0 366

DAF9 ^ lettre F 273 47 68 19 166 2 0 8 583

Tableau 1 : Nouveaux m ots avec m arques s/d (entrés dans le PL ou le PR entre 1997 et 2012, ainsi que dans la 9e édition du DAF ju sq u ’à la lettre F incluse)

Si le nombre total d ’unités substandard introduites dans la nomenclature des deux premiers dictionnaires diffère, le PL accueillant plus d ’éléments, la proportion d ’emploi de chacune des marques est comparable. La marque fam. prédomine nettement parmi les mots nouveaux, tandis que le nombre de nouvelles unités marquées arg. est légèrement supérieur pour les deux dictionnaires à une unité par nouvelle édition. On constate également que la marque pop. est totalement délaissée par les auteurs du PL depuis 1997, qui ne l’ont assignée à aucun mot nouveau depuis cette date ; tandis que les auteurs du PR ne l ’ont employée que pour 4 lexèmes : coufle, 2. fio n 5, tiser et wesh. 2 Dans le tableau, les épithètes qui accompagnent les marques ne sont pas prises en compte. Ainsi, les marques arg. fam. et arg. scol. sont ici groupées avec arg. 3 Dont trois mots comportant des marques combinées (rebeu et blablater, fam. et péj., ainsi que guidoune,péj., vulg.). 4 La marque plais. /parp la is. est rangée dans le tableau selon l’approche de Corbin, s’agissant d’une marque stylistique tout comme par exemple iron. (« ironique »), mais elle n ’est pas considérée comme réellement substandard. 5 Les chiffres devant certains lexèmes correspondent au numéro de l’article de dictionnaire, en cas d’entrées homographes.

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Camille Martinez / Alena Podhornâ-Polickâ

Dans le DAF9, où le nombre de mots entrés est beaucoup plus élevé que dans les dictionnaires en un seul volume, même considérés sur une période de 15 ans, la proportion entre les marques n ’est en revanche pas la même. En effet, la marque pop. y est très utilisée, en concurrence avec la marque fam., et on trouve aussi quelques recours à la marque triv.

3. Vers la « m étaargotographie » : argotismes dans les dictionnaires généraux Quoique longtemps marginalisé et considéré comme indigne d ’intérêt scientifique, le lexique (d’origine) argotique s’est progressivement installé dans les dictionnaires généraux. Sans vouloir entrer dans la polémique sur l ’attribution de la marque arg., soulignons seulement que, dans l ’approche fonctionnaliste, l ’argotologie moderne définit l ’argot de façon bien plus large par rapport à la perception classique de la langue verte des malfaiteurs et de la pègre, destinées à ne pas être comprises par les non-initiés. La seule fonction cryptique est utopique depuis bien longtemps (si elle ne l ’était pas depuis toujours), les dictionnaires d ’argot remplissant le rôle de décodeurs et témoignant d ’une diffusion plus ou moins large des mots répertoriés, tout dépendant du niveau de généralisation du dictionnaire et, surtout, de la méthode choisie. Tout comme c ’est le cas pour les autres marques s/d, l’insertion d ’argotismes dans les dictionnaires généraux témoigne de changements socioculturels profonds. L ’entrée d ’argotismes à la nomenclature du DAF va même à contrecourant des orientations de la toute première édition de ce dictionnaire (1694) : « Quant aux termes d ’emportement ou qui blessent la Pudeur, on ne les a point admis dans le Dictionnaire, parce que les honestes gens évitent de les employer dans leurs discours » (DAF1, 1694, IV). L ’ouverture de la nomenclature à divers types d ’unités autrefois exclues (argotismes, mais aussi vocabulaire technique, termes régionaux) est signe que le programme lexicographique à l ’œuvre tend à évoluer et s’adapte à l ’air du temps ; l ’image que le public se forme du DAF devrait à terme suivre la même évolution. 4.1. M ot entrés identifiés comme argotismes Si l ’on regarde de plus près les 80 nouvelles unités argotiques entrées dans le PR ou le PL depuis 1997 ou dans la neuvième édition du DAF (voir tableaux 2 et 3), on constate une division interne en 3 sous-catégories : arg. tout court, arg. fam. (uniquement dans le PR, défini comme « les mots d ’argot passés dans le langage familier ») et arg. + épithète spécifiant l ’usage dans un milieu restreint (notamment l ’argot scolaire).

Des chansons de rap aux dictionnaires - métaargotographie et métalexicographie

289

Dans le DAF, on trouve également parmi les mots nouveaux la mention de l ’argot militaire, de l ’argot universitaire, de l ’argot de l ’École normale supérieure, de l ’argot de l’École polytechnique, enfin de l ’argot des Écoles, reflétant probablement en cela les emplois argotiques propres aux auteurs de ce dictionnaire. arg.

arg. militaire arg. + (réf. au milieu scolaire ou universitaire)

balèze

2. bancal

archicube (arg. scolaire)

4. balle

barda

2. bachot (arg. des Écoles)

2. berge

baroud

bizut (arg. scolaire)

2. brème

bidasse

bizutage (arg. scolaire)

2. came

biffe

bizuter (arg. scolaire)

camé, -ée

biffin

4. botte (arg. de l ’É cole polytechnique)

canasson

bled

cafardage (arg. scolaire)

carrée

bleusaille

cafarder (arg. scolaire)

5. casse

cabot

canular (arg. de l ’É cole normale supérieure)

4. cave

cagna

canuler (arg. universitaire)

claboter

capiston

cogne

casse-pipe

2. dope

2. colon

fayot

3. con, conne

fayoter

crapahutage crapahuter crapouillot cuistot

T ableau 2 : A rgotismes entrés dans la 9e édition du DAF (1992/2000, lettres A à F)

Certains mots marqués arg. ont fait leur entrée tant dans le PL que dans le PR entre 1997 et 2012 (ils sont soulignés dans le tableau 3 ci-dessous) : cantiner (PL2000 et PR2008), copion (PL1998 et PR2008), daron (PL2012 et PR2011) et dézinguer (PL1999 et PR2005). Ces concordances dans les choix des auteurs de dictionnaires concurrents sont le signe que ces mots ont émergé dans la langue à une période légèrement antérieure à leur introduction. Encore faut-il préciser que cantiner et copion appartiennent à des registres argotiques bien définis : le premier à l ’argot des prisonniers et le second à l ’argot belge des écoliers.

290

Camille Martinez / Alena Podhornâ-Polickâ

PR

PL

bastonner (2007)

bloque (2005, arg. scol.)

blème (2000, arg. fam .)

bourre-pif (2012)

cantiner (2008)

branque (2012)

chtarbé, -ée (2007)

cador (2000)

copion (2008, arg. scol.)

cantiner (2000)

daron, -onne (2011)

cézigue ou cézig (2000)

dézinguer (2005, arg. fam.)

copion (1998, arg. scol.)

gadjo (2000)

daron, -onne (2012)

incruste (2000)

défourailler (2012)

nibar ou nibard (2000, arg. fam .)

derche (2012)

pochetron, -onne (2008, arg. fam .)

dézinguer (1999)

retoquer (2003, arg. scol.)

flingueur, -euse (2012)

taf ou taffe (2000)

flip (2012)

tournante (2003)

gnouf (2012) 2. rade (1998) ratiche (2012) 1. schlass (1998) tricard, -e (1998) z e f (2000)

T ableau 3 : A rgotismes entrés dans les P R et PL entre 1997 et 2012, suivis de leu r date d ’entrée et de leu r m arq u e (si combinée)

À l ’inverse, certaines unités lexicales introduites dans l ’un des deux dictionnaires ne figurent pas dans l ’autre en 2012. C’est notamment le cas de cézigue et zef, entrés dans le PL en 2000 mais qui ne sont pas dans le PR édition 2012 ; et à l ’inverse pour blème, incruste, nibard, entrés dans le PR en 2000, ainsi que pour chtarbé, entré en 2007, tous les quatre absents du PL2012. Ces choix lexicographiques divergents tendent à montrer qu’aucun des deux dictionnaires n ’est plus ouvert aux argotismes, ou plus avancé sur cette question, que l ’autre. Aucun ne se cale sur les avancées consenties par l ’autre : tous deux progressent parallèlement en enrichissant leurs nomenclatures de façon cloisonnée. 4.2. Mots sortis identifiés comme argotismes On n ’est pas surpris de constater qu’aucun mot identifié comme argotisme n ’est sorti du DAF à l ’occasion de la neuvième édition, puisque la huitième édition (deux tomes parus en 1932 et 1935) n ’était pas censée en contenir. La liste des

Des chansons de rap aux dictionnaires - métaargotographie et métalexicographie

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articles sortis du PR entre 1997 et 2012 étant très restreinte (moins de 100 unités), on n ’y trouve aucun argotisme. En revanche, 26 articles identifiés comme tels6 ont été sortis de la nomenclature du PL, dont 17 lors de la refonte de 1998. 9 d ’entre eux portaient également la marque diachronique vx et 2 la marque vieilli, qui les désignait comme candidats à la sortie. Par ailleurs, 13 de ces articles appartenaient à un registre d ’argot particulier, d ’après la marque qu’ils portaient : 10 à l ’argot « militaire » et 3 à l ’argot « scolaire ». Au total, dans les PL 1997 à 2012, tandis que 26 argotismes sont supprimés, 19 autres sont ajoutés. Ces données illustrent la façon dont le lexique, et en particulier ses marges, se renouvellent, dans les usages comme dans les dictionnaires. L ’impact du renouvellement lexical dans les dictionnaires a été décrit pour une autre période par J. Dubois et al., qui mettaient en avant dès 1960 des nécessités commerciales : « Les nécessités commerciales provoquent de nombreuses réfections avec le souci de suivre le renouvellement du lexique présenté publicitairement comme sans cesse ‘adapté aux exigences modernes’ » (1960, 87). Cependant, l ’observation d ’un seul titre lexicographique, en l ’occurrence le PL, risque d ’induire des biais, d ’autant qu’il arrive assez fréquemment qu’un mot sorti du PL y soit réintégré quelques années plus tard (cf. Martinez 2009a, 144-150). À ce titre, là encore, une comparaison avec le PR est enrichissante. Parmi les 26 articles sortis du PL, 11 ne figurent pas dans le PR en 2012 (en l ’occurrence barbette, brème, calbombe, carva, chiadeur, fistot, flingot, flottard, joyeux, pagnot et radeuse). La sortie du PL de ces mots absents du PR illustre l ’idée que le renouvellement du lexique dans les dictionnaires passe aussi par des abandons d ’unités lexicales, qui ne sont a priori pas destinées à réintégrer les nomenclatures.

5. Quelques rem arques à propos de l’argotographie spécialisée Parallèlement à la production lexicographique officielle, des ouvrages spécialisés dans le recensement des argotismes paraissent régulièrement, avec divers degrés d ’officialité, mais rarement en plusieurs éditions successives revues, comme c ’est le cas des dictionnaires généraux susmentionnés. Si l ’on veut malgré tout essayer de comparer entre eux des dictionnaires d ’argot généalogiquement apparentés, comme le fait C. Martinez avec les dictionnaires généraux, deux séries de

6 II s’agit des articles suivants : carva, chiadeur, flottard (tous trois marqués arg. scol. en 1997), barbette, biroute, capiston (vieilli), fistot, garde-mites, griveton (vx), 2. joyeux (vx), margis, marmitage (vx), marmiter (vx) (marqués arg. militaire en 1997), babillarde (vx), blèche, bouif 2. brème, calbombe ou calebombe (vieilli), cantiner, flingot (vx), moco, pagnot (vx), pagnoter (se),pante (vx), radeuse (vx) et riflette.

292

Camille Martinez / Alena Podhornâ-Polickâ

dictionnaires d ’argot « généralisé »7 s’imposent : deux éditions du DFNC de Cellard et Rey (1980/1991, parues chez Hachette) et quatre éditions du dictionnaire de l ’argot de Colin et al., parues chez Larousse sous différents titres (la première édition de 1990 s’intitule Dictionnaire de l ’argot - désormais DA , la refonte de 1999 Dictionnaire de l ’argotfrançais et de ses origines - désormais DAFO -, la suivante de 2006 devient le Grand dictionnaire : Argot & français populaire - désormais AFP - et, enfin, la dernière de 2010 porte le titre Le Dictionnaire de l ’argot et du français populaire - déformais DAFP)8. Les 14 argotismes recensés parmi les mots nouveaux dans les PR entre 1997 et 2012, avec leurs précieuses datations, nous serviront de mini-corpus pour tester si les dictionnaires d ’argot servent d ’une sorte d ’antichambre avant l’entrée dans les dictionnaires généraux ou s’il y a, ici aussi, une indépendance quant au choix lexical et à la recherche des premières attestations du mot. Le lexicographe Alain Rey, coauteur aussi bien du PR que du DFNC (pourtant paru chez Hachette) laisse supposer un lien entre ces deux dictionnaires. Quand on observe les données du tableau 4 où sont comparés des lexèmes entre les deux dictionnaires, on peut faire trois types d ’observations : a) une reprise quasi totale des datations du DFNC vers le PR, logique par rapport au travail intellectuel partagé (voir supra) ; b) une confirmation de la diffusion faible (ou nulle) des items blème, chtarbé(e), inscruste, pochetron(ne) et tournante jusqu’au début des années 1990. On pourrait également traduire ce constat par l ’ignorance de l ’essor de certains de ces lexèmes au cours des années 1980 (cf. tableau 5 et leur apparition dans le DA de 1990). Notre mini-corpus est trop petit pour pouvoir décrire le contenu de la refonte avec certitude, mais il semble quand même qu’elle consiste en une amélioration qualitative des articles plutôt qu’en une augmentation importante du nombre d ’articles à la nomenclature. On ne constate en effet aucun ajout d ’entrée et une seule mise à jour d ’un item de la liste (pour le mot taf(fe) - dont le sens le plus fréquent aujourd’hui, celui de « travail », manquait d ’ailleurs toujours)9 ; c) l ’absence du DFNC des termes attestés bien avant 1980 (copion, dézinguer) pourrait être le signe de leur faible fréquence d ’usage à l ’époque (cf. infra leur fréquence dans le RapCor).

7 Dans cette énumération, il ne faut pas oublier les trois éditions du dictionnaire Comment tu tchatches ! de J.-P. Goudaillier (parues en 1997, 1998 et 2001). Les sources y sont néanmoins plus récentes et se rapprochent du parler des jeunes dits des quartiers, dont on traitera plus loin dans cet article. 8 Pour une liste plus détaillée, voir http://www.languefrancaise.net/Argot/Colin1990. 9 L ’hypothèse de la diffusion restreinte dans les années 1980 peut cependant être confirmée par les résultats de l’enquête de Sourdot, qui recense les néologismes identitaires pour les jeunes étudiants à 7 ans d’intervalle (Sourdot 1997). Tandis qu’aucun des mots cités supra ne figure sur sa liste de 1987, blème, chtarb (apocope de chtarbé) et incruste sont mentionnés sur sa liste de 1994.

Des chansons de rap aux dictionnaires - métaargotographie et métalexicographie

Présence et datation dans les DFNC DFNC 1980 DFNC 1991 1926, largement diffusé idem après 1970

LEXÈM E

E ntrée M arque D atation PR PR PR

bastonner

2007

arg.

1926

blème

2000

arg.fam.

cantiner

2008

arg.

vers 1990 0 1927 v. tr., au sens de « ver­ ser une partie de ses gains, afin d’avoir, au 1927 départ pour le bagne, du linge et des vivres »

2007

arg.

1984

2008

arg.scol.

2011

arg.

1945 0 0 1725 ; 1726 « maître », « mère », idem « patron »1680 XVIIIe s. « reine, roi » 1903 0 0

chtarbé, -ée copion daron, -onne dézinguer gadjo

retoquer

0

0

idem

0

2005

arg.fam.

2000 2000

arg. arg.

fin XIXe

fin XIXe s. (Esnault)

idem

0

0

0

arg.fam.

vers 1950

vers 1950 ?

idem

arg.fam.

1982, P. Perret

0

0

arg.scol.

1861 ; hapax 1807 en Lorraine

1861

idem

incruste nibar ou 2000 nibard pochetron, 2008 -onne 2003

taf ou taffe 2000

arg.

XVIetafe

la seule entrée retravaillée de plusieurs acceptions, celle cette liste (le sens de « tra­ de « travail » manque vail » manque toujours)

2003

arg.

vers 1995, répandu 2000

0

tournante

293

0

T ableau 4 : R ap p o rt entre les argotism es entrés dans les PR et les leu r présence et datation dans les DFNC (1980/1991)

La série des dictionnaires de l ’argot de Larousse signés par Jean-Paul Colin et Jean-Pierre Mével (avec la collaboration de Christian Leclère) est plus riche et plus longue (1990-2010) et permet ainsi une observation des insertions de nouveaux mots plus intéressante, mais la fréquente polysémie empêche une comparaison des datations aussi brève que pour le DFNC. Nous reprenons alors ce même mini-corpus sous un angle fréquentiel, en nous limitant uniquement aux acceptions présentes dans notre deuxième corpus, le RapCor, avant même de présenter ses spécificités. On remarque l ’absence de deux mots appartenant à l ’argot scolaire (copion et retoquer), ainsi que l ’omission d ’incruste (que le PR

294

Camille Martinez / Alena Podhornâ-Polickâ

recense d ’ailleurs en tant que « mot caché » - c’est-à-dire non autonome, à l ’intérieur de l ’article (s ’)incruster, dans l’expression taper l ’incruste). D atations dans le DA 1990 LEXÈM E (1992) - u n ique­ m ent pou r les sens récoltés dans le R apC or

DAFO 1999 A FP 2006 (2002)

Fréq.du DAFP lemme 2010 dans le R apC or

Notes pour les occurrences dans le R apC or graphie : 42 taf, 22 t a f f 8 taffe

taf ou taffe, n.m.

au sens 3. « travail » (1977 chez Caradec)

daron, -onne, n.

surtout au sens 2. « père, mère » (1725 chez Granval); darons (« parents » - 1928 idem chez Esnault), rarement au sens 1. « maître, patron » (1725 chez Granval)

idem

idem

idem

72

sens : unique­ ment « travail » (mais aussi 32 fois le verbe taf(f)er)

gadjo, n.m.

1845 gorgio (Vidocq)

idem

distribution en genre : 13 daron, 13 daronne, 1 idem

idem

27

darons

sens de d aron : 9 fois « père », 4 fois « patron »

1856 gatgi (Esnault)

idem

10

graphie : g a d jo (8 fois), ga d g o (1 fois), g a d g io (1 fois), équiv. fém. gadji 6 fois (dont 3 fois cette graphie, mais aussi gadgi, g a d g ie , ga d jie)

blème, n.m.

cantiner, v.i. et t.

Ø

1933 chez Esnault (sens moderne d’« acheter des vivres à la cantine de la prison »)

Ø

idem

0 mais mentionné dans le glossaire à la idem fin (« Lexique françaisargot »)

9

1931 chez Esnault

3

graphie : 7 fois blèm e, 1 fois blêm e, 1 fois blem ’ (cf. 1 fois blèm epro de 1996 ; mais 160 fois p ro b lè m e )

toujours en référence à la prison

Des chansons de rap aux dictionnaires - métaargotographie et métalexicographie

1926 chez Esnault bastonner, (cf. se b a sto n n er v.t. en 1941)

incruste, n.f.

Ø

idem

Ø

idem

Ø

idem

Ø

2

1

295

mais aussi subst. baston (4 fois) et b a stonnade (1 fois) autre expression que dans le PR : « le roi de l ’in cru ste » (mais aussi 1 fois « les p la n s in c ru sta tio n » et 1 fois s ’incruster)

nibar ou nibard, n.m.

nibard, 1977 chez Caradec

tournante, Ø n.f. chtarbé, -ée, adj. dézinguer, v.t.

idem

Ø

idem

idem

1

au sens 7. « viol collectif » (2002)

idem

1

1984 (L e N o u v e l O b serva teu r)

idem

idem

idem

0

au sens 2. « tuer » (1918 chez Esnault)

idem

idem

idem

0

idem

idem

idem

0

pochetron, 1982 (Perret) -onne, n. retoquer, Ø v.t. copion, Ø n.m.

Ø

Ø

Ø

0

Ø

Ø

Ø

0

graphie : nibards

mais aussi 2 fois zin g u e r de même sens

T ableau 5 : Évolution des 14 argotism es entrés dans le PR entre 1997 et 2012, dans la série des dictionnaires de l’argot publiés p a r Larousse, p o u r les sens répertoriés dans le R a p C o r10

Quant à l ’amélioration qualitative, les datations pour gadjo et cantiner ont été réajustées et l ’on constate une reprise de certaines datations du DA par le PR (par exemple chtarbé, -ée ou pochetron, -onne, etc.). Sous l ’angle quantitatif, la réactivité de ces dictionnaires en matière d ’insertion des néologismes ne peut être mesurée sur ce mini-corpus. On constate néanmoins que l’entrée tournante au sens de « viol collectif » a vraisemblablement été ajoutée suite à la médiatisation du mouvement Ni putes, ni soumises (cf. Mucchielli 2005) et que le lexème blème n ’est pas encore réellement entré, figurant uniquement dans la liste des synonymes substandard de problème. Il serait sans doute utile de mesurer cette 10 Les sens sont rangés dans l’ordre fréquentiel.

296

Camille Martinez / Alena Podhorná-Polická

réactivité sur un corpus plus large pour arriver à des constats métaargotographiques plus pertinents.

6. Enjeux de la com paraison avec le corpus R apC or Pour pallier la taille du corpus d ’argotismes, notre deuxième corpus, celui constitué de chansons de rap francophone11, donne quelques résultats fréquentiels et graphiques présentés dans le tableau 5. La fréquence élevée du lexème taf, taffe au sens de « travail » permet de formuler quelques observations. Elle trahit tout d ’abord le fait que les textes de rap traitent souvent de problèmes sociaux. Ensuite, on observe une prédominance de la graphie taf. Enfin et surtout, le mini-corpus testé par le RapCor permet de nous rendre compte d ’une absence relativement frappante dans tous les dictionnaires susmentionnés, celle du verbe tafer au sens de « travailler » ! Si l ’on se demande quelle est la représentativité des chiffres présentés dans le tableau 5, il convient de préciser qu’ils ont été obtenus à partir de 750 chansons de rap parues entre 1990 et 2011 (soit environ un tiers de toutes les chansons traitées dans le corpus ; voir graphique 2 ci-dessous). Les textes ont été segmentés et lemmatisés au niveau du mot via l ’étiqueteur Tree tagger, puis annotés semiautomatiquement. Leurs propriétés statistiques sont facilement consultables via le logiciel textométrique TXM12. Le corpus de 750 chansons, contenant environ 468 500 mots et 37 500 formes différentes, est un petit corpus écrit qui se rapproche par son contenu des corpus oraux dont les genres sont, de plus, homogènes.

11 Le corpus de chansons de rap français, le RapCor, a été créé en 2009 à l’Institut des langues et littératures romanes de l’Université Masaryk de Brno. Actuellement, 1903 chansons de 239 albums différents sont en cours de traitement. Il s’agit d ’une base de données textuelles. Les textes sont obtenus à partir des versions transcrites par les rappeurs et présentées dans les pochettes des albums, qui sont océrisées et contrôlées, puis complétées par la réécoute des chansons. 12 http://textometrie.ens-lyon.fr/?lang=fr

Des chansons de rap aux dictionnaires - métaargotographie et métalexicographie

297

G raphique 2 : N om bre de chansons dans le R apC or p a r année de p arution des titres

La fréquence des argotismes de notre mini-corpus témoigne de la valeur identitaire que les jeunes dits « des quartiers » attribuent aux lexèmes en question. Certes, l ’ordre fréquentiel est influencé par les thématiques de la vie en banlieue mais l’actuel succès commercial du rap auprès de la jeune génération, tous milieux sociaux confondus, favorise la diffusion de ce partage identitaire en dehors du sociolecte des jeunes des cités (cf. Fiévet / Podhorna-Policka à paraître). Le corpus permet non seulement de vérifier les dates de première apparition des néologismes identitaires et de dater des « booms médiatiques » (Fiévet / Podhorna-Policka 2010), il peut également servir d’outil pour une sorte de « contrôle » d’exhaustivité et d’actualité de différents types de dictionnaires d’ar­ got, mais aussi du lexique substandard en général dans les dictionnaires généraux. Pour tester cette capacité, voici la liste des douze lemmes les plus fréquents13 du corpus RapCor dont toutes les acceptions sont substandard (tableau 6).

13 Dans le traitement textuel, les refrains des chansons ne sont présents qu’une seule fois pour que les répétitions ne biaisent pas les résultats. Au contraire, une répétition d’un sujet dans les couplets ne peut, elle, être réduite. Ces irrégularités peuvent néanmoins être facilement exclues du corpus par des analyses textométriques plus poussées.

298

Lemme mec ouais putain foutre merde gosse gars pote niquer hardcore o.k. péter

Camille Martinez / Alena Podhornâ-Polickâ

Occur. 460 425 286 276 249 198 189 183 179 158 155 149

T ableau 6 : Liste de 12 lemmes les plus fréquents dans le R apC or d o n t toutes les acceptions sont su bstandard

On peut dresser une typologie des unités présentes dans cette « liste de hautes fréquences » (marquée en degrés du gris) : d’abord, on constate un champ sémantique autour de l ’amitié entre hommes (mec, gars, pote)14, deux substantifs vulgaires qui servent souvent d ’interjection cathartique (putain, merde) et des verbes scatologiques (foutre, niquer et péter). Il faut rappeler sur ce point que les mots dont une acception parmi d ’autres est substandard, tels que l ’adverbe trop, le substantif coup, etc., sont exclus pour des raisons techniques (annotation peu fiable de l ’étiquetage morphosyntaxique fourni par Tree tagger). La liste permet tout au moins de cerner les tendances majeures et de prouver le caractère oral du corpus (dans ce sens, soulignons encore la présence des interjections ouais, o.k.). Cette petite liste s’arrête peu après le mot hardcore qui est le premier mot substandard absent de tous les dictionnaires susmentionnés. Avec 156 occurrences dans la version actuelle du corpus, cet adjectif identitaire (moins souvent présent en fonction de substantif - 4 occurrences seulement) semble être un exemple-témoin des 4 critères de Sourdot : on n ’en a pas besoin car la version plus brève a déjà cours (hard au sens d ’« excessif, violent ; pénible »15) et ce mot n ’inspire pas non plus le sentiment de bienséance, sans doute pour sa deuxième acception, souvent nominalisée, de hard au sens de « film X ». Et le critère subjectif de la beauté ? Le franglais ne l ’évoque sans doute pas non plus... 6.1. Quelques statistiques avant de conclure Le minutieux travail métalexicographique sur 34 dictionnaires effectué par C. Martinez ne peut pas être reproduit à la même échelle à un niveau métaargotographique, même si l ’on avait le temps et l ’énergie pour mener à bien cette immense tâche manuelle. Grâce à la coopération de la Faculté des Lettres de l ’Université Masaryk de Brno avec la maison d ’édition Lingea sur la seconde édition du dictionnaire d ’argot et du français populaire bilingue (uniquement dans le sens français → tchèque) Pas de blème ! en 2012, quelques statistiques nous 14 Le rap étant un domaine principalement masculin, cette thématique ne surprend pas. L ’utilisation d’un lexique machiste et vulgaire n ’est pas étonnante, mais cette image-cliché du rap est ici soutenue par le sujet de notre article, et nous tenons à préciser que de nombreuses chansons revendiquent un message social plus profond et n ’utilisent pas le moindre vulgarisme ou argotisme ! 15 Ce mot figure dans le PR sans aucune marque, dans le PL avec la marque fa m . Selon l’AFP, ce mot a été très à la mode dans les années 1980.

Des chansons de rap aux dictionnaires - métaargotographie et métalexicographie

299

ont été gracieusement fournies à partir des comptes différentiels automatiques sur les fichiers électroniques de la seconde et de la première édition de 2009 (à laquelle nous n ’avons pas participé activement). Lors de la première édition du dictionnaire Pas de blème ! en 2009, ce volume comportait 4299 entrées, avec 6790 acceptions et 2087 exemples (comprenant un bon nombre d ’expressions figées). En revanche, dans la seconde édition du dictionnaire incluant le travail d ’exploitation du corpus RapCor trois ans plus tard, le chiffre total d ’entrées a augmenté à 5086 (avec 8094 acceptions16 et 2653 exemples). On constate que la différence de quelque 790 nouvelles entrées17 correspond non seulement à des omissions, mais surtout à des unités néologiques qui ont connu un « boom médiatique » dans la période située entre les deux éditions (par exemple le substantif hass ou encore l ’adjectif susmentionné hardcore).

7. E n guise de conclusion L ’approche adoptée dans cette étude a permis de dévoiler la politique éditoriale des dictionnaires généraux (le PR, le PL et le DAF) en matière d ’innovation et de rénovation lexicale ces quinze dernières années, et de la mettre en parallèle avec une série de dictionnaires d ’argot (plus concrètement, les DFNC et les dictionnaires de l ’argot de Larousse). L ’analyse d ’un mini-corpus d ’argotismes nouvellement ajoutés au PR avec leurs premières attestations laisse supposer que ces mots ont généralement connu une large médiatisation préalable depuis leur première attestation (antérieure d ’une vingtaine d ’années en moyenne pour les dictionnaires généraux - cf. pochetron(ne), chtarbé(e), et d ’une dizaine d ’années pour les dictionnaires de l ’argot - cf. tournante). Nombreux sont également les ajouts de vieux argotismes revivifiés qui font partie du lexique identitaire pour les jeunes (cf. taf, daron, gadjo, blème), ce que confirme l ’analyse fréquentielle à partir du corpus RapCor. Si l ’approche croisée à la fois métalexicographique et métaargotographique peut aboutir à une légère critique du travail sur les innovations lexicales (souvent seulement prétendues telles) et peut être perçue comme une « dictionary-based study » comme le disent les tenants de la linguistique de corpus, la liste fréquentielle tirée du corpus RapCor permet de proposer des idées pour la saisie active de ces innovations, et elle est le gage d ’une étude sur corpus (en terminologie « corpusiste », une « corpus-based study »). Nous estimons que c ’est

16 Ici, le chiffre a particulièrement augmenté suite à la refonte de base des exemples de la première édition, dont de nombreux ont été reclassifiés en tant qu’unités lexicalisées autonomes. 17 Sans compter les annexes. Nous remercions la société Lingea de nous avoir communiqué les données statistiques.

300

Camille Martinez / Alena Podhornâ-Polickâ

au croisement de ces deux approches que doit se dérouler le débat sur la légitimité et sur l ’orthographe des néologismes-candidats à la dictionnairisation.

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Des chansons de rap aux dictionnaires - métaargotographie et métalexicographie

301

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Camille Martinez Albert-Ludwigs-Universität Freiburg im Breisgau Mél : [email protected]

Alena Podhornâ-Polickâ Institut des Langues et Littératures romanes Faculté des Lettres Université Masaryk Arna Novâka 1 602 00 Brno Mél : [email protected] http://muni.academia.edu/AlenaPolicka

D à v id S z a b Ó

T r o i s d i c t i o n n a i r e s d e l ’ a r g o t f r a n ç a i s ... Q U I O N T M A R Q U É L A D E R N IE R E V IN G T A IN E D ’A N N É E S 1

Résumé Après une brève introduction historique, nous nous proposons d ’examiner trois dictionnaires de l’argot français relativement récents qui, à nos yeux, ont marqué l’argotologie française du dernier quart de siècle : le Dictionnaire dufrançais non conventionnel de Cellard et Rey (1980 ; réédité en 1991), le Dictionnaire de l ’argot de Colin, Mével et Leclère (1990 ; réédité en 2006) et Comment tu tchatches ! Dictionnaire du français contemporain des cités de Goudaillier (1997), dont la dernière réédition remonte à 2001. Le premier est un modèle de dictionnaire historique d’argot fondé sur un corpus littéraire limité dans le temps. Le deuxième, avec ses éventuels défauts, reste le dictionnaire le plus complet, mais malgré des visées synchroniques, il est, en fin de compte, un dictionnaire historique d ’argot. Alors que le troisième est un bon exemple de dictionnaire synchronique d ’une variété particulière d ’argot, reposant sur un corpus essentiellement oral. Selon nos conclusions, nous aurions besoin des méthodes, des moyens et des possibilités de ces trois dictionnaires importants pour aboutir à un nouveau grand dictionnaire des argots français.

1. Introduction Dans ce travail, nous allons examiner trois dictionnaires d ’une importance particulière du point de vue de l ’argotologie française contemporaine. Certes, le plus ancien (Cellard / Rey 1980) a paru il y a une trentaine d ‘années, mais sa nouvelle édition remaniée de 1991 reste un outil incontournable pour tous ceux qui s’intéressent à l ’argot français. Le deuxième dans l ’ordre chronologique (Colin / Mével / Leclère 1990) a remplacé le dictionnaire légendaire d ’Esnault chez Larousse au début des années 1990, et une édition considérablement enrichie a vu le jour en 2006, tandis que le troisième (Goudaillier 1997), dont la troisième réédition augmentée et remaniée remonte en 2001, décrit une nouvelle variété argotique, le français contemporain des cités, au contraire des deux précédents, tournés dans une large mesure vers le passé et s’intéressant à l ’argot (voire au français non conventionnel) dans un sens général du terme.

1 Une version hongroise plus détaillée de cet article a paru dans Szabô 2011, 6-33 et Szabô / Kis 2012, 55-76.

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Notre analyse sera fondée sur les critères appliqués par Tamas Kis (2008, 75-96) et l ’auteur du présent article (Szabo 2010, 55-56 ; Szabo à paraître) à l ’analyse des dictionnaires de l’argot hongrois. C’est-à-dire : • a) la définition de la variété argotique contenue dans le dictionnaire et sa distinction par rapport aux autres variétés non standard voire standard. Naturellement, ce premier critère implique la réponse à la question de savoir si l ’auteur du dictionnaire est capable de définir ce qu’il entend par argot ; • b) des informations sur l’enquête, sur la façon de recueillir le corpus ; • c) le choix des mots vedettes et la qualité de la macro- et microstructure du dictionnaire ; • d) l ’existence d ’explications étymologiques et la fiabilité des ces dernières. • Bien entendu, ces critères fondamentaux permettent aussi d ’évaluer la richesse en informations, la fiabilité et l ’actualité du dictionnaire en question. Après cette introduction, nous allons procéder à l ’analyse de ces trois dictionnaires que nous considérons comme particulièrement importants du point de vue de l ’argotologie française contemporaine.

2. Cellard, Jacques / Rey, Alain, Dictionnaire du français non conventionnel (1980) Ce dictionnaire novateur, dont la deuxième édition revue et augmentée contient 3500 mots vedettes, 350 unités phraséologiques, 15 000 citations et un glossaire français conventionnel - français non conventionnel, a été publié chez Hachette par Alain Rey2, figure emblématique de la lexicographie française, et Jacques Cellard3, auteur d ’une riche anthologie de la littérature argotique. La principale nouveauté apparaît déjà en couverture : ceci ne prétend pas être un dictionnaire d ’argot (bien qu’il le soit en réalité), mais un dictionnaire du « français non conventionnel »4. Notons tout de suite que ce terme introduit lors de la première parution de l ’ouvrage au début des années 1980, ne s’est jamais réellement ancré dans la terminologie lexicographique française. Et ce malgré le succès indéniable du dictionnaire. Ce paradoxe s’explique, du moins en partie, par le fait que les auteurs ne sont pas parvenus à justifier d ’un point de vue linguistique et lexicographique l ’intérêt de cette quasi-néologie. Il ne faut 2 Editeur en chef des dictionnaires Le Robert, pour ne citer qu’une de ses fonctions. 3 Connu notamment pour sa rubrique dans Le Monde. 4 Les auteurs se sont peut-être inspirés du fameux Dictionary o f Slang and Unconventional English d’E. Partridge, paru en 1937.

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néanmoins pas penser que Rey, ce lexicographe très expérimenté, et Cellard, le journaliste culturel, aient inventé un nouveau terme uniquement pour des raisons publicitaires. Dans l ’avant-propos, les auteurs distinguent le français non conven­ tionnel de l ’argot : ils considèrent ce dernier - d ’une façon trop conservatrice à notre goût - comme « la langue des malfaiteurs, des marginaux, des groupes délinquants » (Cellard / Rey 1991, IX). Le vocabulaire non conventionnel est à la fois plus et moins que l ’argot : il inclut, du moins partiellement, le lexique du français populaire et très familier ; cependant, les auteurs excluent les « argots » techniques et professionnels. Mettons le terme entre guillemets, car pour Cellard et Rey, l ’argot n ’existe pas. Ils n ’ont jamais « rencontré une telle langue, mais seulement, à l ’intérieur d ’un français qui est pour l ’essentiel celui de tous, des éléments “non conventionnels” de syntaxe ou de vocabulaire » (Cellard / Rey 1991, X). Cellard et Rey soulignent également que le choix d ’un terme négatif (non conventionnel) a l ’avantage d ’insister sur la transgression des conventions sociales lors de l ’utilisation de ce vocabulaire (Cellard / Rey 1991, X). Il faut souligner ici que le refus du terme « argot » et l ’inclusion d ’autres variétés non standard rapprochent le « non-conventionnel » du slang tel qu’il a été défini par des linguistes anglo-saxons et autres (cf. par ex. Kis 1997, 240-243), alors que le fait d ’insister sur la syntaxe en fait pratiquement un synonyme du « non-standard ». Il est vrai que les auteurs du dictionnaire ont mis le doigt sur la difficulté de définir et de délimiter ce qu’on a l ’habitude d ’appeler argot, mais au lieu de proposer une solution au problème, ils se contentent d ’offrir un nouveau terme, leur définition étant insuffisante pour rendre la complexité du phénomène argotique. C’est ce qui explique sans doute que leur innovation terminologique n ’a pas l ’air d ’avoir influencé considérablement l ’argotologie française. Un des points forts du dictionnaire est de présenter un corpus bien délimité : en écartant consciemment tout ce qui est trop ancien ou trop récent, les deux auteurs ont recueilli des mots absents des dictionnaires de type général ou n ’y figurant qu’avec une mention particulière, en usage pendant la période 1880­ 19805. Il faut souligner que l’ouvrage repose sur un vaste corpus écrit (romans, journaux, revues : plus de 300 titres). Chaque mot vedette est illustré de citations (le plus souvent) littéraires bien documentées, le dictionnaire devenant ainsi une sorte d ’anthologie de la littérature argotique. Si les dictionnaires ne sont pas faits pour être lus d ’un bout à l ’autre, celui-ci est une exception. Mais ce sont justement ces avantages, l ’utilisation exclusive d ’un corpus écrit, littéraire, et les limitations dans le temps, qui constituent paradoxalement les faiblesses du dictionnaire. Les argots, le slang, même si on les range sous l ’appellation « non-conventionnel », sont des faits langagiers typiquement oraux, et l ’abondance de la littérature dite argotique en français ne change rien à cette constatation. Sans oublier que la littérature en tant qu’art est toujours artificielle dans une certaine mesure, et ainsi 5 La nouvelle édition de 1991 élargit la période jusqu’en 1990.

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ne peut fournir que des informations indirectes quant à l’usage spontané de la langue, argotique ou non. De plus, à cause des limitations conscientes dans le temps et de la méthode décrite ci-dessus, l’œuvre de Cellard et Rey n ’est ni un vrai dictionnaire historique, ni un dictionnaire actuel de l ’argot, et il n ’a été ni l’un ni l ’autre même au moment des ses sorties. Mais ce n ’était pas non plus son ambition. Nous avons déjà mentionné que le dictionnaire de Cellard et Rey contient plusieurs centaines d ’unités phraséologiques. Celles-ci ne constituent pas des entrées autonomes, elles sont subordonnées à d ’autres mots vedettes, en général, le premier nom. L ’organisation des entrées est claire, et à cause des citations et des explication étymologiques, celles-ci sont relativement longues, sans que cela devienne gênant pour le lecteur. Il est intéressant de noter que les auteurs donnent aussi les éventuels sens conventionnels des mots vedettes, et utilisent des carrés noirs ou blancs pour indiquer l ’aspect non conventionnel ou conventionnel du sens en question. Deux carrés blancs égalent conventionnel, deux carrés noirs, non-conventionnel, un noir et un blanc, passage du non-conventionnel au conventionnel, un blanc et un noir, passage du conventionnel au nonconventionnel. Vu les particularités de la formation du vocabulaire argotique, cette dernière catégorie semble problématique. Alors que la standardisation d ’éléments non conventionnels implique le plus souvent un processus constitué de plusieurs étapes, le contraire n ’est en général pas graduel : un élément conventionnel employé avec un sens non conventionnel devient non conventionnel tout de suite. Et les rares exemples de Cellard et Rey (par ex. en prendre pour son grade) ont du mal à nous convaincre du contraire. Les articles se terminent par des explications étymologiques qui témoignent d ’un travail de philologue minutieux et précis. Ce dictionnaire constitue en effet une des sources les plus fiables pour tous ceux, professionnels du langage ou amateurs, qui s’intéressent aux origines du vocabulaire non standard. En conclusion, outre les faiblesses terminologiques et le nombre limité de mots vedettes, ce qu’on peut reprocher au dictionnaire de Cellard et Rey constitue en même temps ses points forts : il s’agit de la présentation lexicographique méticuleuse et bien documentée d ’un corpus écrit, en majeure partie littéraire. Il manque beaucoup de mots importants, et le dictionnaire ne reflète pas du tout l ’usage oral spontané, mais dans sa catégorie, c ’est un chef-d’œuvre lexicographique. Il est dommage que l ’édition de 1991 ne soit pas suivie de nouvelles éditions remaniées et augmentées, car ce travail exceptionnel, tout en restant présent dans l ’argotologie française contemporaine, appartient davantage à un passé lexicographique glorieux qu’au présent de la lexicographie française.

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3. Colin, Jean-Paul / Mével, Jean-P ierre / Leclère, C hristian, Dictionnaire de l ’argot (1990) Jean-Paul Colin, professeur de linguistique à l ’Université de Franche-Comté, et Jean-Pierre Mével de la rédaction de Larousse, ont publié en 1990, en collaboration avec Christian Leclère du CNRS, ce dictionnaire contenant 6 500 mots vedettes, sans compter leurs variantes et dérivés, qui était censé remplacer le dictionnaire légendaire d ’Esnault (1965). Une nouvelle édition considérablement remaniée et augmentée par Colin (10 000 vedettes) a paru en 2006 sous le titre Grand dictionnaire de l ’argot et du français populaire. Ce changement de titre est parlant, car il témoigne des difficultés des auteurs à cerner la nomenclature du dictionnaire. La première édition, dont le titre ne faisait allusion qu’à l ’argot, contenait déjà un grand nombre d ’éléments lexicaux (par ex. bosser, bouffer, flic) que nous avons du mal à considérer comme argotiques, à l ’instar du Petit Robert. En ajoutant l ’expression français populaire au titre de l ’édition 2006, Colin semble avoir résolu ce problème, mais n ’oublions pas que le français populaire reste une catégorie très problématique. Nous sommes d ’accord avec Françoise Gadet quand elle dit que « [l]a dénomination de français populaire est très peu satisfaisante, et nous ne la conservons que parce qu’elle revêt une certaine réalité pour les membres de la communauté » (Gadet 1992, 27). Ce problème s’explique, du moins en partie, par le fait que la notion du « peuple », du « populaire », a évolué depuis la première moitié du XXe siècle. Néanmoins, le fait que ce terme évoque une certaine réalité pour les francophones, semble constituer une excuse pour Colin et ses co-auteurs. Cependant, les mots cités plus haut, comme beaucoup d ’autres mots vedettes du dictionnaire, ne sont pas populaires mais familiers, catégorie apparentée mais fondamentalement différente6. Malgré les difficultés à délimiter leur corpus, le dictionnaire de Colin / Mével / Leclère repose, d ’un point de vue théorique, sur des fondements bien solides. L ’introduction de la première édition, un classique de la littérature argotologique, a été écrite par Denise François-Geiger, figure éminente de l ’argotologie française, et le dictionnaire contient aussi l ’article sur l ’argot d ’Henri Bonnard, écrit originellement pour le Grand Larousse de la langue française (1971)7. Ajoutons cependant que l’excellente introduction de Denise François-Geiger n ’a plus sa place dans la nouvelle édition de 2006, alors que la préface à vocation publicitaire d ’Alphonse Boudard, auteur de polars à succès, a été conservée. Il est important de rappeler ici que Colin, Mével et Leclère, à

6 Un ouvrier parlant français populaire comme un professeur parlant français standard peuvent, l’un comme l’autre, adopter un ton plus ou moins familier selon la situation de communication. 7 Dans la première édition, il y avait même un fac-similé de l’article sur l’argot de Pierre Larousse pour le Grand Dictionnaire universel du XIXe siècle.

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l ’instar de Cellard et Rey, ajoutent un mode d ’emploi - appelé présentation du dictionnaire - détaillé et précis à leur travail. Il n ’empêche que les origines des mots vedettes restent peu connues. Ou, plutôt, l ’introduction de François-Geiger et la bibliographie d ’une richesse remarquable semblent indiquer que les auteurs, lors de l’établissement de leur corpus, se sont essentiellement servis de sources écrites remontant jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, parmi lesquelles des dictionnaires plus anciens encore. Cette hypothèse est corroborée par la remarque, très discutable, de Denise FrançoisGeiger selon laquelle « seuls les termes attestés à l ’écrit ont droit de cité dans les dictionnaires » (Colin / Mével / Leclère 1990, XVI). Dans tous les cas, les incertitudes relatives aux origines de la nomenclature, surtout aux données contemporaines, et la quasi-exclusivité du matériel écrit ne sont pas à l ’avantage de ce dictionnaire, pourtant particulièrement riche (10 000 entrées et 2 000 varian­ tes et dérivés), complété d ’un glossaire français-argot. La richesse en exemples constitue par contre un des points forts de ce travail. Les citations bien référencées sont issues d ’une longue liste d ’œuvres littéraires, de chansons et de journaux. Ajoutons néanmoins que l ’utilisation des exemples n ’est pas aussi systématique que chez Cellard et Rey, sans oublier qu’une (petite) partie des exemples sont d ’origine inconnue ou du moins non explicitée. En ce qui concerne la nomenclature, le dictionnaire de Colin, Mével et Leclère, surtout sa nouvelle édition, est bien plus moderne et actuel que le travail de Cellard et Rey, mais la méthodologie appliquée, les sources souvent anciennes et généralement écrites en font un dictionnaire (à tendance) historique de l ’argot avec beaucoup de mots archaïques voire désuets8. Les locutions ne sont pas présentées dans des entrées à part, elles sont subordonnées à certaines vedettes, le plus souvent à des noms. Les articles sont pratiques, faciles à consulter, mais généralement bien plus courts que ceux de Cellard et Rey, ce qui s’explique naturellement par la différence entre l ’étendue des deux nomenclatures. Notons une des particularités de la première édition, qui consacrait des entrées isolées aux affixes spécifiquement argotiques, ainsi qu’à certaines variétés argotiques comme le verlan. Dans la nouvelle édition, les entrées théoriques n ’apparaissent dans le corps du dictionnaire que sous forme de renvois et sont explicitées dans un glossaire présentant les différents argots, situé en début d ’ouvrage. Citons un autre point fort du travail de Colin, Mével et Leclère, le glossaire terminologique qui explique des termes linguistiques et stylistiques, importants du point de vue de l ’étude des argots (par ex. métaphore, métathèse, métonymie). Les entrées se terminent par des explications étymologiques. Selon les dires des auteurs eux-mêmes, ces dernières reposent en grande partie sur le dictionnaire de l ’illustre prédécesseur, Esnault. Colin, qui a remanié et enrichi les étymologies 8 Qui sont, comme cela se doit, indiqués comme tels.

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pour la nouvelle édition, n ’oublie pas d’attirer l’attention du lecteur sur la difficulté de proposer des étymologies argotiques : le caractère de « langage secret » de certaines variétés argotiques, le mode de vie nomade de certains groupes d ’utilisateurs, le goût des jeux de mots caractéristique des argots et l ’incertitude ou l ’amateurisme de nombreux documents rendent ce travail particulièrement délicat (Colin / Mével / Leclère 2006, 13). Bien que nous soyons d ’accord avec ces remarques, notons que la concision poussée à l ’extrême de certaines explications étymologiques de Colin risque de laisser l’utilisateur sur sa faim. Bien qu’il y ait des étymologies à la fin de chaque entrée, les explications ne concernent trop souvent que certains blocs sémantiques. Pour conclure, rappelons que le dictionnaire de Colin, Mével et Leclère est un travail remarquable par la richesse de sa nomenclature : en faisant le total des mots vedettes, de leurs variantes et dérivés, ainsi que des unités phraséologiques présentées à l’intérieur des entrées, on arrive à plus de 15 000 mots et expressions répertoriés. Cependant, bien qu’il soit bien plus actuel que le travail de Cellard et Rey, l ’approche philologique et fondamentalement diachronique des auteurs en fait en majeure partie un dictionnaire historique de l’argot. Mais en tant que tel, il est moins cohérent (quoique plus riche) que le Dictionnaire du français non conventionnel.

4. Goudaillier, Jean-P ierre, Comment tu tchatches ! Dictionnaire du français contemporain des cités (1997) Jean-Pierre Goudaillier, professeur de linguistique à la Sorbonne, a publié, dans la deuxième moitié des années 1990, le dictionnaire le plus riche et le plus fiable du français contemporain des cités, nouvelle variété argotique apparue à la fin du XXe siècle. La troisième et (jusqu’à nos jours) dernière édition, revue et augmentée, de ce dictionnaire préfacé par Claude Hagège date de 2001 et contient environ mille entrées et un glossaire français - langue des cités. Mille entrées, cela peut paraître peu par rapport à la nomenclature des dictionnaires que nous venons d ’analyser, mais précisons tout de suite que l’œuvre de Goudaillier repose en grande partie sur des enquêtes de terrain, ne contient que des éléments lexicaux d ’usage actuel et que son objectif n ’est pas de présenter l’argot en général, mais une variété argotique en particulier. Avant d ’examiner dans les détails les origines du corpus, il n ’est sans doute pas inutile de consacrer quelques lignes à la dénomination et la définition de la variété langagière qui apparaît déjà dans le titre de ce dictionnaire. C’est dans les cités, des sortes de « ghettos urbains » peuplés en grande partie de personnes issues de l ’immigration, situées en général à la périphérie des grandes agglomérations, qu’apparaît dans les années 1980-90, un parler véhiculaire interethnique (Goudaillier 2001, 7) qui se caractérise par un lexique et un accent

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particuliers. Un des points forts du dictionnaire est l ’introduction : c ’est là un des travaux théoriques fondamentaux sur la langue des cités, qui définit et décrit la variété en question et présente les principaux procédés de formation de ce lexique, dont le verlan, en les illustrant de nombreux exemples. C’est aussi dans l ’introduction que l ’auteur décrit dans les détails l ’enquête et les relevés linguistiques et non linguistiques sur lesquels repose la nomenclature du dictionnaire. Le fait que la plupart des entrées soient les fruits d ’une enquête de terrain bien documentée constitue un des principaux avantages de ce travail lexicographique. Une moindre partie du matériel répertorié, à l ’instar du travail de Colin, Mével et Leclère, provient du dépouillement d ’un corpus écrit contemporain : scénarios, paroles de chansons, romans, bandes dessinées, journaux... La seule critique que nous puissions formuler ici concerne la présence dans ce matériel reflétant dans son ensemble l’usage parisien, voire celui du nord de la France, de quelques termes méridionaux (marseillais, par ex. mia, « beau gars ») ; même si ces mots sont également issus d ’enquêtes ou de relevés linguistiques, ils n ’ont pas vraiment leur place dans ce dictionnaire à cause de leur sporadicité. Les exemples riches, systématiques et bien référencés constituent un autre avantage indéniable de ce dictionnaire. Ajoutons néanmoins que la traduction en argot traditionnel de certains exemples est un « plus » dont ce dictionnaire n ’a pas forcément besoin. Les entrées sont riches en informations et faciles à consulter, à la manière de celles des deux autres dictionnaires présentés dans ce travail. Les entrées nouvellement introduites par rapport à la première édition sont précédées d ’un astérisque, ce qui permet de nuancer la datation du matériel. Les nombreux emprunts à des langues étrangères, ainsi que les spécificités phonétiques du français contemporain des cités, justifient la notation phonétique de la prononciation de certains mots vedettes. Vu la nature synchronique et les origines « linguistiques » du corpus, il n ’est pas surprenant de constater que les explications étymologiques sont en général plus fiables que dans les deux autres dictionnaires analysés. Ajoutons que cette remarque est valable surtout pour les mots créés en français des cités et beaucoup moins pour les termes empruntés à l ’argot traditionnel. Il s’ensuit que le grand avantage du dictionnaire de Goudaillier est également sa « faiblesse » : le but de ce travail (n’)est (que) la description linguistique et lexicographique d ’une variété argotique contemporaine bien délimitée d ’un point de vue sociolinguistique. Contrairement au travail de Colin, Mével et Leclère, ce n ’est pas un dictionnaire de type général ni du point de vue des argots contemporains, ni de celui des argots anciens. Mais il ne prétend pas l ’être, et dans ces propres limites, c ’est un travail bien plus fiable que son analogue plus gros. Néanmoins, nous sommes en droit de supposer que durant la bonne dizaine d ’années écoulées depuis la dernière édition, le dictionnaire de

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Goudaillier a perdu de son actualité. C’est pour cette raison que nous comptons tellement sur la parution d ’une nouvelle édition du Dictionnaire du français contemporain des cités.

5. En guise de conclusion Citons Jean-Paul Colin, co-auteur d ’un des dictionnaires présentés ici, et Agnès Carnel (1991, 30) qui ont dit, au début des années 1990, que « la plupart des dictionnaires d ’argot contemporains sont, en tant que dictionnaires, relativement médiocres et peu satisfaisants, encore aujourd’hui ». Cette remarque critique, hélas, reste valable plus de 20 ans après, mais elle ne concerne pas les trois dictionnaires analysés dans notre travail, même pas celui de Colin, Mével et Leclère qui a sans doute été le plus critiqué. Ces trois dictionnaires sont, sans exception, des travaux majeurs du point de vue de l ’argotologie française et internationale, élaborés par d ’excellents linguistes et lexicographes. Nous espérons que leur analyse détaillée a confirmé l ’emploi de l ’épithète « important » dans le titre de cet article. Le dictionnaire du français non conventionnel élaboré par Jacques Cellard et Alain Rey, abstraction faite de ses limites consciemment adoptées, est un excellent dictionnaire historique de l’argot. Le travail de Jean-Paul Colin, Jean­ Pierre Mével et Christian Leclère embrasse beaucoup plus de point de vue chronologique comme synchronique, mais « étreint » moins bien que le travail de Cellard et Rey, notamment en ce qui concerne la richesse des exemples ou la fiabilité des étymologies. Cependant, grâce aux travaux de Cellard et Rey et de Colin, Mével et Leclère, le public francophone dispose de deux bons dictionnaires historiques de l ’argot qui, en plus, se complètent très utilement. Naturellement, on pourrait (et même il faut) mener des recherches encore plus approfondies, encore plus loin dans le temps9, mais ces deux dictionnaires, grâce à l ’organisation de leurs entrées et l ’utilisation d ’un riche matériel d ’exemples, constituent un exemple à suivre non seulement pour la lexicographie française de notre époque, mais aussi pour la lexicographie argotique internationale. Mais qu’en est-il de l’argot français contemporain ? Le dictionnaire du français contemporain des cités de Jean-Pierre Goudaillier offre un très bon exemple du traitement lexicographique de l ’argot contemporain basé sur un corpus obtenu par des enquêtes de terrain et le dépouillement d ’un matériel écrit 9 En ce qui concerne la dimension de la nomenclature et l’approfondissement des recherches dans le temps et dans l’espace, citons ici le remarquable C assel’s Dictionary o f Slang (2005) de Jonathon Green - bien qu’il ne s’ agisse pas d ’un dictionnaire de l’argot français - qui contient plus de 85 000 entrées (sans oublier les trois volumes du récent G reen’sD ictionary o f Slang). Ajoutons cependant que les entrées de Green sont en général bien plus concises que celles des dictionnaires français analysés dans ce travail.

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particulièrement riche. Certes, le travail de Goudaillier ne décrit qu’une seule variété, mais celle-ci a eu une influence considérable sur la plupart des variétés argotiques françaises de nos jours, y compris l ’argot commun. Cela n ’empêche pas que le Dictionnaire du français contemporain des cités, contrairement à l ’œuvre de Colin, Mével et Leclère, n ’est pas un dictionnaire de l’argot dans le sens général du terme. Mais Colin et ses co-auteurs, à l ’instar de Cellard et Rey et à l ’opposé de Goudaillier, concentrent leur attention sur les variétés argotiques plus anciennes et présentent l ’argot contemporain quasi exclusivement à partir de sources écrites. Selon nos conclusions, nous aurions besoin des méthodes, des moyens et des possibilités de ces trois dictionnaires importants pour aboutir à un nouveau grand dictionnaire des argots français. Mais il est toujours facile de donner des conseils...

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David Szabo Centre Interuniversitaire d ’Etudes Françaises ELTE Université Eotvos Lorand H-1088 Budapest Muzeum krt. 4/F. Mél : [email protected] http://frantan.elte.hu/szabo/index.html

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